‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 31 sur 74 · III · texte numérisé non relu

III

Rien de ce que l'on y voit ne ressemble à ce que l'on a vu ailleurs.

Je partirai définitivement le 26, et je suis strictement l'itinéraire que je vous ai indiqué par ma dernière lettre.

Rome, ce 2 avril.

512. Nous y voilà, ma bonne amie. Je n'entreprendrai pas de vous dire ce que nous trouvons dans Rome ; c'est à Marie à s'en chai'ger. Ne croyez pas, au reste, qu'elle puisse exagérer, car le fait est tout bonnement impossible. L'imagination peut atteindre à ce que les sens ont offert ; on a beau se faire illusion , on ne sort guère de ce cercle. Or, Rome doit être vue pour être crue. Tout ce que les plus belles villes du monde peuvent étaler de magnificence en détail s'y trouve réuni et certes surpassé.

Il en a été pour moi de Rome comme d'une personne que j'aurais voulu deviner, faute de la connaître ; on se trompe toujours dans ces sortes de calculs. Je l'ai trouvée tout autre que je n'avais supposé; j'ai cru Rome vieille et sombre, elle est antique et superbe, resplendissante et neuve. Je ne sais ce que je donnerais pour vous tenir un seul instant à la fenêtre de mon salon, et cette fenêtre n'est rien en comparaison d'un cabinet de toilette préparé pour l'impératrice ! Figurez-vous une décoration superbe, tellement riche que l'on taxerait le peintre qui l'eût exécutée d'un degré d'exagération incroyable. J'ai en face et sous moi Saint-Pierre, le château Saint-Ange , la colonne d'Antonin, des obélisques sans nombre, des palais plus magnifiques les uns que les autres, des fontaines d'où jaillissent des masses énormes d'eau; à gauche , le Colisée, Saint-Jean de Latran; en face, le Vatican, etc., etc. Voilà bien des noms, mais ils ne représentent pas les objets. Saint-Pierre et le Vatican réunis sont grands comme la ville de Turin, qui renferme soixante mille âmes. La place Saint-Pierre seule en renfermerait deux cent mille. La seule chose qui puisse donner une idée de ces espaces, ce sont les Tuileries, la place Louis XV et les Champs-Elysées. Les garde-meubles ne sont, pris

I)K IlOMK. NAPI.KS F.T PI^ROIISK (iHlf)). 105

isoIriiHMtl , (|iir <lo misi''i;il»lcs liicofjncs cm ('umparnisoii de viii(;( liolcls piu'llciilicis (|ui ne r.oinpUMit piis dans le faMcau (le Uoiiic. IjC palais Farnèsc est l'un des plus vasles et des plus liants; — cli Mon, le maitre-autel de Saint-Pierre a six pieds de plus de hauteur, et il est en bronze.

Nous sommes arrivés ici avant-hier, avant la tombée de la nuit. On découvre la coupole de Saint-Pierre un peu en deçà de Tavant-dernière poste. Le pays est un véritable désert. La terre la plus belle du monde ne demande que des bras pour élre cuilivée; on arrive enfin, apies le voyaj^e le plus déjjoûtant, à (les ruines; elles sont entremêlées de poteaux auxquels sont accrochés des membres vieux et frais de brijjands qui ont commis des meurtres sur la place même. On se croirait plus près des portes du Tartare que de celles de la Ville sainte. Dès que vous franchissez l'enceinte de cette dernière, la grandeur de Rome devient accablante.

Arrivé à la Consulta, où je lo(je, et où le cardinal Gonsaivi m attendait avec une foule de gens dont il a composé ma maison, j'ai été pris tout d'abord d'une véritable frayeur à la vue de mon appartement. II se compose de vingt-cinq salons magnifiques. Marie a pour elle la moitié de moins. Hier j'ai débuté par aller chez le Pape, que j'ai trouvé en très-bon état, infiniment meilleur que je n'avais cru. II est caduc, mais d'une caducité toute naturelle pour un âge aussi avancé que le sien. Il m'avait fait dire par le cardinal qu'il me verrait quand je voudrais.

Ma première sortie a donc été pour lui faire ma cour. II m'a reçu comme il pourrait recevoir un vieil ami; il m'a parlé surle-champ de notre correspondance pendant qu'il était prisonnier à Savone. Il est venu à ma rencontre; il avait fait placer à côté de lui un tabouret; nous avons causé pendant une heure. Pepi et mes Messieurs attendaient dans l'antichambre. Je lui ai demandé la permission de les lui présenter; il est allé courir lui-même à l'autre bout du salon , pour sonner afin qu'on les fît entrer; je les ai présentés; il leur a dit quelques mots, et il a fini par me reconduire jusqu'à son premier salon. Je défie que l'on fasse plus, quand déjà l'on fait trop.

Il cause très-hien, avec une extrême facilité et avec beaucoup de gaieté. Dans notre heure de conversation sur toutes choses au monde, nous avons bien ri un quart d heure. Certes, jamais entretien de Pape et de ministre qui se voient pour la première fois n'a été plus courtois. Il aime à parler de ses tourments sous Bonaparte, et il m'a rappelé plus de vingt anecdotes sur mes entretiens avec ce dernier sur son compte. Il m'a dit de venir le voir comment et quand je voudrais.

Les appartements destinés à Sa Majesté sont d'une beauté ravissante. Outre la magnificence du local, le fond de 1 ameublement est fait sous Napoléon, qui avait destiné le Quirinal pour son palais. Le Pape vient de faire finir le tout, de sorte que dans ces appartements se trouve réuni tout ce que les arts anciens et modernes offrent de plus beau. On finira le Louvre, qu'il ne vaudra pas à beaucoup près l'appartement du Quirinal. La première antichambre, — une salle grande comme celle de la Piedoute à Vienne , — est commune au Pape et à l'Empereur. Elle sert également de péristyle à la chapelle, qui est préparée pour une partie des fonctions de la semaine sainte. Cette chapelle peut renfermer cinq cents étrangers ; trois mille se sont fait inscrire pour y être admis. On compte plus de quarante miile étrangers à Rome, tant maîtres que valets.

Les appartements du Pape contrastent singulièrement avec la magnificence qui l'entoure; ils sont plus que simples.

Du Quirinal nous avons été à Saint-Pierre, de Saint-Pierre au Vatican. Que vous dire de ce monde?

Il est de fait que Saint-Pierre paraît petit, vu l'accord de toutes ses parties. Ce n'est que quand on va, — que l'on mesure, que l'on commence à douter de ce que l'on voit. Les anges en marbie qui soutiennent les bénitiers sont placés aux deux premiers pilastres après la porte d'entrée. Vous les croyez tout près; ils ont l'air d'être de la taille de Léontine : à mesure que vous en approchez, ils grandissent au point de devenir des colosses. Les quatre piliers sur lesquels repose la coupole, qui a six pieds de diamètre de plus que le Panthéon, ont l'air de ne pas sortir des dimensions connues. Eh bien, ils ont du côté étroit trente -deux pas d'épaisseur.

m; iioMi:. naim.i.s i;t pkiiousk (ikio). \'.n

Fi{;iir(V.-V()iis celle c{j!iso, (|ui a viiif^t cliapcllt-s (IdijI chacune forail nno «'{jlise dnorino, et dont chacune a une coupole hien |)hi-, h.Milc r( plus {pande que Saint-Charles Dorromce, tout inciiisltie «le niarhre ; tous les plafonds en mosaïque, représentant des (ahle.uix niajpiillfpies. Pas un ftriioment qui ne soit 011 ni;irl)i(>, porphyre, alhàlre anlirpic on hronze doré; pas un coin qui ne soit fini comme inie tabatière ; partout des tombeaux .jjijjaiitesques, exécutés par les premiers maîtres de tous les temps; i'aiilicpiilé n'a jamais oHcrt un pareil assemblage de nuijjnilicences !

Saint-Pierre, conmie église, est la chapelle du Vatican. Vous vous souvenez de la galerie du Louvre. Mettez-en une vingtaine comme elle l'une à la suite de l'autre, vous aurez à peu près l'espnce rempli de statues, de marbres, de monuments de toute espèce! Cela n'empêche pas qu'au mois de novembre prochain, on ouvrira un nouvel embranchement de salles et de galeries, que l'on remplira de statues qui sont dans les magasins. Tant de galeries et de salles n'empêchent pas qu'il n'y ait aussi onze mille chambres et cabinets, tous habitables, dans la même maison.

Quelles salles que celles peintes à fresque par Raphaël ! Gel homme inconcevable en a peint une, — et c'est l'une des plus belles, — à l'âge de dix-huit ans.

Nous n'avons fait que marcher, nous ne nous sommes pas arrêtés; nous n'avons vu que peu de chose, et nous avons marché cinq heures.

Notre journée est arrangée. Nous sortirons tous les jours de huit heures à midi, et de quatre à six. Il fait trop chaud entre midi et quatre heures. La journée d'aujourd'hui a été plus chaude que chez nous ordinairement au mois de juin.

Ce 3 avril.

Hier matin , nous avons été voir le Forum de Trajan , restes magnifiques de l'antiquité.

Puis nous avons été visiter les ateliers de Canova et de Thorvaldsen, ainsi que deux autres d'artistes très-remarquables.

Ce que Canova a fait déjà, et ce qu'il est en train de faire, est inconcevable. Cet homme rappelle les beaux temps de la Grèce.

L'Empereur est arrivé à quatre heures et demie. Nous l'avons attendu dans son appartement. En arrivant, il s'est rendu d'abord dans l'appartement de Sa Sainteté, qui est allée a sa rencontre aussi loin que ses propres jambes ont pu la porter. L'Empereur a été reçu avec beaucoup de pompe et un grand enthousiasme parmi le peuple. Toute la population de Rome s'était portée sur sa route.

Ce 4 avril.

Je ferme ma lettre au moment où je me rends au Quirinal pour la fête des Rameaux. La cérémonie durera trois heures; je serai par conséquent trop en retard pour vous écrire à ma rentrée, car le courrier doit partir pour arriver à temps à Munich, en coïncidence avec celui qui va de Vienne à Paris.

Marie vous parle sans doute de nos courses d hier matin. Nous avons passé quatre heures dans la Rome des Césars, au milieu des plus magnifiques décombres des constructions à la fois les plus sublimes et les plus gigantesques que le génie humain ait créées. Le Forum Romaniim est une ville de temples et de monuments. Les déblais faits par les Français et continués par le Pape permettent de marcher de nouveau sur le pavé de la via Sacra, de cette même rue par laquelle ont passé tous les triomphateurs.

Une masse, tantôt debout, tantôt gisant confusément à terre, de troncs de colonnes gigantesques de porphyre et des plus beaux marbres et granits de l'Orient, de chapiteaux et d'autres débris, prouve ce que doit avoir été ce lieu. L imagination seule ne peut y atteindre. Le Pape, qui fait prodigieusement pour les arts, — ou plutôt Consalvi, qui agit en son nom, — a l'intention de faire déblayer tout le Forum. L'entreprise est immense , car l'ancien sol est recouvert de plus de quinze à vingt pieds de terre et de décombres, et le grand embarras est de savoir où jeter la terre des excavations.

1)1. IIOMK. NM'I.I.S I •!■ l'I Iiorsi; (1810). 109

IjC (!<ilist'(* ne s;iiir;iit se (U'cnic. Ses niiii("> ne rrsscniltliiit j);is à «•(•llc> «rmi l);iliiu('iit ; (ni <i()it voii rcItoiilniMMl ri uiur in()i)(ii(];no. D'aprcs les «.'iilciils les plus niodéii-s, (|ii;ilr('-viii{jl mille spectateurs ont |)ii y être assis fort à Taise. (îliaqiie place porle encore son numéro, comme les stalles dans le théâtre • il* la Cour à Vienne, qui n'offre (jue celle ressemblance avec celui (le la Home des Césars.

Roirif, ce 10 avril.

313. Nous vivons au milieu des temples païens et dans les 1 asilique.s chrétiennes; nous ailernonà depuis trois jours entre l.'« chapelle Sixline, les jMusées du Vatican et l'éj^lise de Saintl'ierre. La dernière des {grandes fonctions rclijjieuses va avoir lieu demain; le local prèle à ce qu'elle soit belle, car elle a lieu à Saint-Pierre; celles du jeudi et du vendredi saints sont bien au-dessous de mon attente. Le Saint-Père, il est vrai, n'a point officié, ce qui réduit les {^[rand'messes à leur taux ordinaire ; aussi n'y a-t-il pas de doute que ce que j'ai vu à la chapelle Sixtine ne vaut aucune des cérémonies qui ont eu lieu anciennement aux Cours électorales ecclésiastiques, et le lavement des pieds, le repas des Apôtres, sont infiniment plus imposants à Vienne. Les cérémonies, ici, ont lieu dans des salles et des chapelles beaucoup trop petites, mais dans le palais le plus vaste du monde. Les lieux sont encombrés d'étrangers; sur un catholique, vous voyez huit ou dix protestants, — la plupart anglais; les suisses ont beau donner des coups de hallebarde, le Pape, les Apôtres, les Souverains, tout est culbuté. Le jeudi saint, on passe de la chapelle Sixtine dans la chapelle Pauline, de celle-ci dans la salle où dînent les ApôU'es. Il y a bataille à chaque porte, et ordinairement le sang coule. Hier, par exemple, une dame anglaise, se croyant apparemment plus forte qu'un suisse, a eu la joue percée par une hallebarde. On n'entend que des cris : — «Mon soulier! » — «Mon voile ! » — « Vous m'écrasez ! » — «Votre épée perce mon mollet! » — « De grâce, place! » Et puis, des « bourrades « à foison. Le bruit cesse, et la cérémonie est

fmie. L'an dernier, un An^jUiis, voulant absolument passer entre deux suisses serrés pour i'<jrmer la haie pour le passage du Pape, a eu le nez pris et coupé entre les épaulières i\ei deux suisses (ils sont en cuirasse le jeudi saint). Vous concevez que la sainteté du lieu et Tonction du service ne gajjnent pas à ces faits.

