DE TROPPAU
EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIÈRES ECRITES PAR METTERMCH, DD 19 OCTOBRE AU 24- DECEMBRE 1820.
U'iG. Arrivée à Ti'oppau. — 447. Arrivée de l'Empereur Alexandre. — Orjjueil des habitants de Troppau. — 448. Capo d'Istrin. — Entretien avec l'Empereur Alexandre. — 449. Entretien avec Capo d'Istria. — 450. Entretien avec Nesselrode. — 451. La duchesse de Wurtemberg, sœur de Metternich. — Un incident comique. — 452. Le règne des utopistes. — La politique russe. — 453. Bons résultats. — A54. Bienveillance persistante de l'Empereur Alexandre pour Metternich. — 455. La boutade du régiment Semanoffsky. — 456. Capo d'Istria à la table des conférences. — 457. Scandales du procès de la Reine Caroline. — Premiers résultats des conférences.
- — 458. Résolution d'attendre la réponse de Naples. — Cinquante ans après la mort de Metternich. — Conférence avec l'Empereur Alexandre. — 459. La boue à Troppau. — 460. Nesselrode. — Manière d'écrire de Metternich. — Institution postale à Paris. — 461. Fin du premier acte. Incertitude de l'arrivée du Roi de Naples. — 462. Bonne humeur pendant le thé. — 463. Tout est gelé. — Capo d'Istria ne sert qu'à enrayer. — 464. Golowkin le théanthrope. — 465. Pas de nouvelles de Naples. — 4613. L'un court chez l'autre pour avoir des nouvelles. — 467. Le Roi de Naples vient, et le Congrès se transporte à Laybach.
Troppau, le 19 octobre 1820.
Me voilà ici. Que ferai-je? Je n'en sais rieo. Mais je sais ce que je dois faire. Arrivera-t-on à quelque chose? Oui. Sera-ce bien? Oui. L'ensemble des résultats répondra-t-il au bruit qu'on a fait? Je crains que non. Voilà mon catéchisme jusqu'au moment où les actes remplaceront les paroles, j'aime les premiers; je déteste les secondes.
Mon Empereur est déjà ici ; le Monarque russe arrivera demain.
Je sui-; bien logé, ce qui a bien son prix. Je n'aurai pas le temps de m'ennuyer, et j'espère même parvenir à trouve/ un certain plaisir à mon séjour ici.
20 octobre.
447. L'Empereur Alexandre est arrivé. L'Empereur François filait souffrant et alité; il n'a dor.c pas pu aller à sa rer.-
ni; TlUtl'l'AI) (18.20). 373
roiilrc, cl c't'.sL moi (|iii ai «lu I allriidic >iir lo seuil <le sa «lemeuro. Il m'a accueilli comme un vieux IVèrc d'armes; n'y a-(-il pas dans ce moiulo toute espèce d'armes?
.lo l'ai trouvé plus (jros , mais pas vieilli.
Lapetile vilIcMle Troppau c()nlient une quantité extrordiiiaiic déniaisons belles et conlortables ; aussi, les membres du Conjurés sont-ils bien lofjés. Les habitants de la ville sont tout Hers du bruit qu'ils tout dans le monde. Ils sont encore plus étonnés <[uc moi, qui pourtant ne suis pas peu surpris de mo voir ici.
21 octoljre.
AAii. J'ai passé ma matinée à feuilleter, pour ainsi dire, le chef du Cabinet russe. Qu'on juge de ma surprise; il n'a pas fait une seule déclaration apocalyptique! Gela n'est pas naturel, mais cela n'en est pas moins vrai; du reste, le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Que s'est-il donc passé dans le septième ciel de Capo d'Istria? Il était tout simplement tombé sur la terre, nu comme la Vérité, sans bandeau comme elle!
Je commençai notre dialogue en sautant à pieds joints sur mon terrain, c'est-à-dire sur celui du simple bon sens. Je l'y trouvai déjà solidement établi. Pour l'éprouver, je quittai ce terrain. Il ne me suivit point. J'y revins brusquement, et je le retrouvai ; il était appuyé sur une base solide ; celle de l'Atlas n'est pas plus ferme. Pour le coup, je me dis que c'était trop fort et que je le mettrais à l'épreuve. Je commençai par attaquer l'Apocalypse ; il me proposa d'apporter lui-même les bûches pour brûler l'œuvre du pseudo-saint Jean. J'attaquai son passé ; il le condamna. Je déterminai l'avenir tel que je l'entendais ; il fut entièrement d'accord avec moi. Enfin je me suis mis à rire, et il a ri. Je crois que si j'avais pleuré, il aurait fondu en larmes. A partir de ce moment, je me dis que nous pourrions marcher de l'avant, et, ô miracle! il se mit à marcher dans mon sens.
