‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 34 sur 74 · ENTREVUE DE METTERNICH ET DU ROI FRLDERIC- GUILLAUME III A TEPI.ITZ · texte numérisé non relu

ENTREVUE DE METTERNICH ET DU ROI FRLDERIC- GUILLAUME III A TEPI.ITZ

PRÉLIMINAIRES DES COXFÉRëXCES DE CARLSBAD.

351. Metternicli à rEm|iereiir François ( Hnpport), Teplitz, le 30jiiillet 1819. — •352. .Metternich à l'Empereur Frinçois (liapjjort), Teplitz, le i'"'' août 1819. Ilésolution souveraine de Sa Majesté. Schœnbrunn, le 7 août 1819.

351. Je suis à Teplitz depuis avant-hier soir. Aussitôt après mon arrivée , le Roi de Prusse m'a lait dire qu'il me recevrait

le lendemain matin chez lui. Ce fait ne présente rien de particulier, si ce n'est que, depuis qu'il est ici, le Roi n'a reçu absolument personne chez lui et qu'il a donné toutes ses audiences, même les audiences d'affaires, dans le jardin Glary. Quelques heures après moi, le chancelier d'Etat prince de Hardenberjj est arrivé ici, venant de Berlin.

Hier matin, je me rendis chez le Roi, qui me reçut avec beaucoup d'amitié , s'informa avec intérêt de la santé de Votre Majesté, et me dit ensuite : « Vous venez me voir dans un moment bien difficile; il y a six ans, nous avions à combattre l'ennemi en rase campagne ; à présent il tourne autour de nous masqué. Vous savez que j'ai pleine confiance en vos vues. Vous m'avez averti depuis longtemps, et tout ce que vous m'avez prédit s'est réalisé. »

Je répondis au Roi que je connaissais les sentiments de Votie Majesté, et je lui donnai l'assurance que toutes les vérités que je lui avais dites depuis longtemps et particulièrement à Aix-la-Chapelle étaient aussi évidentes pour Votre Majesté que pour moi-même. J'ajoutai qu'il devait être instruit déjà de la brusque résolution prise par Voire Majesté de renoncer à se rendre dans le Lombard- Vénitien, sans tenir compte de l'intérêt bien entendu de cette province ; que Votre Majesté était habituée à aller toujours au plus pressé ; que l'état des choses en Allemagne absoibait toute son attention au double point de vue du bien commun des États allemands et du bien particulier de son propre Empire. L'Empereur, lui dis-je, est convaincu que le désordre a atteint un tel degré d'intensité en Allemagne, que le jour est venu de prendre une décision suprême : ou bien il faut se mettre en état de légitime défense , ou bien il faut s'abandonner tout à fait, c'est-à-dire consentir à la mort politique. L'Empereur a prouvé quels sont ses sentiments à l'égard de la Prusse; il prêtera son assistance à Votre Majesté, cela ne fait l'objet d'aucun doute, pourvu que Votre Majesté veuille se défendre Elle-même. Mais, avant tout, l'Empereur a de grands devoirs de Souverain à remplir. Sa tâche est particulièrement pénible aujourd'hui : en unissant ses forces à celles des autres puissances, il peut

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essnyci" d iinrlcr l(* Iniiciil , iiiiiis seul il ur voïKlra j;miais s'exposer :iii «l;iiij;<M" (l(* taire iiaulJa{;o. AvanI (riiilcrvcnir, il Caiit (|U(^ ri'm|»(M«Mii- voie clair; il l'aiit (ju'il saciu; (fuels sont tes (îoi/rrriirniriits (//(/nés ilc. ce nom (|iii sont capables de concevoir et (1 oxticulor un plan, i^a «juestion s'appli(jU(î à la Prusse ollcniénie. Ce p:iys a liicMi son Roi, mais nous y fhcrchons on vain la |)nissanr(j royale; si le Iloi laisse lil)re carrière au n>al (jui menace son trône et mùme sa personne, ainsi c^uo. le proiiV(Mil los ciu^uétos diri^jées contre les conspirateurs, il faut que l l']in[)ereur se replie sur lui-même et suive, dans rinlérét de son propre salut, une marche bien différente de celle qu'il avait adoptée jusqu'à ce jour.