Le chant du Miserere est beau. Il reste à la chapelle quelques vieux castrats, qui remplissent Tair de cette vibration particulière à la voix de ces êtres. Le cliant sans aucun accompagnement d'instruments fait l'effet d'un harmonica renforcé, et il agace de même les nerfs.

Ce qui, à mon avis, surpasse toute expression, c'est l'effet de la croix illumii:ée dans Saint-Pierre. Cette immense basilique enveloppée dans les ténèbres, éclairée par un seul foyer de lumière ; cette croix, haute pour le moins de cinquante pieds, suspendue à sa juste hauteur, ayant l'air de se soutenir dans les airs par sa seule force , — est admirablement belle. Il y a dans les chapelles latérales des effets de lumière incomparables; les tombeaux paraissent se ranimer. Sur l'un des piliers, le pape Grégoii'e XIII semble sortir de sa niche. Le magnifique lion du tombeau de Clément XIV, de Canova, a l'air de vouloir s'élancer pour défendre les approches de la tombe. Vue du fond de l'église, la croix se trouve encadrée par les quatie colonnes du maître-autel; chaque pas présente un effet nouveau et magique. Figurez-vous tout ce vide éclairé par un seul foyer de lumière, cette lumière se perdant dans les airs et réfléchie seulement par les plafonds en mosaïque dorée; c'est dans ce moment que l'on juge de limmensité de l'édifice. On ouvre la porte du milieu de l'église , et on voit ainsi la croix de l'extrémité de la place de Saint-Pierre. A cette distance, elle parait encore grande comme une croix d'évéque. La place est sombre, et la croix est la seule lumière visible.

La bénédiction du Pape est aussi d'un effet saisissant. Le moment où le Saint-Pèie paraît à la fenêtre du milieu de la façade de l'église , porté sur une chaise , et où il se lève pour bénir le peuple, tout ce peuple tombant à genoux, est du caractère le plus auguste. Mais c'est comme si un vrai

Dr. KOMF,, NAPI.r.S KT PÉHOUSE (1819). 201

{]nif;n()n s'aUîuIiait aux ct'riîinonics rclijjicuscs à Rf)mr. A|)ré-> la liciicdiclion , le 8aint-l'èic se rassied; il cleinciiio à la fenëlre; un cardinal s'avance et jet(e au peuple des iudul- {jences écrites sur des feuilles de papier. Tous les polissons s'altroupent, se cuMiutent, se rossent à qui attrapera Tune des fouilles. II y a des cris , des rires comme quand on jeltc de Tarj^ent dans la rue ; les vainqueurs se sauvent à toutes jambes vi usent, je ne sais comment, de leurs indulfjcnces.

J avoue que je ne comprends pus comment un protestant se fait catholique à Rome. — Rome ressemble au théâtre le plus mafjnifnpie avec de bien mauvais acteurs. Gardez ma réflexion pour vous, car elle courrait tout Vienne , et j'aime; trop la reli{jion et son triomphe , pour vouloir y attenter d une manière quelconque. On voit, dans tout ceci, que le {joùt italien a beaucoup influé sur les cérémonies; ce qui plait et foit rire en deçà des Alpes, fait pleurer au delà, et vice versa. Il faut ne jamais oublier de faire ce calcul, regarder et se taire, mais surtout bien se {jarder d'insister.

Je conçois les peurs de Genlz, qui, au reste, ne laissent pas d'être plus raisonnables que beaucoup de celles qu'il a eues depuis des années. L'assassinat de Kotzebue est plus qu'un fait isolé. Cela va se développer, et je ne serai pas le dernier à en tirer un bon parti, sauf les coups de poignard que je ne crains pas, quelque exposé que je puisse y être. Je ne me laisse pas dérouter; je vais mon chemin, et si tous les ministres en faisaient autant, les choses n'en seraient pas où elles en sont. Je vous réponds que le monde était en pleine santé en 1789, en comparaison de ce qu'il est aujourd'hui.

Marie vous dira plus en détail que moi ce que nous faisons; elle ne peut que vous en dire du bien, excepté des deux dîners que nous avons faits hier au Vatican, dîners à l'huile sans beurre ni œufs, infernaux et pires que tout ce que l'on peut prendre de médecines. Aussi avons-nous pris le seul parti raisonnable , c'est-à-dire que nous n'avons pas mangé !

Ce 13 avril.

514. ...Nous voici sortis des fêtes et du maigre, circonstances tout à fait flatteuses. Marie vous parlera de la pompe du jour de Pâques, qui surpasse tout ce que 1 on peut imaginer d'auguste et de magnifique. Même ce qui ce jour-là n'est pas de bon goût est beau; je citerai notamment la décoration de Saint-Pierre, qui est bien plus auguste quand les pila.stres sont tout bonnement revêtus de marbre et de porphyre, que quand ils sont drapés en damas cramoisi galonné. Mais ces milliers d'auvies de damas, de galons et de festons, font taire la critique de l'amateur éclairé; elles l'écrasent, et l'on ne critique plus sous un pareil poids. La cérémonie religieuse dans cet immense local, oîi de fortes barrières arrêtent l'impétueuse minorité des étrangers; cette foule de cardinaux, d'évéques, de prêtres, de gardes; — l'espace immense qui est uniquement voué au culte, espace dans lequel les hommes paraissent se rapetisser à mesure que l'esprit s'étend , tout cela est magnifique.

L'illumination de la coupole l'est également. On ne s'est pas borné cette fois à la coupole, toute la façade et la colonnade étaient en feu. La première illumination a été dessinée par Michel-Ange. La seconde, qui en moins de deux secondes embrase cet immense édifice au coup sonnant d'une heure do nuit (huit heures), étonne et passe toute expression. Après lavoir vue pendant quelque temps, on désire retourner à la première, que Ion voit luire dans les intervalles des torrents de lumière répandus par des milliers de pots de feu.

Le feu d'artifice au château Saint-Ange, que l'on avait aussi prodigieusement renforcé, est le plus beau que j'aie vu , et je suppose, le plus beau que l'on puisse voir.

Vous vous souvenez sans doute de la girandole tirée de la place Louis XV en 18J0. Eh bien, c'est ce même nombre de fusées tirées d'un plateau i.solé et élevé à cent cinquante ou deux cents pieds, et qui donne à l'ensemble l'aspect du Vésuve en éruption. Le reste du feu a représenté l'ancien édifice avec

nr, noMi:, napi.f.s i:t pi'nocsr, Cihio). 203

SOS (•(Milaincs de rolomic-., sctii iimnrnso fonl.'iliic , de. I.c tout a Uni |i;ii' (rois j;ii;iii(I(ilcs doiil rime scsl él<'vc(! du li;iut do rddilic»', les deux nudcs, du pl.iu infc-iicMi- cl lalëral. Un raClilUMMCiil t|ni rouipU'Ic rdlcl , co sont les coups ri'* cnnoii tirés des l)all<Mios du cliàlrau. Le spectacle est digue des [)Ius beaux temps de Home.

,1e vous prie de monlrer cette lettre à Pilât, ce qui me disprusiria de lui envoyer une description et lui fera un hon article pour son Observateur*. J'espère qu'elle arrivera avant qu'il ait été assassiné par quelque libéral de léna.

Adieu, ma bonne amie; nous nous portons tous à souliait ; j'espère que vous en laites autant. Nous courons, nous vovons ce que Fou voudrait voir toujours; je travaille, je dîne et je <lor.s. Voilà mon train de vie à Rome, et Staudcnlicim peut être content, car ma santé n'a jamais été meilleure. Le temps est comme cliez nous vers la fin de juin. Les arbres sont maintenant tout veris ; les lilas sont en fleur ; les roses le sont depuis plus longtemps.

Adieu! et je vous embrasse tous.

Naples, ce 30 avril.

515. Nous sommes au pied du Vésuve, ma bonne amie, depuis quatre jours.

Le site de Naples est à la fois plus beau et plus vaste que je n'avais cru. Tout y est sur une écbelle immense et gracieuse. Les montagnes sont bautes et déchirées comme les Alpes. Le Vésuve est une masse prodigieuse , certes plus considérable que le Schneeberg. Il est vu de partout, excepté de la maison que j'habite ; il fait partie du cadre intérieur du grand bassin de Naples.

La côte de Pompéi est charmante, quoique exposée à des risques continuels. Ce terrible voisin croulera un jour; il s'affaissera comme vingt volcans dans la chaîne des Apennins;

* \S Observateur, journal semi-oftlciel de l'époque, dont le rédacteur eu chef était M. de l»ilat. (^Note de l'Éditeur.)

204 RECUEIL DE DOCUMENTS (l8l8-182SJ).

mais il peut encore causer bien des désastres avant de nxourir lui-même. Depuis le 13 avril , il est sans cesse en mouvement; une forte colonne de fumée s'élève de ses trois cratères, et une traînée de lave sillonne son flanc. Elle est quelquefois assez forte pour être aperçue de jour. La nuit, elle ressemble à l'écoulement du fer en fusion.

Ce qui a surpassé de beaucoup mon attente, c'est la culture et le charme de la campagne. Le pays entre Terracine et Naples ressemble beaucoup à la Haute- Styrie , surtout aux environs de Cilli et de Laybach; ajoutez à ces tableaux la largeur des vallons du Rhin , la végétation la plus inconcevable comme richesse et intensité , le Vésuve toujours en vue , à chaque instant de nouvelles échappées de vue sur la mer et sur les îles les plus pittoresques du monde , vous aurez une idée du voyage dans ce pays. J'ai vu beaucoup de choses dans ce monde, mais rien à la fois de plus beau et de plus satisfaisant pour l'âme et les sens.

Marie vous dira tout ce que je ne vous dis pas. Elle a si fort ma manière de voir et déjuger les objets, que je m'en rapporte avec confiance à sa lettre. Le mauvais temps tourne en notre faveur. Marie a pu vous écrire un volume.

Les différences d'âge, de sexe et de goûts se peignent, au reste, dans ses lettres et dans les miennes. Elle n'hésiterait pas, par exemple , entre Naples et Rome ; j'aurais bien du mal à choisir Naples de préférence à Rome , et je voudrais les deux villes, pour jouir alternativement des merveilles de la nature et de celles créées par l'intelligence humaine la plus sublime.

L'Empereur restera ici jusqu'au 25 mai; je partirai un jour avant lui.

Ce 3 mal.

516. Marie, dans sa dernière lettre, vous a fait la description de ce que nous avons vu. J'ai fait une course de plus qu'elle, car j'ai mis à profit une heure de beau soleil, ces jours derniers, pour aller voir la magnifique baie de Pozzuoli et de Baja. Marie, en attendant, était de service à la Cour, et

i)i; iioMK. n\pm:s f.t Pi.itousr, (isio). 205

elle s'est venijiie aujonid'liiii , poiulanl un (jraiid dîner que j'ai fait chez le lloi , en allant à Puzzuoli même. Tons ees lieux sDut si rappruchés qu'il ne faut qu'une ou deux heures de temps pour passer (Wm endioit à l'autre. L(î ciel s'est pin à <'réer les plus heaux sites du monde , et les hommes ont eu le hon <vs|)ril de s'y ét;il>lir.

Hien ne prouve mieux la pureté du fjoût des anciens qu(; le choix qu'ils ont fait d'Ilerculanum , de Pompéi, de IJaja, etc., pour aller y passer les beaux mois de l'année; tous ces endroits étaient pour les Romains ce que Ilielzing, llùlteldorf et Uaden sont pour les Viennois.

Ce rapprochement est juste, même au point de vue de Ja j;iandeur morale de ces hommes qui ne sont plus, et de celle des hommes d aujourd'hui qui n'existent que trop.

Le temps étant en convalescence, nous comptons faire demain la course de Pompéi. C'est l'affaire d'une matinée.

Nous avons assisté hier à la procession de saint Janvier, qui a fait son miracle à huit heures du soir dans l'église de Sainte- Claire. Celte procession, que nous avons vue partir de la cathédrale , est curieuse au possible. Trente-six bustes de saints et saintes en bon et dru ar^jent , portés par des lazzaroni vêtus de pièces de livrées de tréteaux, ou de robes de chambre plus sales que ceux mêmes qui les portent, et c'est tout dire; ces lazzaroni ayant des bonnets déchirés sur la tête; des prêtres, des moines qui ne sont pas plus occupés de leurs saintes fonctions que les spectateurs ne le sont d'eux; tous courant, criant, se heurtant, se rossant pêle-mêle, — voilà ce que j'ai vu. Comme le miracle s opère pendant une semaine, j'y assisterai un de ces jours. Il faut voir cette populace pour s en faire une idée, et il est de fait qu'elle est cent fois plus propre et plus civilisée qu'elle ne l'était il y a vingt ans. Le Gouvernement a beaucoup fait, et il fait encore beaucoup de bien journellement.

