‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 59 sur 74 · SOUVENIRS DU CONGRES DE LAYBACH · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DU CONGRES DE LAYBACH

EXTRAITS DE LETTRES PARTICDLIÈRES ECRITES PAR METTERNICH , DU 4 JANVIER AU 21 MAI 1821.

489. Arrivée à Laybach. — Le voyage. — Installation. — Situation morale de Nesseirode. — Le roman intitulé : Anastase. — Capo d'Istria. — 490. La fête des Rois. — Le Roi de Naples. — Arrivée de l'Empereur François. — 491. Le prince Paul Esterhazy. — 492. Entente avec l'Empereur Alexandre. — 493. Un passage d'une dépêche de Capo d'Istria. — 494. Durée probable du Congrès. — Amusements. — 495. Madame de Hittroff. — 496. Résultats. — Anecdote. — Bal masqué. — 497. L'armée franchit le Pô. — Proclamation de l'Autriche. — 498. Leçon donnée aux insurgés. — Réflexions. — Soirée chez l'Empereur Alexandre. — 499. Sur la manière d'écrire. — 500. Le Congrès. — L'étoile de Capo d'Istria pâlit. — 501. Nouvelles directes de Naples. — Brochure de Bignon sur le Congrès de Troppau. — Lutte entre Metternich et Capo d'Istria. — Nesselrode. — Obscurantisme. — 502. Journées laborieuses.

— Entente avec l'Empereur Alexandre. — 503. Dissolution du Congrès. — 504. L'armée va prendre l'offensive. — Laybach se dépeuple. — 505. Ouverture des hostilités. — 506. Succès de l'armée. — Il ne faut pas avoir peur des fantômes. — 507. Triste rôle de lord Holland. — 508. Soulèvements à Alexandrie et à Turin. — Expédition d'ordres militaires laconiques. — 509. Entrée à Naples. — 510. Défaite de la révolution piémontaise. — 511. Qu'en diront lord Holland et compagnie? — 512. Une guerre de treize jours. — 513. Situation extraordinaire. — 514. Révolution precque. — 515. Vacances des ministres pendant les opérations militaires. — Résultats des neuf derniers mois. — 516. Réflexions inspirées par le départ.

— 517. Couronnement en Angleterre. — Le prince Victor. — 518. Promenade avec Nesselrode. — 519. Ypsilanti. — 520. Entretien avec l'Empereur Alexandre. — 521. Résultat imprévu. — 522. Excursion sur une montagne. — 523. L'opinion publique. — 524. L'opéra italien à Laybach.

— 525. Adieux à Laybach.

Laybach, le 4 janvier 1821.

489. J'ai quitté Troppau le 25 décembre au matin, et quarante-huit heures après j'arrivais à Vienne, où je suis resté jusqu'au nouvel an. Le 1" janvier, je partis de Vienne par un froid de quinze degrés. Jusqu'au moment où je franchis les montagnes qui séparent la Garniole de la Styrie, le froid ne fit

soi; vi.Niiis 1)1' c.oNci'.iis uv: i.AVtiAcii (ir-2i). ut

(|ir.iiij;iii(Mit«M- ; Mil- I iiiilrc versant, je sciilis le |)i'<>iiii(;r soiifih; du Midi, «'1 la jjlacc (]iii couvrait Nvs rcnctics dr uia voilurtr et qui avait |ii>(|u'à uit (U>nii-j)oucc d'cpaisscur, fondil vu moins fl un <|uail d licuro. J'ai aspire une vie nouvelle, eoniine les domestiques qui aspirent souvent des parfums rpiand ils ouvrent les jiortes d'un salon. I^ayliacli est en qucicjue soilc l'anlicliainhre d'un appartement conlortable. Si Oœrz n'était pas trop petit pour lo{jer un Congrès, nous nous serions installés dans celte ville, parce que là on a déjà toute la chaîne des Alpes derrière soi. On ne peut, après tout, vraiment vivre <[ue dans un pays où l'hiver est inconnu ou du moins n'est pas long. Je suis encore seul ici ; demain nous verrons venir l'avalanche, la triste avalanche des hommes d'État.