« A'^ous savez, me répondit le Roi, que personne ne veut le bien plus que moi. Mais ma situation est dillicile; car ce (jui me manque, ce sont des hommes. Il faudra pourtant que ce qui est possible se fiisse ; c'est pourquoi je compte que vous m'aiderez à concerter avec l'Empereur la marche qu'il convient de suivre. »

Je répliquai au Roi qu'en sondant la plaie et en étudiant avec le plus grand soin les moyens de la guérir, je ne ferais que mon devoir; que cependant il y avail une telle différence entre le choix et la mise en pratique des moyens curatifs, et que je connaissais si exactement la situation intérieure de l'administration prussienne, qu à parler franchement, je ne comptais guère sur le succès. « Je puis parler ouvertement à Votre Majesté, ajoutai-je, car Elle a toujours bien accueilli ma sincérité. Je dirai donc librement ma pensée comme jadis, puisque vous m'y invitez expressément. Tous les conseils donnés jusqu'ici à Votre Majesté étaient mauvais en principe ou défectueux dans l'application. La conjuration découverte n'est que l'action qui suit toujours la théorie. Cette conjuration a son origine et son siège en Prusse : les conjurés de rang inférieur sont connus aujourd'hui; les chefs ne le sont pas encore, mais ils appartiennent certainement aux plus hautes sphères et se trouvent parmi vos propres serviteurs. Votre Majesté sait quelle est mon opinion sur le prince chancelier d'État ; il a rendu à Votre Majesté les services les plus signalés ; mais aujour-

d'hui il est vieux , il est affaibli d'esprit aussi bien que de corps. Il veut toujours le bien et ne soutient que trop souvent le mal.

« — Vous savez, répondit le Roi, que je connais parfaitement le prince de Ilaidenderg; ce qui foit son mallieur, c'est son entourage , dans lequel il y a des hommes très-singuliers.

a — Pourquoi Votre Majesté tolère-t-elle ces gens-là? Pourquoi avez-vous laissé le champ libre à toute institution notoirement mauvaise et dangereuse?

K — Vous avez mille fois raison, repartit le Roi, mais voilà ce qui arrive quand les gens se font vieux. Je désire que, pendant que vous serez ici, on arrête des principes qui seront ensuite rigoureusement appliqués. J'aimerais vous voir les fixer définitivement avec le chancelier d'Etat.

« — Toute la question se réduit à un point, répliquai-je. Si Votre Majesté est décidée à ne pas introduire de représentation nationale dans son Royaume , qui se prête , du reste , moins que tout autre État à une innovation pareille, le mal peut être conjuré. Hors de là, point de salut. Vous pouvez tenir la promesse que vous avez faite, tout en restant dans la voie du salut ; mais eussiez-vous même promis autre chose, peu importe : l'heure actuelle ne comporte plus ce qu'admettait l'heure passée. Je suis prêt à développer mes vues au chancelier d'État; mais je prie Votre Majesté de convier également à cette conférence ses ministres, le comte de Bernstorff et le prince de Wiltgenstein.

« — J'en avais déjà l'idée, me dit le Roi; tâchez de lier ceux auxquels vous aurez affaire par des engagements écrits ; vous pouvez compter d'une manière absolue sur le prince de Wittgenstein. »

J ai développé à Votre Majesté les points principaux de ce long entretien, afin de Lui faire connaître aussi exactement que possible la situation du Roi aussi bien que celle de l'administration de l'État dans les plus hautes sphères. Là où. l'on parle ainsi , il n'y a plus guère de Gouvernement ; la faiblesse a envahi tout le monde ; il n'y a plus de ressort dans les individus; le prince de Wittgenstein est le seul qui, dans les derniers temps, ait agi avec vigueur

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.le |)roI(>n{;t'r;ii mon si'joiir ici jiisqn'.iii 2 .loi'it, pjii* c (iiir ]o i'hixurcUrv iVVAiii m'en :i prcssr Nivcincnt. ConiiiKî il sn trouve ici ;ivi'c «les (h'icusciirs de l:i hoimo ciuise , il est nninié fi'cxccllciilcs inlrntions. Du rcsio, il c-.l prcsfjuf foml)é en enfnnce, uon sous le rapport dr /'cspril, tuais sous celui du caractère. Le Hoi (|iiilloia Tcplitz le 1" août.