Saint-Charles n'ouvrira que dimanche prochain, à la fin de la double neuvaine. J'ai, en attendant, assisté hier matin à une répétition de Zoraïde, opéra de Rossini, et j'ai vu la salle dans tous ses détails. Elle est sans contredit la plus belle de

l'Europe. Il en est d'elle comme de Saint-Pierre; elle paraît moins grande qu'elle ne l'est, vu l'harmonie qui y règne et la richesse , — même la surcharge de sa décoration. Elle a cent quatre-vingts loges, toutes spacieuses comme celles de la direction à la Wieden, et elle contient six mille spectateurs. On entend néanmoins de partout. Nous aurons huit opéras de Rossini, et ses tout derniers sont peut-être les plus heaux. Je passe mes soirées à entendre chanter Davide et les premiers artistes de l'Italie.

Tous nos laquais ont passé la nuit dernière sur le Vésuve. Je n'ai pu m'empêcher de rire quand j'ai entendu dire ce matin au Roi que le coup d œil du Vésuve avait été superbe la nuit dernière, qu'il l'avait vu couvert de flamheaux . Je doute que Giroux aille voir le Vésuve ; il nie encore constamment que la montagne comme il la voit soit un volcan; il dit que, comme elle ne fait que cracher du feu et vomir de la fumée , ce ne peut être un volcan , et qu'il n'est pas assez bête pour ne pas savoir qu'un volcan est comme le feu d'artifice qu'il a vu à Rome.

Ce Vésuve, ma bonne amie, est un spectacle bien imposant et bien auguste. J'ai le malheur de ne pas le voir de ma fenêtre ; mais de partout ailleurs , c'est-à-dire à cent pas de ma maison, on le voit, dès qu'il fait nuit, comme un immense fanal. Une forte éruption comme celle de 1814, par exemple, doit être un spectacle inconcevable. La montagne est si près delà ville, la pente y conduit si directement, qu'il suffirait d'un nouveau cratère, — et il s'en foime un nouveau à chaque éruption, — pour la mettre un jour en grand risque. Les Napolitains, au reste, n'y pensent pas; ils sont comme les marins , qui oublient qu'une planche les sépare de l'abîme , et on est tenté d'oublier, à l'aspect d'une nature si belle et si riante,que le danger puisse être aussi rapproché de la jouissance.

Naples, ce 4 mai.

517. Ce matin, j'ai été voir Pompéi. Rien n'est curieux comme cette relique, vieille de dix-sept siècles. Le sort semble

ni; noMK, naplks i;t pkiiocsi: (ism)). «ot

l'avoir ensevelie pour doiiiier aux {^ûiiéiations futures une idée complète des haltiludes romaines. C'est à peine si la vin{;li(;ine partie de Ponipéi e^t (h-Mayee. On se promène dans l'anipliitlu'àtre, au l'orum, dan^ la l»a-.ili(|uc, dans deux théâtres, l'iiii pour la lra(;(-die et I autre pour la coinc'dic^daiis (iiialre temples, au milieu des tomheaux ; on parcourt trois rues .sur leur anti<jue pavé, on entre; dans plus de cent l)Ouli(|ucs et maiscnis, aux portes des(|uelles se trouv»; écrit le nom du propriétaire, et tous ces lieux sont comme le jour où ils ont été engloutis. Les autels des temples et les tombeaux sont neufs comme dans un atelier de sculpture; la ville est asàez spacieuse pour avoir contenu de trente à quarante mille habitants ; les temples, le forum et les théâtres sont l>eaux comme ils pouvaient Tétre dans une capitale romaine et comme ils devraient Tétre dans celles de la Chrétienté. Nous sommes tous gens de bien mauvais ^ )ùi en 1819.

Ce 7 mai.

318. Je crois toujours avoir expédié la veille le courrier parti depuis huit jours. Nous menons une vie tellement occupée que les journées passent comme des heures ; il nous en restera cependant un bien agréable souvenir. Je suppose que Alarie vous aura rendu compte de nos dernières courses. Celle de Baja est sans contredit l'une des plus belles qui puissent être imaginées; la terre y est aussi classique que belle, et c'est beaucoup dire.

Je ne sais si vous avez une traduction de l'Enéide de Virgile; dans tous les cas, tâchez de vous en procurer une et lisez le commencement du sixième chant. Il décrit tous les lieux où nous avons été, et certes on a de la peine à rendre la sensation que l'on éprouve en foulant sous ses pieds les Champs Elyséens, en s'approchànt des bords de l'Achéron et du gué où Charon passait et repassait avec sa barque. Vous vous trouvez sur le lieu même où Enée a débarqué, vous entrez dans la grotte de la Sibylle de Cumes; en un mot, vous faites tout ce qui semble n'être que du domaine de la fable. Il est naturel qu'une

religion toute sensuelle a dû chercher 80j:i paradis dans une terre de délices; la religion chrétienne, tout intellectuelle, a , porté ses regards au-dessus des nuages, pays vaste et vague comme la pensée elle-même.

Marie vous dira que nous avons bu à votre santé sur le tertre le plus élevé des Champs Elysées. Rien ne peut rendre la beauté de ce site. Vingt points de vue différents, d'immenses rochers, des îles pittoresques au possible, une richesse de végétation sans pareille, un air doux et suave; dans le lointain, le Vésuve lançant une immense colonne de fumée vers les régions les plus hautes de l'atmosphère; une terre couverte de ruines de perlais et de temples; — je ne vous fais ici qu'un bien faible tableau de ce qui est placé en dehors du domaine de l'imagination.

Le golfe de Baja l'emporte même sur celui de Naples ; aussi les Romains y avaient-ils leurs principaux établissements. Pozzuoli, Baja, Cuma, fureait trois villes immenses, et, à en juger par ce qu'il en reste, plusieurs lieues de pays doivent avoir été couvertes de maisons. La mer a, d'ailleurs, gagné sur le rivage, par suite des ti'emblements de terre et des éruptions volcaniques. La plage est toujours couverte de fragments de mosaïque, de restes d'architecture, que les flots viennent y déposer.

Nous allons faire aujourd'hui la course du Vésuve. N'ayez pas d'inquiétude sur notre sort. Nous dînons à une heure chez moi; nous serons sur la cime vers six heures; nous y verrons le coucher du soleil ; — il nous faut un bout de nuit pour bien juger des effets de la lave, et nous serons chez nous à dix ou onze heures. Le Vésuve, au reste, est plein d'attentions pour nous. Sans être en éruption complète, il est en grand mouvement depuis près d'un mois. La nuit dernière, par exemple, il était sillonné par cinq courants de lave. Il fait dans cet état l'effet d'un immense foyer de charbons ardents suspendu à quelques milliers de pieds en l'air ; toutes les cinq ou dix minutes il s'élève du cratère une immense gerbe, pareille au bouquet d'un feu d'artifice. La colonne de feu est de diverses couleurs; elle ressemble encore sous ce rapport à un feu d'ar-

DF. nOMF. NAIM.nS V.T PKnOTISP (1819). S09

tifice. La nature oprn* là d'iiiuî manière à la luis Mon palciite et l)ien occulte. On voit, et l'on n'y comprend rien.

Ce 12 mai.

319. Je commence ma lettre traujourd'hui, ma bonne amie, par le Vésuve. Je vous ai prévenue, par ma dernière, que nous allions y monter, et je vous ai promis «pie nous en reviendrions sains et saufs. Nous avons tenu parole.

Le 7 mai, nous nous sommes réunis chez moi, savoir: Tini GrassalkoAvich , Thérèse son élève , SchonburA , Kaunitz , d'Aspre, Paar, tous mes messieurs, excepté Mercy ; nous avons diné à une heure , et nous sommes arrivés chez l'ermite, qui se trouve à peu près au tiers de la montagne, à quatre heuies. Nous avons fait souffler nos moutures pendant une demi-heure, et elles nous ont transportés encore pendant une demi-lieue jusqu'au pied du grand cône qui forme aujourd'hui le Vésuve, depuis qu'il s'est séparé du mont Somma pour aller engloutir llerculanum et Pompéi. On traverse entre l'ermiîage et le cône des torrents immenses de vieille lave, véritable chaos et lieux dignes de l'enfer; rien jusque-là n'est pénible, mais ici commence une fatigue plus que naturelle, car le bon Dieu n'a pas fait le Vésuve pour que les hommes aillent le gravir. Figurez-vous une pente , — non d'un toit de maison, — mais d'un clocher comme celui de la tour de Saint- Michel, haute de plusieurs centaines de pieds, couverte de pierres roulantes grandes et petites, de rochers, de lave durcie, de scories de lave; pas une herbe, pas un lieu de repos.

Nous avions fait préparer quatre fauteuils. Ces fauteuils sont placés sur deux brancards que quatre hommes portent sur leurs épaules et que deux autres hommes tirent au moyen de cordes. Ces six hommes sont obligés de se relever de cinq en cinq minutes. Les piétons sont traînés par deux hommes qui portent à cet effet des ceintures autour du corps.

Tini, Marie, moi et Kaunitz avons occupé les fauteuils; j'ai quitté le mien à un tiers du chemin, car j'aurais mieux aimé m. 14

me casser une jambe que de me faire porter plus loin. Sur les quatre porteurs , il en est toujours pour le moins un par terre. Ce qui complète le charme de la marche, c'est que, une fois entreprise, il n'y a plus moyen de reculer; nul ne pourrait descendre par où il est venu , et la route de la descente , que je vous décrirai plus tard , ne part que de la cime du mont.

Après une heure et demie d'une pareille montée, on arrive à la hauteur de la lave fraîche, et l'on ne peut plus que marcher. On choisit pour sentier les torrents des trois ou quatre derniers jours, car ils sont durcis à la surface et moins raboteux. Figurez-vous un canal couvert de dalles de toutes formes, mal jointes, et au lieu d'eau une masse de fer rouge au-dessous de la couverture, et vous aurez une idée de ce sentier. C'est là que Marie n'a plus voulu avancer; vous savez combien elle est poltronne , et je ne conçois pas comment elle s'est laissé porter aussi haut. Mais quand elle s'est sentie les pieds brûlants, quand les premières bouffées de vapeur sulfureuse lui sont arrivées , elle s'est mise à pleurer, et je l'ai fait transporter en bas à l'aide de Pepi et de quatre hommes. Il lui restait à peu près cinquante pieds à grimper pour être au but de l'entreprise.

Arrivé au sommet du mont, on se trouve à côté des cratères, et à une très-petite distance, car le plateau actuel n'est guère plus grand que les deux tiers de la place de la Cour à Vienne. Il est en forme d'entonnoir au milieu , et de chaque coté s'élèvent de véritables cheminées , faites de soufre et de matière calcaire, hautes d'environ six pieds, et dont l'une a une ouverture de peut-être quinze pieds de diamètre et l'autre tout au plus de quatre pieds. C'est de ces cheminées que sortent les flammes et la fumée, car la lave se fait jour à peu près à cent pieds au-dessous du sommet, sur le flanc de la montagne.

La fumée et les flammes se dégagent sans interruption du Vésuve dans son état actuel; il change, d'ailleurs, de forme et d'allure à chaque instant; les cheminées seules se ressemblent toujours. De cinq en dix minutes, il se forme une érup-

«r. iio.Mr, NAPi.i.s II pr.iutrsr. (iNio). 911

tion iiiiiioiu'ri* |):ir un lutiil soiilrrraiii cl |):ir iiii l<V<>r fi-i'inissrinnit (l(* la in<)iil;i;;ii('. Lr hiiiil r(,'.>>.s«'inl)Ic ii hi (Iccliai/'c «riiiic viiijylaiiK! ^\^^ pièce-, de eaimn de (jros calilnwî dans l'inlérieiir d'une voûlc. C'est alors qu'une immense {jerhe de feu s'élève au-dessiis des cralèros comme un bouquet de feu dartince ; des scories enflammées s'élèvent à la hauteur de quatie-vin{jts à cent pieds et retombent dans l'entonnoir et sur les flancs du mont. l'aies n'offrent aucim risque si l'on n'est pas placé sous le veut.

Les flammes, la fumée, les matières enflammées lancées en l'air, le bruit des explosions, offrent la même différence avec le feu d artilice le plus grandiose, qu'il y en a eu général entre les grands spectacles de la nature et les œuvres humaines.

•l'ai eu bien de la peine à m'arracher d'un spectacle à la fois plein de beautés qui surpassent toute description, et d'une horreur également impossible à décrire.

La vue, de la cime du mont, est tout ce que l'imagination peut offrir de magique; on découvre toutes les îles, les baies, les cotes, les pays comme sur une carte géographique, ^ous avons vu le soleil se coucher dans les flots de la mer, et nous sommes allé» chercher une place un peu plus sûre pour attendre la nuit; nous l'avons trouvée à cinquante ou soixante pieds plus bas, hors de la portée des éruptions et au-dessus de l'écoulemeut do la lave, qui avec la nuit prend un nouvel aspect. Des ruisseaux à perte de vue, larges et enflammés, ne se voient que là. Le couis de la lave est très-lent; je ne crois pas qu'elle avance de plus de deux pieds par minute. Vers neuf heures et demie, nous avons commencé notre descente à la lueur du volcan, à celle de la lave, de la belle lu/ie de Naples, — de cette lune que Caracciolo comparait au soleil de Londres, — et de vingt torches.

Cette descente, qui se fait du côté opposé à la montée , est A la fois ce qu'il y a de plus commode et de plus incommode , de plus sérieux et de plus ridicule. Enfoncé jusqu'aux genoux dans les cendres, puis dans le sable, on se laisse couler à pic. On arrive en moins de dix minutes au pied du cône comme • une avalanche et avec une véritable avalanche. Il n'y a aucun

risque, aucune fatigue, et cela ne ressemble à rien de ce que l'on a fait dans sa vie.

