‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 49 sur 74 · Nous sommes arrivés à la fin du premier acte du i · texte numérisé non relu

Nous sommes arrivés à la fin du premier acte du i

drame. Comme il faut que cent mesures différentes soient

i prises, mon cabinet ressemble plus que jamais à un quartier {•énéral. Le Roi de Naples viendra ou ne viendra pas; il faut prendre des mesures en vue des deux éventualités. S'il ne vient pas, il faudra agir avec la rapidité de Téclair; or, Jupiter seul pouvait faire gronder la foudre en fronçant ses sourcils. Ali! que le rôle de Jupiter était facile !

15 décembre .

462. Avant-hier soir, j'eus une conversation remarquable avec l'Empereur Alexandre. Nous restâmes ensemble de sept heures à onze heures. Une preuve capitale de nos sentiments d'amitié réciproques, c'est celle qui est fournie par le thé. Quand nous prenons du thé en téte-à-téte, nous nous entendons parfaitement.

Cela me rappelle l'histoire d'un de mes amis de Paris, qui avait une maîtresse. Tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, il allait chez elle à trois heures du matin, s'entretenait pendant une heure avec elle, puis il s'asseyait à côté de son lit et prenait en main son violon, dont il jouait jusqu'à six heures. 11 fallait qu'alors la belle se levât; lui se couchait et dormait jusqu'à deux heures. Or, quand il était en bons termes avec sa maîtresse, on voyait arriver son violon; étaient-ils brouillés, point d'instrument. Notre violon, à nous, c'est le thé. Si nous ne sommes pas bien ensemble, point de thé.

Pendant celte conversation, je dis sur Capo d'Istria ce que j'avais sur le cœur; le thé rendit la chose plus facile. Après avoir lu à l'Empereur une pièce très-intéressante, je lui demandai : « Vous m'avez compris? — Oui, parfaitement. — D'où vient donc que Capo d Islria ne me comprendjamais? — Je lui en ai fait déjà souvent le reproche; cela tient à ce qu'il se figure toujours que vous voulez encore autre chose. — Il n'a

DE TnoPPAII (18'JO). 383

pas tort ou cola; je voiulniis avant tout qu'à côtc' de son esprit il l'iU encorr du bon sens. «

Grâce au thé, ces choscs-Ià passent très-bien. Ab ! si celle boisson aionialif|ne pouvait rendre Capo d'Islria raisoinmblc, Dieu du ciel, quelle masse de ibé je ferais venir de la (îliiue!

18 décembre.

4C5. Il Cjè\e très-fort. Les plancbes sont devenues inutiles; tout le pays n'est plus qu'une planche.

Toul ce qui nous arrive de Londres est bien misérable; je n'en suis, du reste, ni surpris ni élonné. Si je pouvais faire de Capo d'Istria ce que je veux, tout marcherait vite et bien; TEnipereur Alexandre ne devient un obslacle que par son ministre; sans ce dernier, tout serait réglé aujourd'hui.

20 décembre.

4G4. Ce soir, ma cousine (Flora de Wrbna,née deKagencck), qui fait chez moi les honneurs à Troppau, offrit une tasse de thé à Golowkin. II lui répondit d'un air grave : « Ne m'offrez pas de thé; j'aime cette boisson, il est vrai, mais elle ne me fait pas de bien. Je suis un malheureux théanthrope. «

Golowkin s'exposerait à moins de mécomptes s'il voulait s'appliquer à parler plus simj)lement. II aurait été moins prétentieux s'il avait dit tout bonnement comme certaine dame : « Je suis heureuse de ne pas aimer les épinards, parce que, si je les aimais, j'en mangerais, et je les déteste. »

Il faut remarquer à ce propos que Golowkin, qui se croit un philanthrope, mais qui a un faible tout particulier pour ce mot, quoiqu'il n'en connaisse pas la valeur, semble ignorer que les syllabes grecques finales anthropos veulent dire homme, tandis que les syllabes initiales philo signifient ami. Philothé aurait donc été certainement plus correct et plus joli que théanthrope.

21 décembre.

465. Toujours point de nouvelles de Naples, ce qui prouve que les drôles se disputent dans ce pays-là; quant à bien se rosser entre eux, ils n'en ont pas le courage.

23 décembre.

466. On court Tun chez Fautre pour avoir des nouvelles; partira-t-on? restera-t-on? comment? quand? Depuis l'invention des messages, qui est bien ancienne et bien respectable ; depuis celle de récriture, qui ne remonte pas moins haut, mais qui souvent est moins respectable, je n'ai jamais rien vu d'aussi complet que le silence gardé par nos représentants à Naples. Sans un petit juif qui est là parce qu'il est partout, nous ne saurions absolument rien. D'après le peu que nous apprenons par ce juif, nous supposons que le Roi viendra.

24 décembre.

467. Le courrier arrive à l'instant. Le Roi viendra, et nous, nous allons à Laybach. Je partirai demain, mon auguste Maître après-demain, l'Empereur Alexandre le 27.

Le moment décisif approche.

Page 1