Tout ce qui pourra être fait de bien, je ne manquerai pas de l'assurer, et, dès que nous aurons obtenu une base solide, j'aurai l'bonncur d'exposer on détail mes vues à Votre Majostë.

A lîerlin, les gens bien pensants, — et c'est le grand nombre,— sont dans l'enthousiasme en voyant le premier acte de sévérité que le Gouvernement ait osé faire depuis lonjjtemps; c'est ce qui donne aussi plus de courage au chancelier. Les fournaiix allemands font tout ce qu'ils peuvent pour abuser le public sur la vérité de la situation. Il faut commencer par les faire taire.

Metternicli à l'Empereur François. Teplilz, le 1" août 1819.

552. Le rapport que j'ai eu l'honneur d'adresser avant-hier à Votre Majesté (n" 351) l'aura sans doute suffisamment édifiée sur le point où en sont mes négociations actuelles.

Je suis à même aujourd'hui de soumettre respectueusement à Votre Majesté le résultat définitif de mes démarches.

Conformément au désir exprimé par le Roi de Prusse , j'ai conféré avec le prince de Hardenberg, le prince de Wittgenstein et le comte de Bernstorff , à l'effet de nous entendre aussi complètement que possible sur la base de la marche à suivre dans le moment si important que nous traversons, J'ai invité le comte de Zichy à prendre paît à ces conférences.

^lon plan comprenait, d'une manière générale, les points suivants :

1" La conduite louche jusqu'à l'invraisemblable qu'ont

tenue la plupart des Gouvernements allemands (et, sous ce

rapport, le Gouvernement prussien tient la tête) a donné

un tel essor à l'esprit révolutionnaire en Allemagne que nous

sommes arrivés peut-être à la dernière période où le mal puisse encore être combattu avec succès.

Autrefois les révolutionnaires allemands étaient séparés les uns des autres comme les Ltats dans lesquels ils vivaient; les conspirateurs ne tardèrent pas à voir que , dans de telles conditions, il était impossible de frapper un coup qui portât. , Le pai'ti militaire prussien commença par songer à agrandir la Prusse au moyen de la conquête ; le parti civil se borna à tourner ses efforts du côté de la transformation de la Prusse. Bientôt quelques hommes (qui, — chose remarquable, — appartenaient presque tous à l'enseignement) allèrent plus loin ; ils suivirent la véritable voie, si l'on se place au point de vue révolutioiinaire . Ils visèrent à la réunion des Allemands en une A llernagne !

La génération déjà élevée ne pouvait pas leur servir à atteindre ce but ; ils jetèrent donc les yeux sur la génération à élever. C'était là un plan qui laissait un champ encore assez large même aux esprits impatients ; car les générations d'étudiants se succèdent de quatre en quatre ans tout au plus. Or, il a déjà passé plus d'une de ces générations depuis qu'on travaille systématiquement la jeunesse en vue de ce but criminel ; aussi y a-t-il aujourd'hui toute une classe de futurs employés de l'État, d'instituteurs du peuple et de savants en herbe qui est mûre pour la révolution.

Si l'on songe maintenant que, dans l'administration publique de la Prusse, la plupart des emplois, et précisément les plus importants, sont occupés par de francs révolutionnaires, et cela au centre du Gouvernement aussi bien que dans les provinces (et c'est particulièrement le cas pour les provinces rhénanes), il ne faut pas s'étonner si l'on peut considérer la Prusse comme étant tout à fait mûre pour la révolution.

Deux circonstances ont concouru , dans une mesure que l'on ne peut pas encore apprécier, à la réussite de ce plan aussi vaste que profond : c'est, d'une part, la licence de la presse dans son ensemble , licence qui s'est élevée jusqu'au délire, et, d'autre part, l'introduction de constitutions franchement démagogiques dans l'Allemagne du Sud. Ce que la

ENTnEVÎ'F. nK METTERNICII Kl IH' IIOI A TriM.ITZ (l«IO). 21&

fnihiesso avait, pciidant des aiiiiocs, prépan; en Piusso, la ■Baviric l'a réalisé (riin seul coiii), le (îraiid-Duchd (\r. Hade l'a imité, et le WurtoinlxMj; cliertiic; aujuurd'liui h rétendre eneorr.