Marie est venue à notre rencontre à l'endroit de notre chute, car c'en est une à la lettre ; — elle était aux anjjes de me ravoir, et nous avons fait un excellent souper, que Jablonowsky nous a donné chez Termite.

Tout ce que je viens de vous dire est une bien léfjère esquisse du tableau le plus extraordinaire. Eh bien, au milieu de tant de périls , il n'y a pas d'exemple d'un malheur arrivé aux pèlerins obéissants. Il y a quelquefois des amateurs qui veulent en savoir plus que leurs conducteurs, et il peut leur arriver malheur; tandis que si vous êtes docile, vous en êtes quitte pour un peu de fatigue sans aucun risque. Le chef de nos conducteurs fait ordinairement trois ou quatre fois le voyage, de Portici à la cime du mont, en deux fois vingtquatre heures. Aucun de nos guides, porteurs, anges tutélaires, nommez-les comme vous voudrez, ne laisse passer un jour sans faire le voyage pour une rétribution d'à peu près six francs. La route de Portici au cratère ressemble continuellement, — jour et nuit, — à une grande rue : tous les étrangers veulent avoir vu le Vésuve ; il n'y a que les Napolitains qui n'y montent pas : c'est tout comme je n'ai jamais été au haut du Kahlenberg.

Je suis charmé d'avoir vu de près ce que je ne verrai plus. On ne se fait pas une idée de la chose si on n'y a pas été, et plus rien ne m'étonnera en fait d'éruption de volcan. Le chemin que nous avons suivi, il y a peu de jours, pour atteindre la cime, n'existe déjà plus. La lave s'est beaucoup renforcée depuis, et il faut aller chercher une autre direction.

Je suppose que Marie vous parlera de la villa Gallo, véritable chef-d'œuvre de la nature et Tun des rares objets que le propriétaire a eu le bon esprit d'embellir par de jolies plantations. Un été passé dans ce lieu doit être ravissant. Hier , le Roi a donné un bal à son palais de Capo di Monte. La fête a été belle, et toute fête éclairée par la lave du Vésuve présente un spectacle frappant pour les étrangers. Les Napolitains seuls ne s'en occupent pas.

DF. IU)MI',. NAIM.FS ET l'i'-.IUM' SI", (|8|1)). J13

C<; lî) iiini.

320. ^c ne vous écrirai que quelques mots, ma Lonncamio, cm je Miis placé entre le retour de P.xslum et le départ du coiinier (pie l'iMnpereur n'a fait retarder que pour m attendre.

Nous avons quitté Naples avant-Iiier , et nous avons couché le nu-nie jour à vSalerne. Nous nous sommes arrêtés en route pour voir un temple ou plutôt une église bâtie près de Nocera par (iuiscard, roi normand, avec les débris tirés de Pœstum, et Tabbaye de la Gava , lieu charmant et célèbre pour ses savantes collections. Hier , nous avons passé toute la journée à Paîstum, et nous ne sommes retournés à Salerne qu'à onze heures du soir. Ce matin, nous avons visité Vietri, et nous sommes revenus à Naples il y a deux heures.

Pa;stum est digne de la plus haute admiration. Les trois temples encore debout et qui, vu 1 immensité de leurs masses, peuvent braver les atteintes de beaucoup de siècles encore , remontent aux temps fabuleux. Ils datent pour le moins d'une époque bien antérieure à la fondation de Rome. Leur style d'architecture se rapproche du dorique, mais il n'est pas épuré comme l'est celui auquel on a donné ce nom dans des siècles postérieurs. Placés jadis dans une cité renommée par ses délicieux environs et par la quantité de roses que renfermaient ses jardins, ils se trouvent maintenant au milieu d'une plaine livrée aux buffles et aux oiseaux aquatiques. Le site est magnifique, car il se compose de l'ensemble du golfe de Salerne; mais le pays cesse d'être habitable vers la mi-juin. Le mauvais air arrive dans ce pays-ci dès que les lieux se dépeuplent. Ce point m'a offert, outre tant dol^jets d'intérêt, celui encore d'être le plus méridional que je toucherai sans doute dans ma vie. La distance directe de Naples est de près de soixante milles. Le temps nous a extrêmement favorisés ; il est maintenant au beau fixe , et ce beau est bien autre chose que chez nous. INIarie se plaint de la chaleur; e ne trouve pas qu'elle ait raisov , car si le soleil est assurément brûlant entre

214 RECUEIL DE DOCLMENTS (1818-1822).

onze et quatre heures après midi, il fait une brise de mor continuelle : Tair est frais, la chaleur est légère, et je suis dans mon élément. Aussi je ne me souviens pas de m'être jamaif mieux porté.

Le départ de l'Empereur est fixé au 31 de ce mois. Il n'a pas voulu se refuser à linvitation pressante du Tîoi, de rester ici le jour de sa fête, qui a lieu le 30. Je compte me mettre en route le 28 , à cause des arrangements de chevaux; le Roi ne le voudra peut-être pas, mais je ferai ce que je pourrai pour gagner encore quelques jours à Rome, où il me reste beaucoup de choses à voir.

Metternich à sa mère. Naples, ce 21 mai.

521. Le voyage de TEmpereur a eu tous les genres de succès, et il ne me reste que le regret à former que ce que nous voyons en passant ne soit pas ce que j'aurai à voir le reste de ma vie. Nous avons assez les mêmes goûts pour que je sois convaincu que vous seriez la personne du monde la plus heureuse dans ce pays-ci. Tout ce que la nature a fait de plus beau, de plus majestueux et de plus charmant, est versé ici par elle à grands flots sur tout ce que 1 on voit, sent et touche. Vous aimez les montagnes, eh bien, c'est la Suisse ; vous aimez un ciel doux et serein , vous en disposez avec une constance inconnue chez nous. Ce pavs-ci est tout ce que Ton veut , tout ce que l'on trouve épars en d'autres contrées , et si les hommes y étaient en accord avec la nature, il ne laisserait rien à désirer.

... L'Empereur a été la nuit dernière sur le Vésuve. Il y a vu le lever du soleil , spectacle superbe sur un point aussi élevé et qui domine des contrées aussi magnifiques.

... Je compte partir pour Rome le 28 de ce mois. Je quitterai l'Empereur à Milan les premiers jours de juillet, et je serai à Carlsbad le 15 ou peu après. J'y vais parce que Staudenheim le veut, car ma santé est très-bonne. Les climats chauds sont faits pour moi, ou, ce qui est plus modeste, je suis fait pour eux. J'y dors mieux, j'y ai meilleur appétit, et je

i)F, iioMi:. N.MM.KS rr Pi'.norsr. (ihio). 215

suis en un luot loiil .-iiitrc (|ir;issis (Icrricrc iiii porlc. Je tiiMis (le l:i iialiiro du palmirr, <|iii iu> viciil |)as là où il fiiil froid et (|iii iiu'iiil dans les serres cliaudcs. Ici, il y en a <|iii oui ^oi\alll(; pieds de haut, et sans avoir la prétention de ni'él<îver anlanl , j'ai celle de >ne porter eoniiiKî eux sons linfluence du nicine ciel.

Mctternich à sa femme. Rome, ce 6 juin.

522. ... L'Kmpereur, qui devait partir demain, a remis son vova{je au lendemain de la Fête-Dieu, non parc(; (ju'il voulait voir la cérémonie religieuse à Rome, mais parce que la petite Archiduchesse Caroline est légèrement incommodée, et ((ue Stidî a conseillé à l'Empereur de la laisser passer encore quelques jours ici. Au lieu de partir le vendredi H, je partirai le samedi 22.

... Vous vous trompez si vous croyez que je ne serai pas à Carlsliad à temps; j'y serai pour sûr entre le 15 et le 20 juillet, et je vous prie de dire à Staudenheim que je serai enchanté de l'y voir.

... Plusieurs affaires m'y attendent , au reste, car si je vais consolider ma sauté, je ne puis oublier que l'Europe et surtout l'Allemagne sont en bien plus mauvais état que tous les buveurs d'eau que je rencontrerai à Garlsbad. Je serai de retour à Vienne au commencement de septembre , et j'avoue <]ue j'aurais bien désiré y être avant cette époque si reculée.

L'Empereur ne pourra, au reste, arriver que vers le même temps; si donc j'avais continué tout le voyage avec lui, je n'en serais pas plus avancé.

... Nous avons fait, il y a deux jours, une course à Tivoli. Tout dans ce pays-ci est gigantesque. Tivoli a dépassé de beaucoup mon attente au point de vue du site , de la magnificence des eaux et de la végétation. Le mot de cascatelle sonne si petit, qu'on ne s'attend pas à vingt cascades, immenses comme volume d'eau , qui se précipitent de quatre à cinq cents pieds de haut, à travers des rochers d'une forme et d'une structure tout à fait extraordinaires, car ils ne sont eux-mêmes

que le produit des eaux. Je ne comprends pas pourquoi il n'existe pas un seul tableau exact ni de Rome ni de ses environs ; on ne reproduit jamais que des fragments de la ville ou des campagnes. Je suppose que c'est l'étendue de l'entreprise qui arrête les artistes. Je vous apporterai une vue piise de l'une des croisées de mon grand salon, que j'ai fait dessiner par un aitiste français du plus grand mérite. Celte vue est exacte, et vous me direz si vous avez jamais vu à un théâtre quelconque une toile de fond qui vaille cet ensemble. Les décorations du Triomphe de Trajanne sont que des balivernes en comparaison de tout ce que l'on voit ici de chaque fenêtre, pourvu qu'elles ne donnent pas dans un cul-de-sac.

Lawrence est établi ici au Quirinal, et tout Rome va le voir. Sa réputation est faite comme celle du Colisée. Cammuccini dit qu'il est le Titien du dix-neuvième siècle. INÏon portrait réunit tous les suffrages ; celui de Clémentine est charmant, et je suis sûr que si jamais elle vient à Rome, elle fera bien de porter un voile pour ne pas trop perdre aux yeux de tant de cuiieux animés de l'envie de la voir, à cause de son portrait. Il a commencé le portrait du Pape, qui avance à merveille, et il va entreprendre celui du cardinal Consalvi.

Ce 10 juin.

525. Nous avons eu ce matin une grande cérémonie , l'une des plus belles de Rome : la procession de la Fête-Dieu. Le local est superbe, car la procession fait le tour des colonnades de la place de Saint-Pierre. La cérémonie porte un caractère si religieux qu'il ne me paraît y avoir rien à diminuer ou à ajouter. Je n'aime en général pas les cérémonies, elles me laissent le cœur vide, et elles ne flattent pas même mes sens; mais je dois rendre justice à celle de cette journée. On ne saurait adorer la majesté de Dieu avec plus de soumission et de dignité.

nr ROMK. NAPi.F.s F.T pi^:n()USF. (1810). sn

Perugla, en 17 juin.

524. ... Ce qu'il y a de paiticulièrement désajjréable pour moi dans rall'aire', c'est \c Fait que prohahlninent je devrai quitter l'I-liupcreur à Florence, et que, par couséfjuent, je n'irai pas ;\ Milan. Je me console sans doute de ne pas aller en Lombardie, mais je crois que j'aurais pu y trouver le moyen d'être utile à ri^mj)ereur, et je regrette donc de ne pas pouvoir l'y accompagner.

Vous voyez que de toute manière je suis décidé à ne pas arriver plus tard que la mi-juillet à Garlsbad. Je ne partage pas sous ce rapport la pédanterie de Staudenlieim, car il peut taire aussi chaud et même plus à la fin d'août qu'à celle de juillet à Carlsbad comme partout ailleurs; mais j'ai des affaires si importantes qui m'y appellent à un terme précis, que je choisis la chance d'être le plus utile, et que je lui sacrifie celle de l'être moins. Je parie, au reste, pour Tarrière-été le plus beau du monde, car le printemps et même le mois de juin sont tellement frais, que la chaleur doit finir par avoir son tour.

, . . Maiie vous remettra un très-beau rosaire que le Pape m'a donné. Je vous en fais cadeau; mais il faut le laisser à la famille comme un souvenir. Le Pape a été bon et excellent pour tout le monde. J'ai passé le dernier jour deux heures chez lui, et je me suis convaincu de nouveau qu'il n'y a certes jamais eu à sa place un homme plus simple ni plus éclairé. Il avait les larmes aux yeux en me parlant de son regret du départ de l'Empereur, et il m'en a donné la raison. Il a d'abord été on ne peut plus content de l'Empereur, qui gagnera toujours à être connu, puis il dit se trouver de nouveau si seul! Le Quirinal est effectivement redevenu un cloître. Il ne reste plus dans cet immense palais que le Pape, dont la Cour n'est pas plus grande que celle d'un « Hofrath » (conseiller aulique) ;

La maladie de l'Archiduchesse Caroline. (Note de VÈditeur.)

le cardinal Consalvi et Lawrence. La dépense annuelle du Pape est de trois mille écus.