Je suis assez content de mon installation. J'ai un bureau agréable, une bonne chambre à coucher et une enfilade de salons de réception. Mon hôtesse est laide comme les sept péchés capitaux ; elle est à la tète de sept enfants dont la laideur est à l'avenant.

Le pauvre Nesselrode est dans une situation morale bien singulière. Il y a des poissons qui ne viennent bien que dans leau vive, d autres qui se trouvent mieux de l'eau douce des étangs et des marais. Les truites appartiennent à la première catégorie : elles devienent flasques dans l'eau douce et stagnante ; mais si on leur donne un peu d'eau fraîche, les pauvres bétes reprennent aussitôt leur vivacité, avec cet air de force et de santé qui est si particulier aux truites dans l'eau et qui constitue leur principal mérite.

Or il y a des hommes qui n*ont pas assez de force de caractère pour se suffire à eux-mêmes et pour vaincre les obstacles qui les entourent ; il y en a d'autres , par contre , qui ne se plaisent que dans les marécages. Nesselrode appartient, par sa nature, à la famille des truites; mais malheureusement il croupit dans un marais. Depuis que je lui ai donné un peu d'eau vive, il s'est ragaillardi d'une façon étonnante. Il s'est ranimé, et il soupire après l'eau plus dure, mais plus saine, qui est son vrai milieu. Sans doute cet état ne durera guère;

car qu'est-ce qu'un verre d'eau pure dans le marais où il lan- {juit? Mais le pauvre petit a des moments où il croit s'être ^ retrouvé ; s'il était poisson , il battrait des nageoires ,

Connaissez-vous un roman anglais intitulé Anastase? W '

s'y trouve une peinture du caractère grec (c'est, je crois, > dans le quatrième, cinquième ou sixième chapitre) qui est vraie comme tout ce que l'auteur dit dans cet ouvrage des mœurs orientales, particulièrement des mœurs grecques. Vous y trouverez trait pour trait Capo d'Istria tout entier, tel que nous le connaissons. C'est une chose bien extraordinaire que la destinée nous ait mis face à face, nous qui différons tant de caractère et de sentiments et qui sommes nés à sept ou huit cents lieues l'un de l'autre. Nemo propheta in patria, dit le proverbe. Capo d'Istria sera-t-il jamais prophète hors de son pays? J'en doute

J'aurais préféré Robespierre à l'abbé de Pradt et Attila à

Quiroga. Un tyran ne me fait pas peur; je saurais bien échapper à ses machinations, ou j'y succomberais avec honneur. Mais les radicaux qui jettent de la poudre aux yeux, les philanthropes de boudoir qui font du sentiment et les parlementaires de salon me dégoûtent : j'aime le fer et l'or, mais je déteste le plomb et le cuivre. Ce sentiment puéril est tellement développé en moi, que je n'ai jamais pu souffrir le plaqué.

6 janvier.

490. C'est aujourd'hui la fête des Rois. Les trois Souverains sont réunis en ce moment; voilà qui tombe à merveille. Nous sommes très-galants, et nous ferons en sorte que le vieux Ferdinand (Roi de Naples) tire la fève.

C'est la seconde fois que je suis chargé de le remettre sur ses jambes, vu qu'il a la mauvaise habitude de toujours retomber. Mais aussi beaucoup de Rois s imaginent que le trône n'est qu'un fauteuil sur lequel on peut s'endormir à son aise. Toutefois, en l'an 1821, un pareil siège est peu commode pour dormir, et bien mal rembourré.

Mon auguste Maître est arrivé aujourd'hui. Depuis de longs

sorvi-Niiis nu congrès nr r,AYn.\c.ii {ik'2i). 4/,o

mois je n'ai imi (1111111 jour de trainjuillilo : c'est. I:i jdiirndc d'Iiicr. Ce soni des ('xc'i'iiliiiiis (hms ina vie dcjiit je |(i'oiuls iiolt'. I)('iu;iin iiirivcra ri']nn)(Meur Alexaiulro, et npiés-ueinain le ISoi de ÎNii|)les.