2' Pour compléter rouvre, il ne reste plus aujourd'hui qu'à introduire une conslilulion démocratique en Prusse. Si l:i mesure n'e>t pas encore comhie, cela tient uniquement à l'aversion personn<dle d«i Tloi pour cette innovation, et, — je ne crains pas de le dire hautement, — aux efforts suivis que je me suis imposés depuis des années, pour réussir à détourner le Roi de toute démarche qui aurait pour conséquence inévitable et prochaine le renversement définitif de toutes les institutions existantes. Dans ce but, j'ai dû insj)irer à ce prince et même à l'administration supérieure de son Royaume une confiance absolue dans l'amitié réelle de Votre Majesté, et me concilier la confiance personnelle du Roi. Les résultats obtenus aujourd'hui montrent jusqu'à quel point j'ai réussi.

3° Une fois le premier pas fait, grâce à la marche suivie personnellement par Votre Majesté dans les affaires de l'Allemagne et à sa conduite particulière à l'égard du Roi, j'ai profité de la dernière réunion des Cours à Aix-la-Chapelle pour entrer en plein dans la question de l'organisation intérieure de la Prusse*. Votre Majesté daignera se rappeler peutêtre les démarches que j'ai faites alors auprès du Roi lui-même, afin de l'éclairer sur sa situation vis-à-vis de son peuple ou plutôt vis-à-vis de son administration, et pour le rendre attentif à la ligne de démarcation qui séparait les principes qui lui coûteraient fatalement le trône et ceux qui pourraient encore le sauver. C'est donc des conférences d'Aix-la-Chapelle que datera peut-être le salut de la Monarchie prussienne.

Tout mal qui s'étend porte aussi en lui-même les germes de sa destruction : c'est ce qui est arrivé pour la Prusse. Les

* Le prince de Metternich veut sans doute parler ici des documents adressés à Wlttgenstein, documents qui se rapportent à l'organisation intérieure de la Prusse, et qui ont été imprimés plus haut sous les n»* 304 à 306.

{^Note de [ Edileur.)

affections morales aussi bien que les affections physiques, quand elles ne sont pas conjui-ees dès le début ou du moins dans la première période , atteignent toujours un tel degré d'intensité qu'elles finissent par frapper même celui qui n'avait pas su voir le mal. L'illusion disparaît, la décomposition imminente devient palpable; mais le malade le plus abattu reprend souvent courage à la dernière heure , quand il voit venir le secours, et il est heureux dans son désespoir de trouver encore des chances de salut.

Voilà dans quelle situation se trouve aujourd'hui le Roi de Prusse. Votre Majesté sait que, par un de ces heureux hasards qui se présentent souvent dans la vie des Etats comme dans celle des individus, mon voyage de Carlsbad a coïncidé avec le moment où la Prusse avait à prendre une résolution suprême. Je regardais l'heure actuelle comme la plus importante pour l'Allemagne tout entière : je l'ai prouvé de[)uis longtemps à Votre Majesté par le plan que j'avais conçu, non-seulement de me rendre à Carlsbad en ce moment luême, mais encore d'y voir de près les ministres des principales Cours d'Allemagne. Mais une bonne intention amène ordinairement plusieurs bons résultats à la fois ; c'est ce qui est arrivé ici.

Pouvais-je prévoir que la grande conspiration qui s'étendait sur toute l'Allemagne serait démasquée en ce moment même ? Cela m'était d'autant moins possible qu'il entrait dans mes projets de ne la dévoiler qu'à Carlsbad. De même , l'idée qu'a eue Votre Majesté de retourner à Vienne au lieu d'aller à Milan était une de ces inspirations qu'il faut appeler providentielles quand on les juge par leurs suites.