Le portrait que fait Lawrence est un chef-d'œuvre sans pareil; il a pris le Pape de face, assis sur le grand fauteuil sur lequel il est porté dans les cérémonies solennelles. Le Pape a une mine à la fois bonne et spirituelle ; il est cassé , mais ses yeux sont ceux d'un jeune homme, et il n'a pas un cheveu gris. Vous connaissez le talent de Lawrence pour les yeux et les cheveux; le voilà donc sur son terrain. Lawrence avait passé sa vie chez moi à Rome, et il a pleuré comme un enfant quand je suis parti. Je lui ai demandé le prix du portrait de Clémentine; il a dit à Floret, que j'avais chargé de cette demande, qu'il regarderait comme une preuve de disgrâce la proposition même, s'il ne croyait me connaître. « J'ai peint Clémentine, a-t-il dit, pour l'amour que je porte au père, à la mère, à toute la famille, et par amour pour moi-même ! »

. . . Thorvaldsen a fait mon buste. Il sera parfait. Cet artiste va aller vous voir incessamment; il passera quinze jours à Vienne en se rendant à Varsovie, où il est chargé d'ériger un monument pour Poniatowski. Je lui ai donné une lettre pour vous; vous en serez très-contente, car il est aussi modeste qu'habile. Ces qualités vont toujours de pair.

Ce 19 juin.

323. J'attends pour partir d'ici que l'Empereur en parte, ou bien un rendez-vous avec Capo d'Istria à Bologne; dans ce cas, j irai d'ici par la route de Forli dans cette ville, pour rejoindre ensuite l'Empereur à Florence. Je serai hors d'Italie au plus tard le 20 juillet. Vous aurez, au reste, mon itinéraire exact. Vous voyez que je n'accompagnerai pas l'Empereur à Milan.

... Je parcours en ce moment un des pays les plus magni» fiques et les plus pittoresques du monde. Je n'ai guère vu un site comme celui de Pérouse. Il n'offre aucun côté faible. La ville est située, comme la plupart des villes dans les Apennins, sur une forte élévation ; le bassin que l'on domine est certes

m: iioMi;, napi.es i;t l'i^^norsK (iRin). 219

(le |)lii-> tic rciil liciics de Idiii-. Le Iciraiii li;i-> c^l l<inl ni collines, l'ouvcil (le cliiiiiips, Ix'aiix (-oininc des iiiidin,. Les m()ii|{i{;n('S (jnc Ton (K-couvrc; dans \o. loiiilaiii soiil liantes rdiMinc les Alj)t\s. (IJKKjnc; pas porte sur un (ciiain célèNrc. A droite, près du lac de Trasiiuène, Anniltal a halUi les lîomaiiis; devant moi est Assisi, lieu fameux par la vie de saint François et par nu Icmph^ de Minerve I)âti par Auguste ( I Tiiu des mieux conservés (|ue j'aie vus; Spoleto, Tancicnne rc.-.i(lcnce d'Aslolphe et de Désidérius, rois des Lombards; des milliers d'oliviers, de chênes verts, une végétation magnifique. Les orangers ont cessé depuis Rome.

A Spoleto, on m'a montré comme une curiosité un espalier (le citronniers que l'on ne couvre que durant les trois forts ntois d'iiiver. J'ai éprouvé un sentiment pénible quand on m'a dit cela; je viens du j^ays où ils sont toujours en (leur! Je vous l'ai dit souvent, ma nature tient de celle des orangers. Il me faut leur climat pour porter de bons fruits , l'air ici est froid comme sur nos montagnes; il est excellent, et la meilleure preuve que l'on puisse en fournir est une visite que Jauger a f.iite aujourd hui à l'hôpital. II dit le local immense, — tout est grand en Italie, — et il n'y a trouvé que dix ou douze vieux cacochymes. Les médecins l'ont assuré que leur métier n'allait pas ici, riiôpilal étant toujours le lieu le plus désert de la ville, qui a cependant une population de dix-sept mille âmes.

En comparant les villes de province en Italie à celles de tout autre pays, on est à même de juger de la valeur intrinsèque des lieux. Perugia est ce que chez nous est Iglau, une ville de cercle à cinquante lieues de la capitale. Il y a ici dix ]>alais, plus grands que le vieux palais Liechtenstein. J'en occupe un qui est certes grand du double. Ces palais sont 1 emplis de meubles anciens, mais beaux. On y trouve aussi de beaux tableaux et des marbres en quantité. Le palais qu'occupe l'Empereur serait la plus belle maison à Vienne. Son propriétaire est un jeune homme qui a épousé une sœur du prince Odescalchi , et il l'a fait meubler à neuf il y a trois ns, lors de son mariage.

Il y a à Pérouse deux théâtres qui jouent à la fois ; une salle

220 RECUEIL DE DOCUMENTS (I818-ir22).

d'opéra grande comme celle du Kiirntnerthor, et une pour la comédie, grande comme la Wieden ; trois grandes églises, magnifiques, dont deux peintes en entier à fresque par les meilleurs maîtres, entre autres par Pierre Perugino, maître» de Raphaël; une université dans un local superbe, et une académie (les beaux-arts mieux montée que celle de Vienne.

Dans tous ces lieux, qui sont toujours pleins d'oisifs, il y a des chanteurs qui feraient grand plaisir à Vienne , de mauvais comédiens jouant de détestables pièces, une foule de mendiants trop paresseux pour cueillir les fruits qui leur tombent dans la bouche et les légumes sur lesquels ils marchent. Après tout, sur cent de ces fainéants, il y en a quatre-vingts qui ont de Tesprit, et souvent pas un qui soit ennuyeux à tuer roide. Il n'y a personne qui n'ait l'air pauvre et qui n'ait pourtant sa cassette bien garnie.

Je ne crois pas qu'il y ait rien qui se ressemble moins que l'Allemagne et l'Italie , et pourtant nos sages de Vienne veulent, coûte que coûte, faire des Italiens des Allemands. Aussi cela leur réussit-il à merveille.

Metternicb à sa fille Marie. Perugia, ce 22 juin.

326. Vous voilà à Trieste , ma bonne Marie , et je suis à Perugia, — tout comme vous m'y avez quitté.

. . . Nous avons eu le cardinal deux jours ici. Il a répandu des larmes en apprenant que vous étiez partie. La dernière bataille que j'ai eue avec lui était relative à un fauteuil sur lequel il n'a jamais voulu s'asseoir, vu que je n'avais qu'une chaise à mon bureau. Or, il n'y a que de grands fauteuils jaunes dans mon cabinet, et comme ils sont trop hauts, j'avais fait établir devant mon bureau une mauvaise chaise tirée de l'antichambre. La dispute s'est arrangée au moyen d'une course que le cardinal a faite dans cette antichambre pour y chercher lui-même une chaise pareille ; mais il ne m'a pas permis de l'accompagner dans sa course.

Au moment de son départ, il a de nouveau embrassé Giroux. Celui-ci m'a fait le récit de cette seconde accolade,

HKKM II I) IIAMK r.'l VOYAOr. A CAIlI.SItAI» (IHIO). 221

les laniuvs aii\ yeux. » (Trst. un hicii (li(|ii(> Iminiiir (jik; cet al)I)ô, m'a dit (îiroiix, mais je; ne sais pas pourquoi il m iiinic laii!; il m'a donné un <()U|> sur le dos, et puis il m'a «'mhrass»; (Il m(^ disant : « Adicni , mon vieux; si jamais vous av(?z Il besoin de <piel(|ue eliose, éerivez-moi, ou à notre ami eom- » nuMi, mon vieux valet de chambre. » Quel hravi; homme que ret ahhé! » Je lui ai (ail r(>mar(|U('r (pie son ami n'est pas al)hc, mais cardinal. « \Ài ! comment diable voulez-vous «pie je le sache? Abbé ou cardinal; les premiers sont noirs et les seconds sont rouges; qu'est-ce que cela me fait? »

RETOtn D ITALIE ET VOYAGE A CARLSBAD.

EXTRAITS DE LETTRES PARTICUHÈnES ECRITES PAR METTERNICH A SA FAMILLE, DU 4 JlILLET AU l'*' SEPTEMBRE 1819.

327. Itinéraire. — 328. Ajournement du voyajje de l'Empereur François à Milan. — 329. De Vérone. Différence des climats. — 330. D'Innsbruck. — 331. De Carisbad. — 332. De Te|ilit/. Réminiscences de l'année 1813. — 333. Promenades avec Adam Muller. — 335l'. I'"in des conférences de Carisbad.

Metternicli à sa femme. Florence, ce 4 juillet 1819.

327. Je puis aujourd'hui vous fixer mon itinéraire, ma bonne amie.

Je compte partir d'ici samedi prochain, 10 juillet. Je serai le 11 à Bologne; le 12 à Vérone; le 13 à Trente; le lA à Brixen; le 15 àinnsbruck; le 16 à Munich; le 17 à Ratisbonne; le 18, entre Ratisbonne et Carisbad.

L'Empereur arrivera ici le 7. Il serait possible que mon départ fût retardé d'un ou même de deux jours ; vous voyez que, même dans ce cas, je serai à Carisbad le 20 ou le 21 au plus tard.

Ce 9 juillet.

328. . . . L'Empereur fait bien d'ajourner son voyage à Milan. La saison n'est plus faite pour le voyage en Italie, et au lieu d'aller griller pendant quinze jours en Lombardie*, il y retournera un jour pour y passer deux ou trois mois, d'une manière plus utile et à la fois plus fraîche. J'avoue que l'Empereur allant à Vienne , Carlsbad est pour moi un véritable sacrifice. Je ne puis cependant plus y manquer, car il y a tant de monde qui m'y attend, que ce serait jouer un trop mauvais tour à ces pauvres voyageurs que de les planter là. Les affaires que j'aurai à y traiter avec eu.v sont, d'un autre côté, tellement importantes, que je comprime mes regrets par le sentiment de mes devoirs. J'avoue, au reste, frauchcment que Carlsbad m'est insupportable.

Vérone, ce 14 juillet.

529. Je s«is arrivé ici hier vers onze heures du matin, ma bonne amie, après avoir passablement souffert de la chaleur.

Je suis parti de Florence le 11, à neuf heures du soir; j'ai été d'un trait jusqu'à Bologne, où, comme de juste, un cardinal m'a attendu avec toutes les musiques turques, grand dîner, etc. ; je me suis mis sur mon lit au milieu des fanfares, et j'ai dormi si.x heures comme s'il faisait nuit. Je suis reparti de Bologne à sept heures du soir, et Vérone a vu mon entrée triomphale hier 13, à dix heures du matin. Comme me voilà rendu à l'Autriche, il v a trêve de trompettes et de cymbales. Je partirai cette après-dînée pour aller tout d'un trait jusqu'à Brixen, où je coucherai demain, et le 16 je serai à Innsbruck.

* Dans un rapport du 14 juillet 1819, daté de Vérone et adressé par Mettornicli à l'Empereur François, Mctternich , après s'être entretenu de cette question avec Bubna, écrit ce qui suit : " Hubua est tout à fait de mon avis en ce qui concerne la résolution que Votre Majesté a prise de ne pas aller c(!tte fois à Milan. IMutût ne pas visiter du tout cette ville que d'y faire un séjour de quinze jours seulement. » (Note de l'Editeur. )

HKioiin DTiAr.iF, i:t v<)ya(;i. a caiii.shai) (ihi'i). 2;vt

('.'«•si mit' cliK^c iia|)|):iiilc <jiic l.i (lilît-rciMc des cliiniits (iik* l'on [)ar('otirl depuis Salcriic jiis(|triiii pied des Aines. La Toscane est, vu ses inuiil;i(jnes, le plus eliand sans élre le ])Ius méridional pour la vë(jétalion. Les plantes marquent les réjjions : les aloès et les cactus vont jusqu'à Tcrraeinc; ; les' myrtes et les oran{][crs, jusqu'à Narni ; l(;s oliviers et les {jrenadicrs, jusqu à la haute cliaîne des Apennins, qui sépare la Toscane des Lejjations. Dès le versant nord de ces monlaj'nes, c'est à peu près comiiu* eluv. nous. Les mûriers seuls marquent une dillérence de climat, quoi(|u ils viennent éfjalement trèsbien chez nous. La couleur du ciel se salit; les Alpes sont couvertes de gros nuages; une légère brume enveloppe l'atmosphère

Innsbruck, ce 16 juillet.

530. Je veux vous dire, ma bonne amie, que je suis en Allemagne. J'ai (ait un bon et rapide voyage de Vérone ici, mais ma cai'a patria m'a mal reçu. Je suis arrivé à Innsbruck vingt-quatre heures après la neige. Il fait ici un froid à grelotter, surtout pour un homme qui vient du cap de Policastro. J'espère que Garisbad me traitera mieux; j'y trouverai au moins de l'eau chaude. Moi qui. il y a six jours à peine, prenais toujours un grand verre d'orangeade glacée avant de me coucher, je boirai ce soir du punch chaud pour ne pas geler. Plus d'orangers, mais des sapins; plus de magnolias en fleur, mais du sureau ; plus de raisins, mais des fraises qui commencent à rougir. J'ai vu faire la récolte à Naples il y a deux mois, et je viens de traverser cinquante lieues de pays où elle commence à jaunir dans les bons cantons, et où, dans les endroits plus froids, les grains d'été sont encore en herbe. Je viens de la Cenerentola, et je sors de Hanns Dachel. C'est une belle chose que les hautes montagnes, mais j'aime à les voir ; nous serions en plaine à Innsbruck que cela ne changerait rien au coup d'œil, tant il y a de brume.

Carlsbad, ce 26 juillet.

