‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 47 sur 74 · I.XPI.OSION ni; LA Itl.VOLITlON NAPOLITAIN!, (|S'20;. ;«(il · texte numérisé non relu

I.XPI.OSION ni; LA Itl.VOLITlON NAPOLITAIN!, (|S'20;. ;«(il

I rlK- le (K'|);iil d une iiiuc pour sa vcrilaMc pairie. Si ci-Mr. iMcilIciin' pailic (le iiuii-inéme peut csjicrer inir consécralion plus liante, le (ael coniplera uii aiijje do plus.

Mou (;ciulre n'a pas asbislc à l'enterrement de sa femme; il a fallu le surveiller, tant était grand son désespoir. Dans l'après-midi, il est venu ici; il a baigné mes genoux de ses larmes. Il est tourmenté par la pensée que je ne lui pardonnerai pas ee mallieur, à lui qui avait tout l'ait pour rendre heureuse celle qu'il aimait par-dessus tout. Ma douleur est celle d'un liomine qui a encore d'immenses devoirs à remplir; 11 taul que j'oublie que je suis père; il faut que j'étouffe cette voix que la nature elle-même a tant de peine à faire taire. Je me rue au devoir comme le désespéré se rue sur des batteries ennemies; je ne vis plus pour sentir, mais pour agir. Le fardeau que m'a imposé la Providence est bien lourd, et plus d'un succomberait sous le faix. Comme j'ai aimé celte enfant! Klle, de son côté, m'aimait plus qu'un père. Depuis de longues années elle était ma meilleure amie; je n'avais plus besoin de lui confier mes pensées, elle les devinait; elle me connaissait mieux que je ne me connais moi-même; elle n'a jamais eu une pensée qui n'eût été la mienne; elle n'a jamais- prononcé un mot que je n'eusse dit à sa place. La bénir et la remercier d'être à moi, d'être ce qu'elle était, voilà le besoin que j'éprouvais sans cesse, la préoccupation qui ne me quittait pas. J'ai fait une perte irréparable. Le seul bon côté de mon malheur, c'est que je ne me sens plus attaché à cette terre que par des liens bien légers. Ma fille serait morte de ma mort, je ne meurs pas de la sienne; elle valait donc mieux que moi.

Au milieu d'une telle douleur, le monde pèse sur mes épaules avec tout ce qu'il a réuni dans les derniers temps en fait de poids accablants. Le jour même de la mort de ma fille, il m'a fallu rester six heures au conseil des ministres et huit heures à mon bureau.

Je ferai mon devoir, et désormais le devoir chez moi prendra la place de la vie.

26 juillet.

428. Le Ciel m'a placé à côté d'un homme qui a été, pour ainsi dire, créé pour moi. L'Empereur François ne dépense pas de vaines paroles; il sait ce qu'il veul, et sa volonté m'impose toujours ce que mon devoir me commande de vouloir. Laissant de côté toute considération secondaire, il marche toujours droit àsonbut. Une jette jamais le gant, mais il le ramasse quand on le lui jette. Les difficultés sont grandes; le sort décidera si nous devons vaincre. Mais tout ce que pourront faire la force d'âme, la pureté de la conscience, le sang-froid et la réflexion, sera fait certainement. Moi aussi, on dirait que le Ciel m'a fait pour rester à ses côtés et pour le seconder dans sa rude tâche.

C'est dans le devoir que je cherche mon refuge; c'est lui qui me rend moins sensible le poids qui pèse sur mon cœur, et la douleur, au lieu de m'abattre, m'encourage plutôt à bien faire. Je ne .$ais pas si je vis, et c'est une question que je ne me pose pas non plus. Je me traite comme un malade.

28 juillet.

429. II y a juste aujourd'hui huit jours que la meilleure partie de moi-même est descendue dans la tombe. Pourquoi n'y suis-je pas descendu moi-même? Que de chagrin m'eût été épargné ! Ma pauvre Marie dort aujourd'hui dans une terre étrangère. Son mari a voulu l'avoir dans son caveau de famille; aussi ma cendre ne reposera-t-elle pas à côté de la sienne. Je me console par la pensée que nous n'en serons pas moins réunis Un jour, et cela pour l'éternité.