L'Empereur Alexandre est tout aussi docile. Il s'excuse, il
va jusqu'à se condamner. Tout cela est trop beau, et, si je ne me tâfais, je croirais être le jouet d'un rêve. Pendant Icntrelien de trois heures que j'ai eu hier avec l'Empereur Alexandre, i'ai trouvé en lui ces formes aimables que j'avais déjà admirées eu 1813; mais il est devenu beaucoup plus raisonnable qu'il ne Tétait à cette époque. Je le priai de m'expliqucr lui-même ce changement. lime répondit avec une entière franchise : « Vous ne comprenez pas pourquoi je ne suis plus le même, je vais vous le dire. Entre 1813 et 1820 il s'est écoulé sept ans, et ces sept années me font l'effet d'avoir la longueur d'un siècle. En 1820, je ne ferais à aucun prix ce que j'ai fait en 1813. Ce n'est pas vous qui avez changé, c'est moi. Vous n'avez à vous repentir de rien ; pour moi, je n'en puis dire autant. »
Tel maître, tel valet, me dis-je. Eh bien, nous allons voir.
Nesselrode doit venir.
29 octobre.
449. Pour me préparer à la conférence d'aujourd'hui , j'ai eu un entretien d'une heure avec Gapo d'Istria. J'étais justement bien disposé à l'écouter. Il se sentit encouragé ; le voilà parti! Il s'engagea dans une longue revue de la société civile. Il parla de ses artères, de ses canaux, de ses forces, de ses faiblesses, de ses nerfs, de ses susceptibilités, de ses parties constitutives, de l'état de santé ou de maladie de ces dernières, des chances de dissolution ou de mort qu'elles avaient. Que le diable m'emporte si je ne savais pas déjà tout cela à douze ans ! Comme mon attention ne se portait que sur le résultat final de son long discours, je finis par être entièrement déçu. Il termina par cette phrase : Voilà oîi en sont les choses !
C'est ce que j'appelle de la pathologie politique. Rien ne me confirme dans l'idée que j'ai quelque intelligence, comme ces occasions où un homme tel que lui veut faire de l'esprit pour me prouver qu'il est intelligent. Pour moi, le véritable espiit, c'est celui qui s'exprime toujours clairement. L'esprit doit être une lumière sans fumée. Il réchauffe et anime tout
Dr. THOPPAU (1820). .Ti5
ce qu'il touche. Dès <|iril ne produit ni l'un ni l'autre <\c ces clTots, il est (le m;iiivais ;iloi. Uucîsprit home uY'sl autre clirisc (|u'uuc hélise l)oriic(*. Mon esprit me dit que Capo d'Istria n'en a point; je parie qu'il eu dit autant de moi-même; dans ce cas, il n'y a qu'un jury qui puisse trancher a question
1" novembre.
450. Les soirées où l'ora^je gronde au dehors et où de grosses gouttes de pluie viennent battre contre les fenêtres, semblent faites tout exprès pour les conversations intimes. Cette expérience, que j'avais déjà faite souvent, je viens de la confirmer de nouveau par un long entretien que j'ai eu avec Nesselrode. Ce dernier était assis devant moi à la table où j'écris ; il vient de me quitter il y a dix minutes. Nesselrode commença de lui-même à me parler de l'impossibilité de laisser Golowkin à Vienne; l'Empereur ne veut plus lire ses rapports, et Capo d'Istria ne veut pas l'écouter. Voilà certainement un homme bien utile en tout temps, mais surtout aujourd'hui.
3 novembre .
451. Masœur (laùuchesse de Wurtemberg) a passé deux jours ici. Elle est venue pour parler à 1 Empereur Alexandre d'une affaire qui concerne le duc. Le Czar, qui est enchanté chaque fois qu il trouve quelqu'un avec qui il puisse s'entretenir, n'a pas quitté sa tante pendant ces deux jours. Du reste, elle est agréable à voir et à entendre, car elle est très-intelligente, et, de plus, elle a un caractère charmant.