331. Je ne vous ai pas écrit par le premier courrier que je vous ai envoyé d'ici, car je n'en ai pas trouvé le moment.

Je partirai demain pour Teplitz, où je passerai trois jours entiers. Le moment actuel est celui de la vie ou de la mort. Il paraît que Teplitz est un lieu destiné à mes grandes opérations*. Avec l'aide de Dieu, j'espère battre la révolution allemande, tout comme j'ai vaincu le conquérant du monde. Les révolutionnaires allemands m'ont cru loin, parce que j'étais à cinq cents lieues. Ils se sont trompés; je me suis tenu au milieu d'eux, et je frappe maintenant mes coups. Vous aurez trouvé une singulière coïncidence entre les découvertes et les arrestations en Prusse et en Allemagne, et mon passage des Alpes. Je suppose que l'on finira par le voir quand on apprendra que l'Allemagne se rassemble ici autour de moi. Le comte de Munster est ici; Rechberg, Wintzingerode, Berstett, le baron de Marscliall, ministre dirigeant de Nassau, et Bernstorff (le Prussien) , vont y être avant le 1" août. Nous ferons de la grande besogne. Sera-t-elle bonne? C'est ce que décidera le bon Dieu. Elle sera grande, car d'ici partira ou le salut ou la destruction définitive de l'ordre social. Tout ceci entre nous.

Teplitz, ce 27 juillet.

332. Bonne amie, je vous écris de la même chambre et sur la même table où j'ai signé la quadruple alliance il y a six ans. L'époque de l'année est à peu près la même. Tout est changé depuis lors, hors moi.

Je n'avais pas revu ce lieu depuis 1813. Il m'a fallu faire bien du chemin pour y revenir. Que d'événements depuis le jour de mon arrivée ici dans cette année de salut! Placé à ce même bureau, récapitulant ce qui a occupé alors mon esprit,

* Voir l'entrelien de Metteinich avec le Roi Frédéric-Guillaume III à Teplitz (n" 351). (Note de l'Édileur. )

in: TOI H diiaiik r. i voYAcr a cAiii.sr, m) (ikh»), 225

roplaraiil sous mes ynix <•(• (|ni (>\i.s(itll alois cl ce (|iii ll^•\i^fe plus, — je uc puis MU' (Iricndro d'un liii)>l(; scnlirncul <\v. vanitt; et (l'une iinnirnsc sciisalion de coiilciilrnicnl <■( d(! ^lalisfaclion. Si, après cela, j(î calcidi' ce (]ui est, si je le compare à ce rpii «levrail être et avec ce qui si facilement eût pu être, je déj)Iore le sort (lu monde, iivriî toujours aux plus {jraves erreurs et aux plus {grandes fautes commises par suite de petits calculs et de {jrandes illusions. Mon ame ne conr^oit rien d'étroit; je suis toujours en deçà et au delà de ce qui occupe la plupart des hommes d'affaires; je couvre un terrain infiniment plus grand qu'ils ne le voient ou ne le veulent voir. Je ne puis m'enipéclier de me dire vingt fois par jour : « Bon Dieu, combien j'ai raison et combien ils ont tort I Et combien il est facile de la découvrir, cette raison si claire, si simple et si naturelle ! « Je me répéterai cela jusqu'à mon dernier soupir, et le monde n'en ira pas moins son pitoyable train.

Celte raison et cette justice, on ne saurait les quitter que sur des voies couver! es de sang et de larmes. A entendre parler les gens, on croit marcher entouré de géants; à les suivre, on s'aperçoit bien vite que vous ne tenez que des fantômes. Le seul géant que le dix-huitième siècle ait produit n'est plus de ce monde ; tout ce qui s'agite aujourd hui est d'une trempe misérable. Il est fort difficile de bien jouer avec de médiocres acteurs.

Garisbad, ce 22 août.

555. J'ai, pour mes menus plaisirs, fait venir ici l'un des hommes qui ont le plus d'esprit et de connaissances au monde, — un certain Adam Miiller, pas le prophète, mais le consul général d'Autriche à Leipzig. Quand j'ai la tète bourrée d'affaires, je le fais venir; il m'accompagne au Posthof, et au delà, et je cause avec lui sans rime ni raison. Ce matin, il m'a prouvé qu'il est l'homme du monde le plus savant en nuages. Il se trouve qu'il en sait tout autant que j'en sais peu. Il disait qu'il y a deux genres de nuages, des nuages mâles et des nuages femelles; que, séparés, ils ne produisent rien, mais absolum. 15

ment rien, comme un couvent de capucins séparé d'un couvent de nonnes. Ces nuages finissent par se rencontrer, ils s'animent, s'épousent, et voilà de la pluie, du tonnerre, et tous les fracas du monde.

A ia pi'emière pluie , dites à votre voisin que deux nuages amoureux viennent d'être heureux ; vous aurez Tair d'avoir dit une bêtise , et ce sera de la véritable physique et même de la philosophie.

Ce !*■■ septembre.

554. Me voilà, grâce à Dieu, délivré de ma besogne*. Les couches se sont passées heureusement, et l'enfant va paraître à la face du monde. J'ai tout lieu d'être satisfait des résultats, et je dois l'être, car ce que j'ai voulu est fait. Le Ciel protégera une grande entreprise, et certes la plus digne de son appui, car il s'agit de sauver le monde. Ce que trente années de révolution n'avaient pas produit, est le résultat de nos trois semaines de travail à Carlsbad. C'est pour la première fois qu'il aura paru un ensemble de mesures aussi antirévolutionnairés, aussi correctes et péremptoires. Ce que j'ai voulu faire depuis 1813, et ce que ce terrible Empereur Alexandre a toujours gâté, je l'ai fait, parce qu'il n'y était pas. J'ai enfin pu suivre une fois toute ma [)ensée , affirmer tous mes principes de droit public, soutenu par une masse de trente millions d'hommes, et de cinquante, si nous comptons tous les Autrichiens non Allemands. Il s'agira maintenant de bien exécuter, et je crois que l'on exécutera bien.

Mes collègues m'ont adressé des remercîments comme je ci'ois que jamais ministre n'en a reçu**. Victor en a été si touché, qu'il a emporté la pièce pour vous la copier, et il m'a dit qu'il vous 1 avait envoyée hier. N'en faites, au reste, pas un autre usage que de la lire.

Ce qui est certain , c'est que jamais il n'a régné un accord

* Voir : Résultats des conférences de Carlsbad (n" 353). {Note de F Editeur.) ** Voir cette lettre de remercîments (n° 335). {Note de l'Editeur.)

ASSASSINAT l)K K OT/FH T K (ISI'O. 227

cl une soumission plus ox('nij)laires que dans nos conférences. Si ri'jnpcrcnr donlc (pi'il soil l'-mpcrcnr (rAllcniafjnc , il se Il on)|u> lort .

Un (ail curieux osl c(>lui (jnc les |»lns mauvais jacoliins alleinaiids n'ont pas osi' in'allai|iier encoi'O. Ov «|u'ils n'ont pas lail, ils ne pourront [)lus {jntMe le l'aire. J'ai fourni, au r(;st(; , une nouvelle preuve que le l»ou moyen d allarpiei- un mal, c'est diî raltaquer de front. Il en va des coups j)olitif|ues «-omme des coups de massue. Les morts ne crient guère, et parmi les vivants j'aurai bien des crieurs en faveur de mes thèses. Il faudra, au reste, encore quinze jours avant que la boml)e (•date à Francfort.

Je partirai demain pour Kœnigswart, où je resterai cinq à six jours. De \h j'irai droit à Vienne. Je compte donc y arriver du 10 au 12. Vous serez informée de mon arrivée au moins vingt-quatre heures d'avance.

assassinat de kotzenue et conséquences de ce crime, correspondance: de: metterrich avec centz.

335. Gentz à Metternich. Vienne, le l*' avril 1819 (Lettre avec deux annexes). — 336. Berstett à Tetlenborn, à Vienne (Dépèchi!). Annexe I. — 337. Varnhagen à Tettenborn, à Vienne (Lettre), Carlsruhe, le 21i-niars 1819. Annexe IL — 338. Metternich à Gentz. Home, le 9 avril 1819. — 339. Gentz à Metternich. Vienne, le IV avril 1819 (Lettre avec une annexe). — 340. Millier à Gentz. Leipzig, le 3 avril 1819 (Annexe de la lettre précédente). — 341. Gentz à Metternich. Vienne, le 23 avril 1819.

— 342. Metternich à Gentz. Rome, le 23 avril 1819. — 343. Gentz à Metternich. Vienne, le 25 et le 27 avril 1819. — 344. Metternich à Gentz. Naples, le 7 mai 1819. — 345. Gentz à Metternich. Vienne, le 21 mai 1819.

— 34G. Gentz à Metternich. Vienne, le 3 juin 1819. — 347. Metternich à Gentz. Home, le 6 juin 1819. — 348. Gentz à Metternich. Vienne, le 17 juin 1819. — 349. Metternich à Gentz. Perujjia , le 17 juin 1819. — 350. Gentz à Metternich. Vienne, le 1" juillet 1819.

Gentz à Metternich. Vienne, le 1" avril 1819.

335. Votre Altesse aura sans doute appris directement l'affreux événement qui vient de se passer à Mannheim; elle a

dû en être instruite plus tôt qu'elle n'aurait pu l'être par des lettres venant de Vienne. La nouvelle nous a été apportée hier matin par la Gazette d'Aiigshourg , et par les dépêches adressées de Carlsruhe à Tettenhorn, dépêches dont je joins les copies à la présente lettre* (n" 336 et 337).

Le fait est assurément assez horrible par lui-même; mais la cause première du crime et sa connexion probable, déjà presque évidente à l'heure qu'il est, avec les maladies et les danp^ers les plus redoutables de l'époque actuelle, le rendent bien plushoirible encore et bien plus épouvantable pour celui qui est habitué à voir les choses de haut. Voilà le résultat auquel ont abouti ces « efforts innocents et vertueux de la jeunesse allemande » et « de ses excellents maîtres » , dont on a tant parlé pour nous imposer silence alors que nous osions, pour la première fois, signaler le péril à propos des excès de la Wartburg.

Votre Altesse a suivi avec une attention trop soutenue toute l'histoire de cette gangrène qui a déjà fait tant de ravages; elle a trop bien vu, trop bien sondé la plaie, pour que j'aie besoin de revenir sur le passé, qui ne nous appartient plus. Des plaintes en l'air ne mènent à rien, et toutes les considérations de personnes doivent s'effacer quand d'aussi grands intérêts sont en jeu. Les catastrophes les plus violentes qui se produisent dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique peuvent devenir utiles et même salutaires, sinon pour les victimes qu'elles ont déjà faites, du moins pour ceux qui ont été épargnés, à la condition de faire naître des résolutions et de provoquer des mesures qui, dans d'autres circonstances, n'auraient peut-être été prises que bien plus taid, peut-être jamais.

Voici quelles sont, à peu près, les réflexions pratiques que m'a sufffférées le récent attentat :

* « Hier, je n'avais jeté qu'un coup d'œil rapide sur ces documents; je remarque aujourd'hui (|u'ii n'y en a qu'un (celui qui émane de Bersictt) qui mérite le nom de dépêche, et que l'autre est une lettre de Varnhagen; je crois, toutefois, devoir vous envoyer ci-joint cette dernière. »

(^Nole de l'auteur de la lettre. )

ASSASSINAT I)F, KOTZEDUE (IHIO). SS9

1° F, a liaiiif <li' la liaiul<' rdvolutionnaire contre Kotzel)ue clail iiiM-lcit'c ; elle avait vie. rxcili'c \)Ar l»ioii des inolil's et (onwMilt'c avec un :u( (lial)i)li(|ti(>. ^îais je suis iiitimcnu'iit convaiiicii r|U(« la cause pirniirre de Tallenfat commis coutre sa vie, c'est surtout, c'est exclusivement r<)[)inion f|ui l'accuse à tort d'avoir excité l'I-'uipereur Alexandre contre les écrivains populaires de rAllenia{]ne et contre les universités allemandes, et de l'avoir rendu hostile aux idées libérales. On sait combien tout le parti comptait jadis sur ce Prince; il a, du re>te , assez montré (jue Tapo^tasie du C/.ar était un coup terrible à ses yeux. Le résultat de la folle provocation adressée à Stourdza, (]ui semblait devoir mettre fin à toute incertitude, a ôté à ces hommes leur dernière lueur d espoir ; arjités tour à tour par la crainte et par la fureur, ils sont tombés dans cet état de frénésie qui pousse aux actes les plus monstrueux. Kotzebue a donc été frappé parce que ces forcenés ont cru, dans leur aveuglement, qu'il était l'auteur de la défection d'un protecteur sur lequel ils avaient fondé les plus grandes espérances. Cette explication du crime, l'Empereur Alexandre la trouvera sans doute de lui-même. Du reste, il est offensé personnellement par l'attentat commis contre un de ses conseillers d'État, ainsi qu'il l'a été antérieurement par des entreprises dirigées contre un autre. Sa conduite lors des excès de la Wartburg, le langage que depuis lors il a tenu en toute circonstance, les principes et les sentiments qu'il a montrés avant, pendant et après les conférences d'Aix-la-Chapelle, tout permet d'espérer qu'il agira très-sérieusement dans cette affaire. Je suis loin de désirer que l'explosion soit forte et bruyante jusqu'à l'excès; car ce serait peut-être pour nous la cause de bien des embarras. Mais ce sera un bonheur à mes yeux, s'il commence par faire connaître franchement sa propre façon de penser, de voir et de sentir, et si ensuite il cherche à agir, non pas sur nous, qui, sous le rapport du but à atteindie et de la manière de juger la situation, souscrivons d'avance à tout ce qu'il peut dire ou proposer de plus fort, mais sur la Prusse, sur la Bavière, sur l'Allemagne en général, et s'il procède en cela avec prudence, avec mesure, mais pourtant dans un sens très-net.

dans un sens qui mettrait fin à toutes les irrésolutions et à toutes les demi-mesures.