D'accord avec ma femme , avec cette mère si bonne et si malheureuse, j'ai pris une résolution qui la touche de près, elle ainsi que moi-même. Nous faisons un nouveau sacrifice à nos devoirs et à la raison. Le séjour de Vienne finit par devenir trop dangereux pour la mère et pour les trois enfants qui nous restent, car ils ont tous la poitrine délicate. Ma femme

KXI'LOSION I)i; LA IIKVOIJ) IION N A l'O I, I 1 AI N F, (1820). 303

voulait passer qijrl(|in's années en Italien ; j'aurais aimé envoyer ninn lils,qni a s('s éludes à terminer, ù l'Université de l'adoue nu de Sienne. Dans ma situation actuelle, <>l. vu les circonstances pressentes, il est. impossible de sonrjcr à l'Italie pour les miens. Je ue voudrais pas non plus envoyer mon fils en A.IIenia(;ne ; il pourrait y être assassiné. II m'est difficile d'exécuter des projets de ce j<jenre, car je suis trop exposé aux alta(]ues des radicaux de tous les pays. J'enverrai donc, au mois de septembre prochain, toute ma famille à Paris; elle y demeurera aussi longtemps qu'il sera nécessaire. Je resterai seul au monde; mais ce qui me consolera dans ma solitude, c'est la pensée que les miens seront réunis et échapperont à la funeste influence du climat de Vienne. Depuis vingt ans, il est mort dans ma famille huit personnes, dont sept enlevées par des affections j)ulmonaires. On ne résiste pas à de telles expériences; il devient urgent de parer à l'avenir.

29 juillet.

450. Je n'ai déjà plus d'intérieur; tout mon monde est occupé à faire ses préparatifs de voyage. Mon gendre accompagneia ma famille à Paris et y restera ; c'est une véritable bonne fortune pour mon fils, puisqu'il pourra lui servir en même temps de gouverneur et de père.

Nous donnons au monde un grand exemple : l'Empereur et moi, nous n'abandonnerons pas notre poste. Si nous devions périr à la tache, nous verrions du moins bien des coupables périr avant nous et expier leur folie et leurs crimes. Le principal caractère des carbonari, de cette secte qui seule a causé tout le mal, c est la peur.

J'ai des nouvelles de Saint-Pétersbourg; elles sont bonnes. Capo d'Istria se sent battu à plate couture, cela est évident. L'Empereur Alexandre et moi, nous déciderons bien des choses à nous deux. On ne peut se faire aucune idée de la naïveté de Golowkin ; elle n'a d'égale que sa bonne volonté, qui est incontestablement parfaite. C'est un de ces hommes qui n'ont pas d'idée dominante ; il est correct et incorrect, ultramontain

et libéral, chrétien et païen, tout cela dans le même quart d'heure.

lef août.

451. J'ai passé toute la journée d'hier à Schœnbrunn, auprès de l'Empereur. Ma vie d'aujourd'hui est semblable à celle que j'ai menée en 1815. Je suis entouré de généraux et occupé de mesures militaires de toute sorte; cependant il ne s'agit, jusqu'à nouvel ordre, que de cinquante mille hommes. Mais, avec les trente-huit mille qui sont déjà en Italie, cela pourrait bien former dans la suite une armée tout à fait formidable. Bien des gens seront étonnés de nous voir nous mettre si vite en mouvement. Il n'y a pas de pays aussi calme que l'Autriche en temps de paix , mais il n'en est pas non plus qui soit aussi actif que l'Autriche le jour où il faut se montrer. On ne voit pas de grands mouvements , et pouitant tout marche vite. Le jour de la bataille de Leipzig, tous nos alliés réunis n'avaient en ligne qu'un tiers de l'ainiée totale, tandis que l'Autriche avait fourni les deux autres tiers. Nous sommes de bien mauvais charlatans, car nous ignorons l'art de jeter de la poudre aux yeux. Qu'adviendra-t-il de tout cela? Dieu le sait. Quant à moi, je sais ce qu'il faut faire aujourd'hui, et je saurai demain ce qu'il faudra faire.

6 août.

452. Je suis à mon bureau comme les banqueroutiers au cabaret. Ceux-ci noient dans le vin le chagrin d'avoir perdu leur fortune, tandis que moi, je travaille pour m'étourdir sur ma douleur. Ma tète reste libre ; je me fais l'effet d'avoir deux âmes qui, de même que les soufflets à double jeu qui dans les hauts fourneaux entretiennent le feu, rallument toujours en moi la flamme intérieure ; quand l'une retombe, l'autre monte, ce qui fait que je marche toujours en avant.

Ma position a ceci de particulier que tous les yeux, tous les esprits sont tendus vers le point où je me trouve.

KXIM.OSION nr, I.A lli;V()I,l)TI<)N NAI'OMI AINK (1820). :J65

Mes jours cl une |»;iili(' de tncs nuits sont consacrés à iikui travail. Je suis plus t-lianjjer i\ moi-même que ne le sont les {jcus (jui passent sous mes fenêtres. Le soir, en considérant In besogne que j'ai faite dans la journée, je vois qu'il y a encore de la vie en moi, mais je ne me suis pas senti vivre ; à proprement parler, je vis ;\ coté de moi-même.