4" Je me suis rendu ici sur l'invitation formelle du Roi. Ainsi que Votre Majesté aura daigné le voir par le dernier rapport que j'ai eu l'honneur de lui adresser, j'ai trouvé ce Prince, contrairement à son habitude, bien disposé et plein de confiance. Grâce à mes efforts, ces bonnes dispositions n'ont fait que s'accentuer davantage; j'en ai eu hier la preuve la plus frappante. Avant-hier j'avais prié le Roi de m'accorder encore une audience. Hier matin, il est venu en personne chez moi, accompagné du prince de Wiltgenstein. J'ai eu

FNTinvi r. in: miiiiiimcii i i Dr lun a i i.i-r.n /. (i«io). «tt

avec lui un riidclicii (|iii :i Awrr deux liciirc^.. l'.ii |)r»'scii((' de <•»•( «•xcrilciil <•! lovai U'iimin, je lui ai développé mes vue», mes senlimeiils et mes (((uvictioiis ave<' celle IVarK-liisr; dont je me suis ("ail une loi «piaiid j(; j)aile à Volic .\Iaje->lé de loul ee iiui lourlie à ses inléréis. J'ai pu lire elairement dans l'àme du lloi ; je me suis méua{;é assez de movens de stimuler en lui le principe le plus actif, c'est-à-dire l'esprit de résistance, pour pouvoir espérer que jamais il n'osera risquer la plus téméraire de tontes les mesures, rintroduclion d'une constitution dans son royaume, sans qu'il me permette auparavant d'examiner et de discuter le projet qu'il voudrait réaliser.

Pour amener le I><»i à adopter des principes solides, j'avais préparé un travail sommaire qui marque nettement la différence qui sépare les constitutions provinciales de ce qu'on appelle le système représentatif. J'ai cru devoir déposer ce travail entre les mains du lloi lui-même, d'autant plus que j'avais acquis ici la certitude qu il n'avait cessé d attacher la plus grande valeur à un travail bien plus superficiel que, lors des conférences d'Aix-la-Chapelle, j'avais remis au prince de Wittgenstein et au chancelier d'État (n° 305).

Je prends la liberté de soumettre respectueusement à Votre Majesté une copie du travail dont je viens de parler*. Si Votre Majesté daigne y jeter les yeux. Elle se convaincra avec moi qu il suflit d'énoncer un petit nombre de principes douteux, de commettre une seule erreur dans le choix du système à suivre , pour compromettre à jamais le salut de la bonne cause.

5" Dans tous mes entretiens avec les premiers hommes d'Etat de la Prusse, je me suis convaincu des vérités sui- Tantes, qui sont évidentes par elles-mêmes:

Le prince de Hardenberg est, au moral comme au physique, en proie à une faiblesse qui touche presque à l'état d'enfance. Il veut le bien, il sait même le discerner; mais, par suite de sa grande faiblesse, il est, aujourd'hui plus encore

* Ce travail manque; il avait probablement une certaine analop.ie avec le n° 305. (i\'c/e ile l'Éditeur.)

que jadis, sous Tinfluence de deux éléments qui sont toujours les plus dangereux pour un homme d'Etat qui jouit d'une {jrande autorité : l'un, c'est un besoin extraordinaire de passer pour libéral ; l'autre , c'est un malheureux penchant à rechercher un entourage singulier. Il en est arrivé à un tel point qu'on peut affirmer, sans être taxé d'exagération, qu'il n'a pas autour de lui un homme qui ne professe les doctrines de la démocratie pure ou qui ne soit prêt à jouer un rôle actif dans la conspiration tramée contre le trône de Prusse lui-même.

Le Roi est parfaitement au courant de cette situation. Il y a donc, en Prusse, deux puissances négatives en lutte : la faiblesse du Roi et celle du chancelier d'État. La première estja moins dangereuse, parce que la faiblesse du prince est doublée d'indolence ; celle du chancelier d'Etat, au contraire, est unie à la plus grande activité.

Le comte de Bernstorff est un homme d'une extrême droiture de principes. Mais il est faible à l'excès, et il sent si bien sa pénible situation qu'il en est tout paralysé.