Les d{>V()ii-s <jii(> j'ai à remplir sont malheureusement de, telle nature qu'il me serait fort afjréaLle de ne pas avoir h entreprendre une tâche nouvelle aussitôt après en avoir terminé une. La phrase catcVorique du feu duc de Laval s'applique on ne peut mieux aux affaires qui m'occupent. Il me disait un jour : « Je ne prête jamais un sou à personne, l'our- (juoi le l'erais-je, après tout? Dans l'hypothèse la plus favorahle, on ne fera que me rendre mon argent. » Il y a dans cet axiome une vérité incontestable.

8 janvier.

491 Paul Esterhazy a servi sous mes ordres pendant de

longues années. Sa mémoire, qui est extraordinairement fidèle, ferait certainement de lui mon meilleur biographe. Je ne puis m'empécher de rire chaque fois que je le rencontre, parce qu'il est toujours bourré de vieilles anecdotes que j'ai oubliées depuis longtemps. Il connaft mon histoire, depuis 1807 jusqu'à 1815, mieux que moi-même. Il ne sait pas tout, mais il sait bien des choses; il est fin, très-fin, et il en sait peut-être plus long que je ne le suppose. Je l'ai traité comme un fils, et il m'aime comme un père.

10 janvier.

492. A moins que la terre ne s'effondre, que le ciel ne s'écroule, ou que les drôles les plus vils ou les plus peureux du monde n'exterminent entièrement les braves gens pleins de bonne volonté et d'énergie, nous aurons gagné notre procès. Capo d'Istria se démène comme un diable dans un bénitier; mais il est en plein dans Veau bénite et ne peut rien faire. Le principal ressort de l'activité que nous déployons en ce moment, c'est ma parfaite entente avec l'Empereur III. 29

Alexandre. Sous ce rapjjort, le thé fait merveille, comme par le passé.

Y a-t-il aujourd'hui dans le monde autre chose que de l'encre, des plumes, des salles de conférences avec des tables à tapis vert et de déplorables mazettes appelées à y tenir séance?

13 janvier.

495. Capo d'Istria nous a régalés d'un nouvel échantillon de son admirable génie. Voici une phrase extraite d'une pièce officielle qui est relative à l'insurrection napolitaine. Depuis Isaïe et Gicéron, considérés l'un comme poète, l'autre comme orateur, on n'a guère produit quelque chose de plus éloquent que le texte que voici : « La sédition, associée aux mvstères impies d'une secte antisociale, profitant de l'égarement qu'elle avait provoqué, a adopté une monstruosité politique destructive du Gouvernement auquel elle devait l'obéissance, incapable de lui en substituer un autre, et incompatible avec la paix générale. »

On voit donc ici une insurrection enveloppée de mystère ; une sédition qui profite d'un égarement pour créer une monstruosité, laquelle monstruosité devait l'obéissance au Gouvernement. H y a mieux encore ; voici le comble de l'audace à laquelle s'élève la pensée de l'auteur : cette monstruosité ou cette secte, ou, si l'on veut, la sédition et sa fille adoptive, la monstruosité, sont incapables de créer un Gouvernement, lequel Gouvernement, qui ne peut être créé, est incompatible avec la paix générale.