2" J'espère que , grâce à cet affreux événement et aux conséquences qu'il ne manquera pas d'entraîner, nous échapperons pour quelques années aux discussions sur la liberté de la presse en Allemagne. Car j'ai peine à croire qu'un Etat de la Confédération puisse être assez impudent pour demander que les Gouvernements qui, jusqu'à ce jour, n'ont pas voulu de la liberté de la presse, l'introduisent à présent chez eux. Et j'ai la ferme conviction qu'il faut que l'Autriche saisisse la première occasion où ce mot sera prononcé à la Diète pour déclarer avec énergie qu'elle considère, une fois pour toutes, comme inexécutable et comme abrogé l'article (cet article à jamais regrettable) du pacte fédéral qui mentionne ou plutôt qui rêve des dispositions semblables relativement à un objet qui touche à l'autorité même du Souverain dans ses droits et dans ses devoiis les plus essentiels, et quelle ne consentira plus jamais à prendre part à aucune discussion sur ce sujet.

3° La nécessité de s'occuper de la situation des universités allemandes devient aujourd'hui plus évidente et plus impérieuse que jamais. Ce n'est pas à dire pour cela que la solution de ce grave problème ait fait un seul pas ; je ne sais que trop qu'il n'en est rien. Mais un premier progrès se trouve réalisé : c'est qu'on n'osera plus condamner des négociations engagées sur ce point comme de véritables crimes de lèse-Allemagne. Quant à moi, mon voeu le plus ardent, c'est qu'on ne fasse aucune proposition à la Diète relativement à cette grave affaire, c'est qu'on ne dise et qu'on n'écrive rien d'officiel, c'est qu'en général l'autorité reste muette (malgré tout ce que pourront écrire les libellistes), jusqu'à ce que les premières Cours d'Allemagne (et j'entends ne parler que de l'Autriche, de la Prusse, de la Bavière, de la Saxe et du Hanovre, à l'exclusion de toutes les autres) soient arrivées, à propos des mesures à prendre, à une entente parfaite, absolue, minutifeuse, cimentée en quelque sorte par des serments réciproques. Il faudra pour cela beaucoup de temps et de peine ; mais l'effet du dernier coup se fera sans doute sentir encore dans six mois, et le sang de

ASSASSINAT Dr. KOIZI'III T. (iNI't) Z^\

Kol/clitic rrier;i v»'II{;<mii<(' pciwlaul un |K'ii plus de (|ii,'ir;iiilnliiiil liciircs. l.o li'siilliil n'est pas l'aciU; à <il>lcnir, i-l il m: siilliia pas (rime oti de diiix coliféreiuu's pour ralIciiKJrc. Ce (pi'il y aurait «le |)liis liincstc, ce serai<'iit (l<vs mesures liàlives, prématurées, impuissantes, qui cette fois nous C(mduiraient inévitablement à la ruine. II est malheureux que des raisons connues de Votre Altesse nous empêchent de réclamer le droit de donner l'exemple de l'action et de prétendre au premier rôle; mais, malfjré cela, notre intervention sera féconde et utile.

A Vi(Mine, du reste, le meurtre n'a pas fait f^^rande sensation. Le seul homme qui, d'après ce qui m'est revenu, s'est exprimé sur ce sujet en termes énergiques et dignes , c'est le comte Sedlnitzky*, qui sait sans doute mieux que beaucoup d'autres h quoi s'en tenir sur ce que nous avons à attendre.

J'ai entendu émettre quelques opinions l)ien décourageantes. Je ne parle pas ici des propos grossiers et inconvenants du baron d'Aspre , parce qu'à mon avis on ne peut s'attendre à mieux de sa part. Mais l'attitude prise par cet homme m irrite, parce que Votre Altesse l'honore d'une faveur qui fait bien des jaloux et qu'il devrait, par suite, être plus réservé. Je regrette fort qu'il aille en Italie ; car il raisonne aussi comme un cheval de carrosse sur les affaires de ce pays, et il compromettra horriblement Votre Altesse, si vous ne le tenez pas bien en bride.

Cette lettre vous sera probablement apportée par Kœsar; Lawrence, qui A'oulait déjà se mettre en route il y a trois jours, n'a pas encore bougé d'ici; il ne pourra donc plus être à Rome pour les fêtes de Pâques. — Les arbres commencent à bourgeonner; mais quant à avoir de la verdure pour Pâques, il n'y fiaut pas songer.

* Direc(eur de la police à Vienne. (Note de l'Éditeur.)

Le baron de Berstett , ministre badois, au baron deTettenborn, envoyé badois, à "Vienne.

( Annexe du n° 335. )

556. En apprenant la douloureuse nouvelle qui suit, et qui vient de mètre transmise à l'instant même, Votre Excellence ne sera pas moins consternée que nous ne l'avons tous été.

Extrait du rapport de la direction du cercle du JSeckar, en date du 23 ??j«r5 1819.

«Ce soir, à cinq heures, le conseiller d'Etat russe de Kotzebue a été frappé dans son appartement de plusieurs coups de poignard, et, comme nous l'avons appris depuis, il est mort des suites de ses blessures. Le meurtrier, qui paraît être âgé de vingt-quatre ans, est sorti en courant de la maison après avoir commis son crime, et, devant la porte d'entrée, dans la rue, il s'est lui-même plongé le poignard dans la poitrine. Il vit encore à cette heure, mais jusqu'à présent on ne peut pas dire avec certitude qu'il ait repris connaissance. D'après un certificat d'inscription à l'Université d'Erlangen , qu'on a trouvé dans la poche de son habit, il s'appelait Charles-Frédéric Sand, et était étudiant en théologie ; ce certificat d'inscription est daté du mois de décembre 1818. A l'hôtel où il est arrivé seul, ce matin, suivant le dire de l'hôtelier, il s'est fait passer pour un nommé Heinrichs, étudiant à Erlangen. D'après un papier qu'on a trouvé sur lui, il avait prémédité ce meurtre de longue date, et fait d'avance le sacrifice de sa vie. Il semble ressortir de là qu'il faisait partie d'une association, ce qui rend ce forfait d'autant plus épouvantable. Nous attendons pour demain des détails plus précis et plus circonstanciés, que nous ne manquerons pas de porter immédiatement à la connaissance de Votre Excellence. »

L'écrit qu'on a trouvé sur le meurtrier, et qui a été aussitôt

ASSASSINAT Di; KOTZKBrK (I8IO). 2.13

remis aux anlmili-s, est iitu^ proclaiiiMliou a'Iics.scc aux Alleluaiwls., ayant les diinciisioiis d un (li|)lùinc Av. {ji'aïui foinial, dans laquelle il exhorte tous les Allemands à s'armer de eoura^je; c'est un tissu d'idées exaltées comme il ne peut en {jormer que dans res|)rit malade d'un révolutionnaire fanatique. IjC (»rand-l)uc a immédiatement donné l'ordre d'ouvrir et de poursuivre sans relâche l'enquête la plus rifjoureuse ahii d'arriver à découvrir tout ce qui, (\c près ou de loin, se rattache au crime ; il veut que la lumière se lasse pour qu'où puisse prendre des mesures {générales contre les excès d'un j)aieil fanatisme, qui menacent l'ordre social des plus grands dangers. Votre Excellence est priée de faire tous ses efforts pour recueillir de son côté des matériaux qui puissent nous aider à découvrir jusqu'où s'étend cette folle conjuration d'imaginations en délire, qui croit trouver le salut de l'Allemagne dans des entreprises criminelles, enfin de travailler par tous les moyens possibles à provoquer une entente sérieuse au sujet des mesures communes que cet horrible attentat commande impérieusement de prendre aujourd'hui. Son Altesse lîoyale est profondément affligée de ce que ce forfait a été commis sur le sol badois, bien que cette circonstance soit tout accidentelle, et que l'assassin soit un étudiant d'une ii?iiversité étrangère. Je prie instamment Votre Excellence de m'informer sans délai de tous les détails qui parviendront à sa connaissance.

Varnhagen von Ense à Tettenborn. Cailsruhe, le 24 mars 1819. (Annexe du n° 335.)

357. Je transmets en toute hâte à Votre Excellence quelques détails sur le drame affreux qui vient de se passer à Mannheim, et qui, depuis ce matin, remplit tous les cœurs d horreur et d'épouvante. Un jeune homme, arrivé dans la matinée d'hier, se fait annoncer vers cinq heures du soir chez M. de Kotzebue pour lui présenter ses hommages. M. de Kotzebue le reçoit dans un salon et s'entretient pendant quelque temps avec lui; tout à coup l'étranger, profitant du

moment où il remet un écrit à son interlocuteur, tire un poignard et en frappe le malheureux, qui tombe et qui expire au bout de quelques minutes. Le bruit attire un domestique, qui voit son maître gisant à terre et le meurtrier armé de son poignard ; celui-ci se met à crier : « Qui est-ce qui a encore envie de mourir ici ? » Grâce à cette menace , il peut sortir librement de la chambre , descend Tescalier en manifestant une joie bruyante; puis, sous la porte d'entrée, il se jette à genoux , remercie Dieu avec ferveur d'avoir béni sa noble entreprise, et se frappe de deux coups de poignard. Il perd connaissance et n'est pas encore revenu à lui, bien qu'il respire encore; mais il n'a plus qu'un souffle de vie, car il s'est bien frappé. Ainsi que l'atteste un appel aux Allemands qu'on a trouvé sur lui, il a été poussé à ce crime par un soi-disant amour de la patrie et de la liberté; il Ta commis sciemment, il l'a prémédité de longue main. Il exhorte le peuple allemand avili à secouer virilement le joug qui l'accable , à tuer tous les mal pensants, à accomplir l'œuvrede la Réformation, à réunir l'Eglise et l'État; il demande que son exemple trouve des imitateurs, etc. Tout cela dans un langage exalté, désordonné, qui dénote chez l'auteur une forte dose d'extravagance, mais non de la folie réelle. Un autre papier qu'on trouva sur lui contenait ces mots : « Arrêt de mort contre Auguste de Kotzebue, exécuté le 23 mars, à cinq heures et demie du soir, d'après la décision de l'Université de***. .. » Ces derniers mots permettent de conclure à l'existence d'une société secrète qui a de quoi terrifier tous les cœurs : que peut-on faire, en effet, contre des hommes qui se tuent eux-mêmes? L'ordre des Assassins ressusciterait-il dans l'Occident, chez nous, en Allemagne ? L'impression que fera ce crime sera terrible! Le meurtrier est un étudiant en théologie de l'Université d'Ei'Iangen ; il est âgé d'environ vingt-quatre ans et se nomme Charles- Frédéric Sand; on ne connaît pas le lieu de sa naissance, mais on croit qu'il est originaire de la Gourlande ou du pays d'Anspach .

Le Grand-Duc est tout consterné de cet événement; il veut qu'on s'occupe de l'affaire comme d'une question qui

ASSASSINAT DF. KOIZKIII K (IKIλ). tSft

intéresst! tous les (loiivernemeuls. Mais j'ai Mm peur que toutes les onquéU's u'îthoulisscnt ù aucun résultat.

L'Kni|)(Meur de Hussii; doit élri! hors de lui; mais que peutil faire avec toute sa puissance? Contre qui veut-il la tourner? Tous ses ministres et tous ses conseillers d'État se croiront menaces, .le ne voudrais pas, en ce moment, être à la place de M. de Slourdza et de bien d'autres ! J'ai été tellement impressionné que je n'ai pas pu dîner; la pauvre Rachel a tant pleuré, elle a eu tant d'attaques de nerfs qu'elle n'en peut plus. Mais aussi c'est un drame épouvantaldc.

J'ai l'honneur d'être le très-humble et très-dévoué serviteur de Votre E.Kcclîince.

Varnhagen von Ense.

Mettemich à Gentz. Rome, le 9 avril 1819.

538. J'ai reçu la nouvelle de l'assassinat de Kotzebue, et je suis au courant de tous les détails connus jusqu'à présent. Il reste à voir si le Grand-Duc de Bade aura assez d'énergie pour donner à l'enquête la suite convenable, et si, dans ce cas, il trouvera des magistrats assez intègres pour la conduire comme il faut. La situation est telle aujourd'hui qu'on ne saurait, à vrai dire, se faire d'avance aucune idée arrêtée sur rien.

Pour ma part, je ne doute nullement que le meurtrier n'ait agi non pas de son propre mouvement , mais à l'instigation et sur l'ordre d'une société secrète. Le malheur réel que nous déplorons ne laisse pas d'avoir son côté utile ; car la triste (in du pauvre Kotzebue nous fournit un argumentum ad hominem que le duc de Weimar, avec tout son libéralisme, ne saurait défendre. Tous mes efforts tendent à donner à l'affaire la meilleui'e suite possible et à en tirer le parti le plus avantageux que nous pourrons, et j'agirai énergiquement dans ce sens.

Il semble absolument certain que le meurtrier de Kotzebue n'a été que l'émissaire du tribunal vehmique d'Iéna, c'està-dire un véritable haschischin. Yi' université qui devait exécuter le coup a été désignée par le sort; à la suite de cette

première opération, le sort a désigné le membre de l'association qui devait frapper la victime en faisant d'avance le sacrifice de sa propre vie, et qui, en effet, a été l'exécuteur de la sentence. C'est ce qui ressort de bien des données qu'on a recueillies.