Le prince de Wittgenstein pense comme moi; au fond, il est actif; toutefois il s'en faut de beaucoup qu'il le soit autant qu'il devrait l'être. Son influence sur le Roi est beaucoup plus puissante depuis les dernières découvertes faites à la suite des enquêtes qu'il a si bien dirigées.

Le directeur du Cabinet royal, Albrecht, est un homme paisible et animé d'excellentes intentions. Il avait déjà commencé à Aix-la-Chapelle à se rapprocher de moi. A Teplitz, il a eu le courage de rompre tout à fait la glace. Il joue un rôle trèsconsidérable sous le rapport négatif, car il s'est imposé le devoir de détourner le Roi de mainte démarche irréfléchie. . .

Je ne voulais pas que ma présence ici aboutît à une vaine convention verbale ; aussi j'ai rédigé un mémorandum que j'ai présenté à notre seconde conférence.

Ce document renferme la base qui seule me paraît pouvoir encore assurer le salut de l'Allemagne; il contient aussi la preuve que la Prusse l'adopte de concert avec nous. Voici quels sont les éléments essentiels de cette base. Je pars de ce point de vue , que

ENTnFviir. i)K MKTir.iiNicii i;t nr noi a ti.pi.it/. (iKi?t). 27!»

!• L'intérêt e.xclusil de l'Autriclic utr. luMit nëccs.s<Tircment plus il riviiv (|ii(' liiiléiôl aii.sti<»-:«Ilein;m(l.

Une conrcdcnitioii .s;i{]cmc'iil et loi'lciiunit con.ititucc c-.! une protection sérieuse; c'est certainement le meilleur rempart pour les États particuliers de Votre Majesté. Je dirai nième plus : il n'y a pas d'autre conihinaison politique qui puisse valoir ou rcuipiatcr pour nous ces avanta(jes qui résultent de la Conlédération. Plus ces propositions sont fondées, plus il est vrai «pie ce. même élément, qui peut devenir un instrument de salut si l'on en tire un parti convenable, peut aus.si <levonir une cause de danger si l'on en abuse ou si l'on s'en sert mal et hors de propos.

De' ces principes découle la règle suivante, dont la mise en pratique forme pour l'Autricbe une véritable condition d'existence :

Il faut que nous fassions tout pour organiser la Confédération d'une manière salutaire et pour la conserver; ou, dans le cas où il serait impossible d'atteindre ce but, il faudrait nous appuyer sur notre propre force et prendre, en dehors de la Confédération, une tout autre attitude à l'égard des Princes allemands que celle que nous avons aujourd'hui.

Pour suivre fidèlement ce principe , il faut d'abord que nous montrions la situation sous son vi-ai jour, puis que nous choisissions les voies et moyens les plus convenables pour signaler et pour corriger ce qu'il y a de défectueux dans la Confédération.

2° La marche à suivre pour arriver à ce résultat se trouve tracée très-nettement dans le mémorandum signé avec la Prusse.

Elle embrasse deux périodes :

a. La réunion actuelle à Carlsbad des ministres des principales Cours d'Allemagne ;

b. Une deuxième réunion à Vienne, qui serait la conséquence obligée de la première.

Il faut que la première soit consacrée à faire reconnaître généralement les principes essentiels qui auront été posés, et à

baser sur eux les mesures indispensables et immédiates qu'il y aura lieu de prendre.

Au nombre de ces mesures je compte :

a. La suppression de la liberté de la presse ; h. La nomination de commissions chargées de faire une enquête sur les universités allemandes et l'éloignement de tous les professeurs notoirement dangereux ; c. La création d'une commission judiciaire spéciale qui sera déléguée à l'effet de juger, au nom de toute la Confédération, la conspiration tramée contre cette dernière et découverte récemment.

Les mesures à décider pendant la seconde période ne pourront être déterminées qu'à la suite des discussions elles-mêmes; elles ne sont pas de nature à être arrêtées dans l'espace de quelques heures ou de quelques jours. Je compte parmi ces mesures celle qui consisterait à rectifier Tapplication de l'article XIII du pacte fédéral.

Le danger le plus pressant, à cet égard , est écarté par l'engagement pris par la Prusse de ne pas accorder de représentation nationale , c'est-à-dire de ne pas se jeter d'un seul coup dans le gouffre de la révolution.