8 août.

435. Ma tête est fatiguée, mon coeur est bien flétri, et, avec de telles dispositions, je sens que je porte le monde sur mes épaules. Si je pouvais m'abuser un moment à cet égard, je serais rappelé par chaque courrier nouveau à la réalité de ce fait. «Que ferez-vous?» me demande-t-on. « Nous n'avons confiance qu'en vous ; notre sort est entre vos mains ; que devons-nous faire?» Tel est le contenu de toutes les dépêches qui m'arrivent, et pourtant deux tiers de ceux qui m'adressent ces questions sont toujours prêts à faire des folies, parce qu'ils n'ont ni tête ni cœur.

Il n'y a pas longtemps que l'Empereur Alexandre faisait l'aveu suivant : «Depuis 1814; je me suis trompé sur l'esprit public ; ce que je regardais comme vrai , je le tiouve faux aujourd'hui. J'ai fait beaucoup de mal; je m'efforcerai de le réparer. » Oui, il y a beaucoup d'erreurs que l'on ne reconnaît que lorsque le mal est fait. L'homme qui laisse le champ libre à l'erreur n'est pas un homme d'Etat ; mais s'il avoue qu'il s'est trompé , il est du moins un honnête homme, et c'est le cas de l'Empereur Alexandre.

Capo d'Istria semble s'effacer et se mettre au second rang, qu'il n'aurait jamais dû quitter.

Un de mes ennuis, c'est le séjour de l'Empereur à Schœnbrunn. La distance n'est pas grande, il est vrai, mais l'aller et le retour me prennent toujours une heure ; encore faut-il souvent que j'y aille deux fois dans la même journée.

15 août (jour de la Saint-Napoléon).

434. C'est aujourd'hui la fête du grand exilé; s'il était encore sur le trône et s'il n'y avait que lui au monde, je serais très-heureux.

Il y a douze ans aujourd'hui, j'assistais à un cercle chez Napoléon. Il était sur le point d'aller se mettre à la tête de l'armée d'Espagne ; nous, de notre côté, nous nous préparions à la guerre de 1809. Il m'interpella tout haut et en termes violents sur ces préparatifs, et j'eus la satisfaction de lui dire beaucoup de vérités devant les représentants de l'Europe qui nous entouraient. Il pensait avoir fait une bonne affaire, et il se trouva que c'était moi qui lavais faite. Le soir, il m'envoya son ministre des affaires étrangères pour m'assure)de son amitié et de son parfait contentement. Rien ne déconcerte plus l'astuce que lorsqu'on lui dit bravement la vérité. Dans tous les cas, j'aimerais mieux être astucieux que sot, mais je préfère n'être ni l'un ni l'autre, et si Dieu ne m'abandonne pas , le monde ne pourra me taxer ni de ruse ni de sottise.

17 août.

435. Je suis très-content des nouvelles que je reçois de tous les côtés. Je trouve partout de l'écho en Europe. Seul, le vent du nord n'a pas encore soufflé, mais nous ne tarderons pas à le sentir. S'il descend des sommets les plus élevés, il sera loin d'être tiède; mais s'il vient des profondeurs, il sentira le marécage.

20 août. r

436. On dit que l'ennui naît de l'uniformité' ; l'uniformité , dans laquelle je vis ne laisse pas d'avoir une certaine variélé ; i il en résulte que je ne m'ennuie point, sans en être plus heureux pour cela.

F.XPI.OSKIN ni. LA Ill'.Vor.ll'l ION NAI'Ol.n AINK (IH20). .'J(i7

Je ur (lors piis loujoiirs é({:ilcment hicii. Oiiiiiwl une \<\iU'. me (loiiiiiic cxclusivrinciil, je mr. ritveillt; souvfiil, ; dan-. (■(!-> ca-.-!;*!, je reste liieii des lui^ une heure enfiére <.()uclie dans la ni<^ine position et me rrensanl la létc. C'est alors que je sen-. (oui le poids <pie j'ai à jxirler, et je le trouve; hors de proportion avec mes forces, l^es dillicullés et les emharras m'assaillent; mais je Hnis toujours par entendre une voix intérieure qui s'élève contre tous les ol)stachîs. Je me faisalors Teffetde devenirplus {jrand, et je finis par me croire immense. C'est que tout est extrême dans ces moments où l'àme n'est distraite par aucun ohjet extérieur. Je me rendors fati(;ué, et le mafin, au réveil, je trouve dans ma tête un plan tout (ait; ce plan, ma pensée ne l'a pas conçu, il est né en quelque sorte de lui-même.