Il s'est passé entre la tante et le neveu un incident tout à fait comique. La première était logée dans une espèce de masure. Vers la fin de la seconde soirée qu'ils passèrent ensemble, ils s'aperçurent que quelque chose remuait dans un coin du plafond. En y regardant de plus près, ils découvrirent une petite fenêtre que le propriétaire de la maison avait louée, à raison de tant par personne , pour tous ceux qui étaient curieux
yie RECUEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).
de voir sans être vus TEmpereur de Russie en société intime. Heureusement l'entretien était parfaitement innocent, sans quoi nous aurions probablement à nous attendre à une deuxième édition du procès anglais. Si jamais la Reine Caroline passait par Troppau , je ferais en sorte qu'elle occupât cette chambre.
4 novembre.
452. On dirait que le règne des utopistes va commencer bientôt. On peut s'en rapporter aux de Pradt, aux Benjamin Constant, aux Wilson, et même aux lady Jeisey.
Les manèges auxquels se livre la Cour russe sont assez intéressants à observer. H y a dans le nombre des gens dont chacun poursuit un but différent. Non-seulement l'Empereur est revenu à ses anciennes idées , mais encore il a pris une position tout opposée à celle qu'il avait adoptée depuis des années. Gapo d'Istria est obligé de se tourner au gré du vent; mais il le fait à contre-cœur, ce qui le réduit à jouer un jeu de balançoire. A l'heure qu'il est, Nesselrode est mort moralement ; il est tout comme s'il n'existait pas.
8 novembre.
453. Nous avons un temps affreux ; l'hiver a commencé, il pourrait bien ne plus nous quitter pendant quatre longs mois. Pour moi, le plus beau soleil d'hiver n'est pas un soleil, parce qu'un froid moins vif n'est pas de la chaleur, et que la lumière toute seule ne réchauffe pas. Le mauvais côté du Congrès, c'est d'abord toute la besogne à faire, puis le séjour dans cette petite ville, enfin la mauvaise saison. Pour les maîtres du monde, d'aussi petits détails sont imperceptibles ; mais quant à moi, je trouve que je vaux toujours moins dans un cadre désavantageux. Qu'on me place à la tribune du Capitole, et Ton m'entendra parler tout autrement que je ne suis capable de le faire à Troppau. Ce qu'il me faut, c'est de l'espace ; je ne supporte pas d'être à l'étroit.
I)F. rnoPPAII (1820). Ml
Du rcsic, MOUS olilciwdi-. de {;iiiii(l>. <•! lions résullals.
Dans tonte ma vit* |c n'ai < oiiiiii <|iit' dix ou doii/o
|u*rsoiuKVs avec l('^(|ucll('>. il lasse Itou caiiser, c (îsl-à-dire des |iersoiMies <|ui restent dans la {|uesti()n, (|ui nv. se répètent, pas et (|ni ne parieni |»as (relles-mémes ; qui ne s'écoulent pas, (pii sont assez, instruites pour ne pas se perdre dans des lieux communs, qui ont enfin assez de tact <.*t fie bon {;oût poiu- ne pas mettre leur individualité au premier plan.
10 novembre.
4tî4. La bienveillance que me témoigne T Empereur de llussie dure toujours. C est un retour à l'année 1813. S il eut été en 1815 tel qu'il a été en 1813, il n'y aurait pas d'année 1820.
15 novembre.
455. Nous avons reçu aujourd'hui la nouvelle de la Ijoutade' du régiment Semanoffsky ; l'alfaire n'est rien au fond, et pourtant elle est désagréable. Elle n'est rien relativement au fait lui-même, mais elle est considérable par l'importance que la masse du public lui donnera. Cette nuit, il est arrivé trois courriers coup sur coup. Aussitôt après, l'Empereur Alexandre ma fait appeler et m'a raconté Taventure. Nous l'avons jugée tout à fait de la même manière. L'Empereur a tellement changé en général qu'il nous arrive assez souvent maintenant d'être d'accord.