Nous ne tarderons pas à voir ce que l'Empereur de Russie dira de la manière aimable dont ses conseillers d'État sont traités en Allemagne.

Or, pendant qu'en Allemagne on assassine les agents russes propter ohscurationem , d'autres agents russes président en Italie les clubs des carbonari. Je pense que bientôt on en finira aussi avec ces excès-là !

Jusqu'à présent, notre séjour à Rome a donné d'excellents résultats. L'Empereur est comblé parle Saint-Père d'honneurs et de marques de respect de toute sorte, comme il convient d'ailleurs. Son attitude et sa manière d'être sont parfaites ; le public, qui a fait une véritable ovation au Souverain, commence à rendre un juste hommage à la valeur personnelle de l'auguste visiteur. Tous les bruits absurdes que tant d'agents de toute espèce et de toute provenance avaient répandus avant notre arrivée sont tombés à l'heure qu'il est, et l'on est en train de comprendre qu'il en est de notre voyage à Rome comme il en a été de notre voyage à Aix-la-Chapelle, c'està-dire que nous sommes les seuls qui n'ayons pas menti relativement au but de ce déplacement.

Je vous prie de répéter simplement à Vienne les choses que je vous mande et qui sont l'expression de la pure vérité , et de démentir tous les propos qui tendraient à établir le contraire. Surtout vous pourrez affirmer que l'Empereur ne ramènera pas un seul Jésuite à Vienne, ce qui ne fera guère plaisir à la Société Penkler*.

* A la «Société Penkler» appartenaient des hommes qui avaient des relations suivies avec l'auteur, aussi liien qu'avec le destinataire de la lettre : c'étaient, entre autres, Adam Millier, Frédéric de Schlegel, Zacharias VVerner, Joseph-Antoine Pilât et Frédéric de Klinkovrsirœni. Elle comptait aussi parmi ses membres MM. Zœngerle et Zie{;ler, qui plus tard devinrent évoques; le professeur Ackermann, le chanoine Schmidt, le conseiller d'État Slift, le

ASSASSINAT OR K O'I ZF.n l^ F (l«10). Î37

L'asprcl (le Hoiiir est (oui diflri cul de l'irn;i{jc qjie jo m'en dtais htilc. .!«' nu* lifjurais la VilU; éU-rriclle comme un somlne nmas de ruines. I''lle est, au ccuilraire, riante et ma{;nirK|iic. Ton! ce que ranti(|uité a laissé de grand ici-bas se trouve réuni à ce que le moyen àjjc nous a léfjnc de {grandiose. F^rs monuments modiTnes olTrenl deux aspects dilTéients. Les fleiix dernicMs Papes, c est-à-dire Pie VI et Pie VII, ont plus lait pour les arls que tous leurs prédécesseurs, en ce rjui coneernc les études arcliéolo^jiques. On ne peut se faire aucune idée de la magnificence du Vatican, dont on a fait une suite de galeries. Figurez-vous vingt salles, toutes grandes et riches comme le Musée du Louvre, et vous serez encore loin de vous représenter exactement Timmensité du Vatican actuel et les trésors que renferment ses collections. C'est une richesse dont mon imagination reste confondue. La demeure du Saint-Père, la Cour pontificale est ce que la puissance séculière peut produire de plus magnifique. Mais c'est à peine si j'ai encore entrevu la magnificence spiriluelle. C'est précisément le reproche que je fais à l'église de Saint-Pierre. Elle est, à mon sens, ce qu'il y a de plus merveilleux comme magnificence et comme grandeur ; mais elle est aussi ce qu'il y a de moins religieux au monde. Moi du moins, elle n'a jamais pu me porter à la prière.

Je ne sais pas quelle impression elle fait sur Schlegel, car il trouve la cuisine pontificale si parfaite que c'est à peine s'il lui reste quelques heures pour voir ce qui mérite d'être vu.

De même, ce qui reste de l'antiquité dépasse l'imagination. Les dimensions de tous les autres édifices de la terre, leurs proportions colossales, leur beauté plus ou moins achevée, tout cela n'est rien à côté de ce qui reste de la Rome antique.

docteur Jean-Emmanuel Veith et d'autres encore. Des opinions et des tendances communes, très-accentuées dans le sens catholique, amenèrent ces hommes à former un cercle, dont le célèbre P. Clément-Marie llofb.uier fut regardé comme le centre. La maison hospitalière du baron de Penkier s'ouvrit pour les réunions et pour les conférences des membres les plus notables de la société : c'est de là qu'est venu le nom de la société elle-même.

(iVofe de [Éditeur.)

Le palais des Ce'sars, qui couvrait tout le Monte Palatino, toute la surface de la Rome pi'itnilive, un palais aussi grand que Vienne jusqu'à la ligne des remparts; le Colisée, dans lequel quatre-vingt mille personnes au moins pouvaient se tenir commodément assises; les bains de Caracalla, qui pouvaient offrir trois mille cabines à trois mille baigneurs, où il n'y avait que des baignoires en marbre , grandes chacune comme la piscine des dames à Bade; les restes de tous ces monuments dont chaque débris est plus imposant que le plus vaste des palais modernes, et que tapisse la végétation méridionale dans tout ce qu'elle a de luxuriant : tout cela présente un aspect que l'on ne saurait se figurer, lors même qu'on aurait vu ce qu'il y a de plus beau sous le ciel. Gomme monde antique et comme monde moderne, Rome est encore aujourd'hui parmi les villes ce que le Chimboraço est parmi les montagnes.

Et toutes ces merveilles sont accumulées dans un désert qui fait tache sur le plus beau sol de la terre. Les alentours de Rome, ce qu'on appelle la Campagna di Roma, présentent aujourd'hui un des problèmes les plus compliqués que les hommes puissent avoir à résoudre. Gomment rendre à la culture tous ces terrains arides? Quelles hypothèses étranges ne faudrait-il pas admettre pour conclure à la possibilité d'un pareil résultat?

Il faut tracer des canaux, planter des arbres, labourer des terres, bâtir des maisons. Il y a un demi-siècle environ, un cardinal originaire des Légations a essayé d'établir dans la partie la plus saine de cette région une colonie de trois cents familles; il avait largement pourvu les colons de tout ce qu'il leur fallait pour vivre et pour prospérer. Au bout de deujc ans , la malaria avait réduit la colonie au chiffre d'environ vingt personnes. Dans la ville il y a déjà trois quartiers qui ne sont plus habitables. C'est ainsi qu'aujourd'hui les villas les plus splendides, telles que la villa Borghèse, Albani, etc., sont désertes; car une seule nuit qu'on y passerait pourrait devenir mortelle. Et juste à côté d'une de ces demeures empestées s'en élève une autre où règne l'air le plus délicieux et le plus sain. L'eau est excellente.

ASSASSINAT DK KOIZKDIJE (l8I9). 239

K.Tsnr rst arrivd cette nuit, nr.i|)|)(>rt:iiil votre lettre âii l" avril, qui nie prouvt; (|ue vous voyez riillaire Kolzehuc des mêmes yeux <jue moi. Vos réHiîxions sur l'occasion directe <\uc cv crinu' nous fournit me semblent parfaitement justes. Mais prérix'nicnt |)arce <|u'elles le sont, élites pi-ouvcnt <|ue le i\>ifait conuuis ne peut pas avoir élé l'œuvre d'un indivitln, d un studiosiis iheologiœ. Sand était un jeune étudiant, (jui se laisait remanjuiM-, à l'Université d'Krlangen, par la douceur d(! son caractère et par la pureté de ses mœurs. En 1817, il se rendit ;'i l'Université d'Iéna et joua un rôle dans l'affaire de la Wartbur|;. En 1818, il retourna à Erlangen et préclia en faveur de la li(;ue des étudiants. Il était enchanté de la belle vie des Hommes libres d léna ; après avoir prêché avec ardeur, il revint à léna.

Je vous prie d'insister vivement auprès de Tettenborn pour qu'il presse sou Gouvernement de faire une enquête approfondie et de ne pas se laisser rebuter par les difficultés.

Je vous demanderai aussi de revoir tout particulièrement les articles que Pilât recevra de Rome pour être insérés dans Y Observateur (le Beobachter) , aHn qu'il ne s'y glisse pas de capucinades. Je lutte journellement contre des ultras de tout genre, jusqu'à ce que le poignard de quelque fou finisse par m'atteindre à mon tour. Mais si le gaillard ne vient pas m attaquer par derrière, il aura un soufflet dont il se souviendra longtemps , même s'il réussit à me frapper.

En attendant, portez-vous bien et continuez à m'écrire.

Gentz à Metternich. Vienne, le 14 avril 1819.

359 ... Parmi les annexes se trouve la copie d'une lettre d'Adam Mùller^% que j'ai reçue la semaine passée. J'apprends qu'il a écrit directement à Votre Altesse ; mais comme je ne vois jamais rien de ce qui passe par la chancellerie d'État , j'ignore si la lettre qu'il m'a envoyée contient des indications

* Adam MUUer était alors consul général d'Autriche à Leijizif;.

(Note de t Editeur.)

autres que celles qui li{jurent dans le rapport adressé à Votre Altesse, et quelles peuvent être ces indications. Le fait f|ue la nouvelle du meurtre soit parvenue à Leipzig si promptement seml)Ie, d'après les renseignements obtenus, n'avoir rien de suspect ; car il est de fait qu'immédiatement après le crime on a envoyé de Mannheim une estafette au Sénat académique d'Iéiia, et que ce courrier est arrivé dans cette ville le 26.

Si Sand ne mourait pas de ses blessures, je déplorerais cela comme un véritable malheur. Il ne peut résulter aucun bien de sa guérison, mais il peut en sortir beaucoup de mal. Je n'attache aucune importance à la déclaration qu'il a laite depuis, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer; on ne pourra certainement pas conclure de ses aveux qu'il existe une conjuration , dans le sens propre du mot, et les gens qu'on aurait le plus d'intérêt à convaincre de leur participation au crime ne se laisseront pas prendre. Le malheur dans lequel la complicité d'autres jeunes gens plongerait peut-être plus d'une famille honnête n'avancerait guère non plus nos affaires. — Par contre, j'ose à peine penser à ce qui arrivera si Sand ne meurt pas. Si l'on empêche la justice de frapper le coupable , ou si le dénoûment de son procès se fait attendre pendant des années (comme j'ai plus d'une bonne raison pour le croire, et comme je puis presque le prédire avec certitude) , tout l'avantage qu'on pouvait encore tirer de ce triste événement sera perdu. Si l'on entame sérieusement l'affaire et que le meurtrier soit puni suivant toute la rigueur de la loi criminelle, on veiTa indubitablement, étant donnée la disposition actuelle des esprits, mille et mille partisans s'exalter pour lui jusqu'au fanatisme, le représenter comme un héros, comme un martyr de la bonne cause, comme une victime de l'obscurantisme, en un mot, devenir dix fois plus ardents et plus coupables qu'ils ne le sont maintenant. C'est pour cela que je remercierai Dieu de toute mon àme , si sa main tranche ce nœud gordien.

Du reste , tous les journaux allemands guettent , comme des limiers, le premier mot que V Observateur fera entendre en son nom sur cette triste histoire. Mais je suis convaincu, — et ma conviction est inébranlable, — qu'il faut que ï Observa-

ASSASSINAT I»K K Ol ZF.n IM". (IKIO), o^l

leur se taise. La iiianit'ri^ doiil nous ciivisajfcons ccUo al'Faire ne peut faire rohjct d'un <loul(! pour personne. Nous avons parlé alors que tout le monde dtait encore muet. Les articles «ine nous avons publiés sur les excès de la Warll)ni"{j, et «pi'on n'a pas encoi-e onMiés, contenaient tout ce fju'on jxmvait dire; ^nr ce nouveau lait, (pii était une conséquencjî natureIN; du (ait antérieur. Précisément parce qu'il nous serait si facile de tirer vanité de nos avertissements et de nos prédictions , il est plus noble et plus dijjne de laisser le soin de faire notre élo('e à d'autres , qui, du reste, s'en sont déjà charjjés en partie. Notre silence , d'ailleurs, imposera beaucoup plus aux criminels que les articles les plus éloquents. Ils ne manqueront pas de croire qu'il y a là-dessous quelque mystère, que nous ne voulons plus parler, parce que nous sommes résolus à agir. Et cela les effrayera plus que les paroles les plus mena- <;ante»s, j'en réponds à Votre Altesse sur mon àme et sur ma vie.

Va\ ce qui concerne l'action, je reconnais bien qu'avant le retour de Votre Altesse en Allemagne on ne pourra rien entreprendre de sérieux. Les universités allemandes sont affectées d'une maladie qui exifje des consultations minutieuses; pour réunir les médecins et pour recueillir leurs avis, il faudra d'abord du temps, ensuite il faudra le concours, fortuit ou habilement provoqué, de circonstances favorables. Dès que je serai un peu au courant de la manière dont Votre Altesse envisage i'ensemble de cette affaire si importante et si délicate , j'essayerai de vous développer mes idées sur la façon dont il faudrait la traiter. Je reconnais parfaitement qu'il faut que la Diète concoure à la solution de la question ; mais si on laisse l'initiative à la Diète, si on lui permet de diriger l'entreprise sans qu'il y ait entre les Cabinets une entente préalable , une entente sérieuse, étroite, systématique, je puis dire en toute certitude que nous n'arriverons à aucun résultat satisfaisant.

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