Pour ne pas se méprendre à ce que je viens de dire, il faut pouvoir se mettre exactement dans ma situation.

!•'■ septembre.

437. Ma pauvre Clémentine aurait eu seize ans aujourd'hui. Elle célèbre son jour de naissance Jà-haut, où il n'y a ni peine ni affliction. Elle abaisse un regard de pitié sur ses restes mortels, sur cette enveloppe naguère encore si gracieuse. Elle plaint son père et sa mère, et leur prépare une douce, une éternelle réunion. Le temps n'est rien pour celui qui vit en dehors de la durée : elle doit se sentir réunie à nous ; mais moi, je sens, hélas! que je suis bien loin d'elle.

La veille de sa mort, elle dit à sa mère, quand je sortis de la chambre : « Ne trouvez-vous pas que cela fait du bien de regarder papa? Il a l'air d'être si doux et si paisible que je ne comprends pas qu'il y ait des gens qui ont peur de lui. I*our ce qui me concerne, je me figure toujours qu'il m'apporte la santé et le bonheur. » La pauvre petite ne se doutait pas que ce qu'elle prenait pour du calme, c'était la mort qui avait envahi mon cœur.

3 septembre.

458. Il est question d'une réunion des trois Souverains à Troppau dans la seconde moitié du mois de septembre. Lebzeltern vient d'arriver. Demain je l'entreprendrai.

17 septembre.

459. La nouvelle conférence s'ouvrira le 20 octobre. Je suis tellement habitué aux conférences, qu'elles ne m'effrayent point. Ce sera la troisième en moins d'un'fem. Si je n'apprends pas mon métier à pareil exercice, la faute n'en sera quà moi. Nesselrode viendra aussi; l'Empereur Alexandre ne veut pas se trouver seul en face de moi.

Viendra- t-il quelqu'un de Londres, et qui viendra? On voudrait que ce fût Castlereagh, mais il ne pourra pas venir ; dans ce cas, Wellington serait désigné. Pourra-t-il venir, ou voudra-t-on l'envoyer?

Après la conférence de Troppau, il s'établira une conférence permanente à Vienne. C'est ce que j'avais déjà proposé il y a un an. Des passions mesquines l'ont empêché; une nécessité impérieuse y amène aujourd'hui.

25 septembre.

440. Ma famille est partie. Me voilà donc seul dans mon grand appartement. II y a surtout une certaine heure qui me manque dans la journée, c'est la seule o\x j'étais bien sûr de m'appartenir à moi-même. Je restais toujours entre neuf et dix heures avec ma femme et mes enfants. Ces quelques moments, c'était pour les miens du bonheur, pour moi une consolation. J'ai ajouté ce sacrifice à tous les autres. Ma vie se compose de sacrifices ; un de plus ne compte pas pour celui qui vit d'abnégations forcées de tout genre. Mon existence ressemble fort à une horloge ; je marche toujours pour mar-

1 XIM.OSKtN DE I,A II lU'O I.T l I () N N AI' O I.l TAI N K (IS.'O). :»(i9

(|iii'r les licmcs ; je sers aux ;iiitres «'n in'usaiil moi-niéinc. Mou heure ri mot ne sonne jamais.

!'■'■ octobre.

AAi. La soclélé aefuelle est à son déclin. Rieu ne s'arrête ni dans le monde moral ni dans le monde physique. Or, la sociëté avait atteint son zénith. Dans ces conditions, avancer, c'est descendre. I^e mal aussi atteint son phis haut période, puis il décline. De telles évolutions paraissent très-lentes aux contemporains; mais que sont deux ou trois siècles dans les annales de l'histoire?

Depuis 181-4, ni ma raison ni monju(}ement n'ont pu scfaiie à ce qui s'est passé à partir do cette époque. A ce moment-là, le salut était possible. Je me tiens pour un liommc pratique; je Tétais alors, et c'est ce qui m'a valu de passer pour entêté; le monde m'a jugé comme il est habitué à se jufjer lui-même, et il s'est trompé sur son compte ainsi que sur le mien. Je crois ne m'ètre pas abusé, quant à moi. Je n'ai qu'une passion, celle de la justice et de l'équité. Il est vrai qu'elle me met journellement dans des embarras sans nombre. Elle m'impose le plus grand de tous les sacrifices , celui de ma vie privée et de toutes les jouissances grandes et petites dont se compose la vie d'un homme. Du reste, si j'avais à recommencer, je me replacerais sur le même terrain, parce que c'est le seul que puissent admettre ma raison et ma conscience.