Le Czar croit qu'il faut qu'il y ait une raison pour que trois mille soldats russes se soient laissés aller à un acte qui répond
* L'ordre du jour de l'Empereur Alexandre, lancé de Troppau et daté du 14 novembre, nous apprend ce qui suit au sujet de l'incident dont il est question ici : une compagnie du régiment de la garde impériale Semanoffsky s'est permis, au mépris de ses devoirs et de la foi jurée, de se réunir de son propre chef, le soir, à une heure indue, pour élever des plaintes contre le colonei du régiment. Elle a été placée sous une surveillance étroite à la suite de cette infraction , et celte mesure a poussé les autres compagnies à refuser aussi l'obéissance à leurs chefs. (A'ofe de l' Editeur. ^
si peu au caractère national. Uva jusqu'à se figurer que ce sont les radicaux qui ont fait le coup, afin de l'intimider et de le décider à revenir à Saint-Pétersbourg. Je ne suis pas de son avis. Ce serait par trop fort si en Russie les radicaux pouvaient déjà disposer de régiments entiers; mais cela prouve combien l'Empereur a changé.
20 novembre.
456. Quand je me vois pendant des heures entières assis en face de Capo d'Istria devant la table de la salle des conférences, et que je suis obligé de lire ses élucubrations, ce qui est encore plus fatigant que de l'entendre parler, mes idées finissent par s'embrouiller à tel point que j'ai toujours peur de faire moimême une sottise. Dans toutes les pièces qui partent d'ici, les idées sont à moi, mais la rédaction est de Capo d'Istria. Il en résulte que très-souvent je ne reconnais plus mes idées. Nous perdons beaucoup de temps à retoucher et à corriger. C'est ainsi qu'hier nous avons discuté pendant deux heures sur la préférence à donner au mot « inviter» ou au mot « réclamer» . Que m'a-t-il servi de prouver que « réclamer » suppose un droit, tandis qu' « inviter » n'en suppose point? Cette dispute grammaticale dura longtemps, et le combat ne finit que faute de combattants.
C'est vraiment une chose inexplicable pour moi que l'Empereur Alexandre puisse faire si bon ménage avec Capo d'Istria. Je me demande si le premier sait ce qu'il veut ; son langage cependant est aussi netque le mien. Je vis avec lui sur le même pied qu'en 1813. Je vais le voir quand je veux, et nous causons pendant des heures entières sans jamais nous disputer.
27 novembre.
457. Je regarde le procès (de la Reine d'Angleterre), son commencement, la manière dont il est conduit et ses conséquences, comme une des plus funestes catastrophes qui aient été réservées à notre temps. Tout pâtit de ce scandale, la
DE TnOPPAlJ (1820). STO
morale piiMiqur, l'honneur t\c la couronne, et celui des deux sexes.
Ici nous ;uri\'()n^ peu à peu à des résultats. Ceux-ci ne sont n»alheureu>einent p:i>. à la hauteur de ce que j'avais désiré : c'est qu'il est difticile avec Capo d'Istria de réaiisersimplement le hien pur et simple. Le décompte de notre influence réciproque s'élahlira prohablement de la manière suivante : je remporterai 85 pour 100 de la victoire, tandis qu'avec le reste il fera perdre au monde son repos, à la raison son autorité et au bon sens l'honneur qu'il mérite. Gapo d'Istria nest pas un méchant homme, mais, à parler franchement, c'est un fou fieffé et complet. C'est un esprit à l'envers comme on n'en a jamais vu. Il vit dans un monde où nos ù;iiC5 peuvent être transportées parfois grâce à un vilain cauchemar. Indépendamment de cela, il est d'une vanité qui dépasse toute imagination ; et dire qu'un tel homme occupe uno telle position!
29 novembre.
458. Nous venons de décider que nous attendrons ici la réponse de Naples^ nous resterons en conséquence à Troppau jusqu'à la fin du mois de décembre au moins. Il y aura donc encore bien des jours qui iront se perdre dans cette mer sans rivage qu'on nomme le temps. J'arrive à la fin de chaque jour comme j arriverai une fois à la fin de mon existence, c'est-à-dire sans avoir vécu. Ce qui restera de moi, savoir quelques papiers, sera mangé dans les caisses par les vers, à l'exception de ce qui verra le jour cinquante ans après ma mort. Alors mes arrière-neveux, si j'ai le bonheur d'en laisser, apprendront qu'ils possèdent en moi un aïeul qui a pensé, qui a vu, qui a voulu.