Votre Majesté se sera convaincue depuis longtemps, et le présent rapport vient encore confirmer cette vérité , combien je compte peu trouver de la fermeté chez le Gouvernement prussien dans la conduite de ses affaires intérieures. Ce qui est certain, toutefois, c'est que tout péxil est conjuré pour le moment, et, grâce à cet état de choses, il devient possible de prévenir les dangers futurs par des mesures énergiques prises dans le moment actuel. Mon premier calcul en ce qui concerne la Prusse repose sur l'avantage obtenu aujourd'hui, et je ne le laisserai pas m'échapper.

Les moyens de ramener sur un meilleur teiTain les États de l'Allemagne du Sud , qui sont déjà engagés dans la voie de la révolution, sont tellement délicats à employer qu'il faut les exa miner de près et avec le plus grand sang-froid. C'est à ce prix seulement qu'on peut arriver à un résultat certainement trèsdésirable, mais aussi très-difficile à atteindre. Grâce à cette

KNIIIIVIK l)K Mirn KIlNir.ll KT DU IU)I A TKPI.IT/ (iSIfO. 2HI

('xnositioii siiiiplc cl i°:i|)i(lr de mon phiii, y croi-> inctdr \ Olre MajosU' à iiioiiK* <l(; se coiiviniicit; (jikî I exéculiou de iiioii projet , (|iii .s'jiimoiicc îiiissi hit'ii (jue possible j)ar suit(^ de I eiilculc siii vriiiK" entre rAiilriclie et la Prusse, porte principalement sur les deux |)oinls (pie voici :

Sauver In Con/edération gcrmanif/ue , si c'est possilile, par la coopération de 1 Aulriclie, ou, en mettant les clioses au pis, laisser à VAittriclie la possibilité de se sauver seule, s'il le faut, queiipie dirticile que puisse être l'entreprise.

Je sens que je n'ai jamais été appelé à résoudre de plus graves questions que celles qui nous préoccupent en ce moment. Mais il ne dépend pas de moi d'accepter ou de refuser cette tâche. Le mal est là; il faut le combattre. Les racines du mal sont profondes; il faut les attaquer dans la profondeur où elles se cachent. Les ravages s'étendent déjà sur toute l'Allemafjne; il faut donc soutenir la lutte au {jrand jour. Ces affirmations n'ont rien d'exagéré, elles sont l'expression de la pure vérité.

Metternich, m. p.

Je trouve à faire les observations suivantes sur le contenu de ce rapport.

1° Je trouve que ce qui vaudrait le mieux pour les pays qui n'ont pas encore d'Etats piovinciaux, ce serait d'attendre avant d'introduire cette innovation et de ne pas en parler en ce moment, afin de ne pas agiter de nouveau des populations qui sont difficiles à manier en tout état de cause, car je doute fort qu'elles s'accommodent d'une constitution telle que vous la comprenez dans votre rapport.

2° Je trouve que c'est une chose grave que d'accorder aux états le droit de participer à la confection des lois.

3" Même réflexion au sujet de la réunion des députés des différents états provinciaux, qui a été proposée en Prusse : ce qui fait la force d'une monarchie semblable, c'est précisément qu'elle est composée de différents corps.

4° Je ne souffrirai jamais qu'une commission fasse une enquête au sujet de mes universités; car ce serait le meilleur

moyen d'y semer Tagitation et le désordre , chose qu'il faut absolument éviter.

5" La création d'une juridiction spéciale qui aurait à connaître de la récente conspiration tramée contre la Confédération, me paraît une mesure dangereuse et injuste. Chaque sujet a le droit d'être jugé d'après les lois de son pays ou d'après les lois du pays où le crime a été commis ; or la Confédération n'a pas de lois particulières, pas de tribunal pour juger des crimes. Qui donc doit juger, et d'après quelle loi doit-on juger? Autant on a tort de se laisser induire en erreur, aussi peu Ton a le droit de donner lieu à des plaintes légitimes en prenant des mesures qui ne seraient pas fondées sur la justice, et tel pourrait bien être le cas ici. Du reste , qui peut répondre que les juges seront bien choisis et qu'on ne discutera pas longuement à la Diète pour savoir comment et en quelle forme on devra juger l'affaire ; enfin ne disputera-t-on pas sans arriver à un résultat positif, ce qui serait encore pire?...