6 octobre.

442. Ma vie coïncide avec une période abominable. Je suis venu au monde ou trop tôt ou trop tard; à présent je ne me sens bon à rien. Plus tôt, j'aurais eu ma part des jouissances qu'offrait l'époque; plus tard, j'aurais servi à reconstruire; aujourd'hui je passe ma vie à étaver des édifices vermoulus. J'aurais dû naître en 1900 et avoir le vingtième siècle devant moi.

Le journal la Gazette de France contient quelques

articles signés par un certain Colnet, qui sont méchants, il est ni. 24

vrai, mais bien faits. Ces articles sont toujours de vrais coups de poing; ils sont ultra-conservateurs, ce que je ne suis pas; mais comme je ne puis souffrir les radicaux, j'applaudis à tous les bons coups de poing qu'on leur assène.

Quiconque prendra le Journal des Débats en main me lira sans le savoir , car il ne se passe guère de semaine où je n'envoie un article à cette feuille. Mais qu'on n'aille pas croire que dans les journaux de Paris tous les articles venant de Vienne sont de moi. Le principal correspondant des feuilles paiisiennes est un coiffeur pour dames ; sur dix nouvelles qu'il lance, il n'y en a pas une de vraie. En outre, il débite ses inepties dans un style le plus plat et le plus bête du monde.

9 octobre.

445. J'ai des nouvelles de ma femme. Elle doit arriver à Paris dans deux ou trois jours. Ses lettres respirent le bienêtre; elle est sortie d'ici, et elle en avait grand besoin; car, à Vienne, elle serait tombée dans le marasme. A la suite de grands malheurs peut se déclarer une nostalgie toute particulière, une nostalgie à rebours qui a pour objet l'étranger. C'est ce qui est arrivé pour ma femme. Un endroit où l'on était heureux devient insupportable après la perte de ce bonheur. Chaque coin, chaque visage, chaque ombre même rappelle la douleur dont on a été frappé. La maison que j'habite est certainement très-grande ; la partie que j'occupe est entièrement séparée de celle qui était réservée à ma femme et à mes enfants ; ce qui , en temps ordinaire , est un inconvénient, devient aujourd'hui pour moi un véritable bienfait. Tout le côté qu'habitaient les miens est aujourd'hui fermé; je ne puis entrer sans frissonner dans la chambre où ma pauvre Clémentine est morte , et je n'ai pas pu prendre sur moi de remettre une seule fois les pieds dans la maison de ma chère Marie.

KXPi.osioN i)i: IM nl^V()LLTI()N N A I' () r.ii A I N K (i8:!0). :}•; I

Uollitsch, lo ii octobre.

444. .l'ai fait instinctivement un détour pour venir ici. Driù souvent mon instinct a Hil suppléer h ce que le Ciel in';iv;iit relusé tle talent. Hier soir, au moment où j'entrais à Ikiinn par un côté, Lebzeltern arrivait du côté opposé. J'ai donc {jajjné à cette rencontre une soirée et une matinée; or, dans mon existence, quelques heures valent ce que bien des mois valent pour d'autres. Les nouvelles que Lebzeltern me rapporte de Saint-Pétersbourg sont à la fois excellentes et fâcheuses. Excellentes sont les dispositions morales de l'Empereur, fâcheuse la confusion des idées de Capo d'Istria relativement à tout ce que je projetais. Un général expérimenté ne doit pas se laisser envahirp ar un sentimentd'inquiétude à la veille d'une bataille. De même, il ne m'est pas permis d'avoir peur de m'engager , au milieu des circonstances actuelles, dans des discussions dont on ne peut prévoir la Rn.

VVitzomirzitz , le 16 octobic.

445. Je vous écris aujourd'hui d'une de mes propriétés; je vous fais grâce du nom de ce domaine. 11 est ultra-slave, par conséquent difficile à prononcer. Comme cette terre est située entre Hollitsch et Troppau, je me suis arrangé de manière à pouvoir y passer deux joui'S. En 1817, j'avais passé une semaine ici avec Marie, et depuis lors je n'y étais plus revenu.

Witzomirzitz et Kojetain ixjrraent ensemble une fort belle propriété. Ce dernier endroit, qui est un bourg sans importance, se trouve dans une contrée ravissante et très-fertile. Tout ici est joli et respire l'aisance. J'ai devant moi les prairies boisées qui bordent la March; plus loin, j'aperçois les derniers mamelons des Carpathes. Je suis entouré de belles prairies, de champs fertiles, d une population aisée; tout cela offre l'aspect d'un pays riche et gracieux.

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