Ce soir, j'ai encore conféré pendant trois heures avec l'Empereur Alexandre. Comme nous n'avions pas d'affaires spéciales à traiter, notre entretien embrassa le plus vaste horizon. On dirait que c'est d'aujourd'hui seulement que l'Empereur fait son entrée dans ce monde et qu'il ouvre les veux. Il en est actuellement au point où jetais arrivé il y a trente ans. On
ne peut bien voir dans ce monde qu'à la condition de regarder de très-haut, mais il faut avoir commencé par avoir été dans les régions inférieures, au milieu de l'orage, delà pluie et de la tempête. Car ceux qui sont placés si haut ne peuvent pas se faire une idée bien exacte des objets quand ils ne les ont pas déjà vus de près. Ce n'est pas dans un arsenal qu'on apprend à faire la guerre, ce n'est pas dans un port qu'on apprend à braver, à prévoir et à vaincre les tempêtes.
Quand j'envisage ainsi les choses, il me paraît très-facile, dans le cas où je serais un radical ou un démagogue, de renverser les plus puissants de la terre.
1*' décembre.
459. Le terrain de Troppau est gras et mou comme du beurre; on y patauge comme dans une glace au chocolat : c'est ce qui a suggéré aux autorités de la ville une idée excellente. Gomme on ne peut pas franchir une porte sans enfoncer jusqu'aux genoux, la municipalité a fait poser par terre quelques milliers de planches l'une à la suite de l'autre. Cela forme une voie étroite, mais fort commode, que les membres du Congrès, les dames de la ville, leurs adorateurs et les bons bourgeois suivent tous les jours. Tout irait parfaitement si tout le monde suivait la même direction ; mais la difficulté commence quand on se rencontre. Il faut, dans ce cas, que le passant poli se range pour faire place à celui qui ne l'est pas, ce qu'il ne saurait faire sans enfoncer au moins un pied dans la boue. L'Empereur Alexandre se promène tous les jours sur ces planches. Tous les hommes qui suivent une direction opposée barbotent naturellement dans le gâchis, tandis que, pour laisser passer les femmes qui viennent en sens inverse, il s'y jette luimême, à moins qu'elles ne le préviennent en se sacrifiant. Il y a là une lutte plaisante à qui se mettra dans la boue; M. Cruikshank trouverait dans ces incidents matière à d'innombrables caricatures. Du reste, ce qui arrive à Sa Majesté Impériale arrive aussi au ministre et au commis le plus humble. Depuis que le monde est civilisé, on n'a jamais vu de lutte
DE TIIOI'PAI' (IHUO). :j8I
paroillr outre \c. devoir <'t lu ré|)n{;ii;nu(*, rommc iiiiNsi ciilro l;i ])()lili(|ii(> cl la Iiouc. (les proincii.Kh*'^ sont la iiicillciirc. pierre de louelio pour des (|iialilés esseiilielles. hWles iiiclh'iil an jour uiainle vertu, telle <pie, par exemple, l'amour du proeliaiu, le respect des supérieurs lii('>rar('lii(|ues, ri)omrna;;e rendu au beau sexe, etc. Mallieureusemeiit, Troppau fournit aujourd'hui une nouvelle et triste preuve de la rudesse do notre vilain siècle, qui ne sait pas récompenser les vertus. Les {^ens les plus vertueux se voient constamment plon(jés dans la houe. Mais on voilà assez sur ce chapitre.
5 décembre.
>iCO. C'est dommage que Nesselrode s'efface tant. Je ne comprends pas qu'un homme s'annihile au point de revêtir rhahit d'un autre et de mettre le masque d'un étranger au lieu de {jarder son propre visage.
Il m'arrive très-souvent en écrivant d'omettre un verbe ou un substantif; c'est une fort mauvaise habitude. J'ai dans mon bureau particulier un employé chargé sj)écialement de combler ces petites lacunes. Comme il fait ce métier depuis dix ans, il connaît mes pensées; parfois, cependant, il lui arrive de ne pas les deviner, et, dans ces cas-là, il me consulte. La plupart du temps, je prends la plume et je biffe toute une période, ce qui est à la fois très-commode et très-utile, vu que dans les affaires on en dit toujours trop long plutôt que pas assez... A propos de lettres, il y avait autrefois à Paris une excellente institution. On pouvait remettre un paquet ou une lettre au bureau de poste, et l'on vous donnait en échange un récépissé avec un numéro et une devise. Le paquet et la lettre n'étaient remis qu'à la personne qui pouvait montrer le même numéro et la même devise. De cette manière, l'expéditeur et le destinataire restaient à jamais inconnus l'un et l'autre.
383 RECUEII DE DOCUMENTS (1818-1822),
11 décembre.