Il vaut mieux suivre la ligne de conduite que je vous ai déjà recommandée, c'est-à-dire ne pas procéder à la légère, ne pas risquer d'employer des remèdes et de prendre des me3ures qui feraient peut-être revivre l'ancien mal sous une autre forme ou qui susciteraient même un mal nouveau.

Ce que Nous pouvons faire Nous-même ne dépend que de Nous. Mais Nous avons affaire à des Souverains et à des Gouvernements faibles. Il faut que Nous profitions de la peur qui les agite pour les amener à prendre des mesures sérieuses , mais justes. Si Nous ne réussissons pas, si Nous échouons malgré les moyens de contrainte dont la Diète doit décider l'emploi contre ceux qui ne voudraient point agir ou qui trahiraient les autres, il faudra que Nous Nous isolions, et alors, ainsi que je vous l'ai déclaré, il faudra agir comme État d'Autriche, ainsi que l'exigera le bien de mes sujets. Voilà la menace que vous pourrez faire entendre si vous en voyez la nécessité.

François, m. p,

Schœnbrunn, le 7 août 1819.

RÉSULTATS DIS CONFÉHENCES DE CARLSDAD (IK19). 283

RÉSULTATS DES CONFl'nENCFS DE CAnLSnAD.

353. Mottrniirl» an prt'sidi-nt de la Dirtc, comte de Biiol (Dépêche), Cnrlsl)ad, le l*""^ scptfm!)i(> 1819 (avec une annexe). — 354. Proposition de la présidence à .soumettre à la IJiète ( Annexe du n° 353). — 355. I^etlre de reniercînients adressée îi Mettcrnicli par les ministres réunis à Carishad. Carlsl)ad, le 3() août 1819. — .350. Melternicli au l'rince ré{;ent d'Anjjleterre (Lettre), Carishad, le 2 septembre 1819. — 357. Mctternich à Esterliazy, à liOndrcs (Déprche), Kœnigswart, le 3 septrnihie 1819. — 358. Melternich an niinisti-e d'Autriclic à Munich, Hruby (Dépêche), Vienne, le 25 octobre 1819. — 359. Mctternich à Uruby, à Munich (Dépèche réservée), Vienne, le 25 octobre 1819.

Mctternich à l'envoyé d'Autriche, président de la Diète, comte de Buoi

(Dépêche).

Carisbad, le 1" septembre 1819.

353. J'ai rhonneur d'adresser ci-joint à Votre Excellence la proposition à soumettre à la Diète par la présidence, relativement à plusieurs questions qui ont été l'objet des délibérations des plénipotentiaires de plusieurs Gouvernements allemands* réunis à Carisbad, et de lui envoyer en même temps toutes les annexes de ce document.

Considérant la grande importance des délibérations que provoquera cette proposition, heureux d'ailleurs de me dire que, si elles aboutissent à un résultat satisfaisant, le repos intérieur de la Confédération sera assuré en même temps que l'organisation même de la fédération sera consolidée, je compte pleinement sur la coopération de Votre Excellence, sur son dévouement bien connu, sur sa prudence et sur son habileté. Aussi j'espère recevoir bientôt un rapport qui m'instruise de la

* Indépendamment de l'Autriche, îes États qui prirent part aux conférences de Carisbad étaient : la Prusse, la Bavière, la Saxe, le Hanovre, le Wurtemberg, Bade, le Mecklembonrg, Nassau, la Hesse électorale et Saxe-Weimar, ces deux derniers représentés par des envoyés non munis de pleins pouvoirs.

(^Note de l'Éditeur.)

marche ultérieure des délibérations. II ne me reste à faire qu'une simple observation. En cas de doute, MM. de Plessen et de Marschall, envoyés à la Diète, seraient d'autant plus à même de fournir à Votre Excellence tous les éclaircissements nécessaires, que ces deux ministres connaissent aussi bien toutes les négociations qui viennent d'avoir lieu que mes vues et mes sentiments personnels.

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