Ces mots doivent probablement figurer le roulement du tonnerre; ils doivent frapper comme la foudre à l'endroit voulu. Pourrait-on encore douter du résultat? Que sont des bataillons et de l'artillerie auprès d'une phrase pareille? N'eston pas en droit de s'attendre à voir les corps francs des insurgés napolitains se prosterner dans la poussière, se couvrir la tête de cendre et crier d'une voix désespérée : Pater, peccavi? Je n'ai jamais été plus heureux que dans les circonstances

soi'vrNins nu roNciiF.s dk i.AYnACH (1821). 4rii

iK'tucIlos d'éli'c arrivé h !';•{;<! <lt* raison, car à présent je suis snr (le ne pas tomltor «lans des aberrations. A vingt ans, j'aulais encore élv. vu danger de ni'éjjarer ; à trente , je serais |)('ii(-('lre (le venu l'on, jaur.n's «?lé peut-être un énerguméne. Maiiiteiiaul, au contraii-e, je suis cuirassé; j'entends tout avec l(> i al nie d un sénateur romain, pas un muscle de mon visage uc liouge; j'entends et je ro/ctle!

r.apo d l^trla s'est excusé (cela est vrai à la lettre), disant (jue rinspiration l'avait entrainé.

16 janvier.

494. Nous ne pourrons guère quitter Laybach avant le 15 mars. Il faut trente journées de marche à une armée pour aller du Pô à Naples, et il Faut que nous attendions ici 1 entrée de nos troupes. En tout cas, mon SL^fRir ici devient plus agréalde que par le passé. Nous avons même des divertissements publics; ainsi, par exemple, cette semaine nous aura valu deux bals masqués. Le premier n'était pas très-amusant, s'il faut en croire les on-dit : sur quarante-cinq hommes- il n'y avait qu'une femme, qui s'était endormie dans un coin de la salle, ce qui ne fait guère honneur à la galanterie de ces messieurs. Du reste, i! y a ici de fort jolies femmes; la plus jolie serait, dit-on, une comtesse de Thurn, qui a vingt-deux ans. On parle aussi (le deux autres dames, dont l'une a vingt-cinq ans, l'autre trente-cinq ; la première boite, ce que l'on ne remarque pas quand elle est assise ; l'autre professe une grande sévérité de mœurs, mais elle est romanesque. C'est chez cette dernière que j'essayerai d introduire le poète du Congrès (Capo d'Istria).

24 janvier.

495. Madame de HittrofiF est ici avec ses deux charmantes filles. Tous nos Autrichiens sont épris de ces deux jeunes personnes. L'une doit épouser un jeune homme riche et de bonne maison, qui est attaché à notre ambassade à Rome ; la main de l'autre est convoitée par notre ministre plénipotentiaire à

Florence, qui, du reste, est un homme très-intelli^jent et trèsdistingué. Il a entre quarante-deux et quarante-trois ans, tandis que la jeune fille n'a pas encore accompli sa seizième année. S'il est et reste heureux, j'en serai enchanté, car c'est un brave homme que j'aime beaucoup et qui est en quelque sorte mon bras droit.

Je suis tellement occupé de questions militaires, que je ne sais pas moi-même si je ne suis pas du métier.

25 janvier.

496. Nous avons terminé notre campagne : la bataille diplomatique est gagnée, le bon sens a vaincu.

Le principe est clairement et nettement posé, et si le Ciel nous est pi'opice, l'exécution sera aussi prompte qu'heureuse.

Il n'y a pas de général qui puisse dire à la veille d'une bataille s'il la gagnera; mais il faut qu'il compte ses troupes, qu'il reconnaisse le terrain, qu'il pense à la retraite, et enfin qu'il tombe sur l'ennemi. Quant à l'issue de la bataille, c'est la Providence seule qui en a le secret. Elle nous a refusé la faculté de prévoir l'avenir •, mais c'est précisément pour cela qu'elle s'attend à nous voir consulter la raison et le sentiment du devoir, qui sont les dons les plus précieux qu'elle nous ait faits. A partir du moment où j'ai l'intime conviction d'avoir répondu à cette attente, je suis parfaitement tranquille. Je suis inaccessible à la peur; je ne connais pas d'autre crainte que celle de m'étre trompé au sujet de ce qui est juste et bon. Un jour un voleur, peut-être même un assassin, escalada ma fenêtre, entra dans ma chambre et s'avança vers mon lit. Il croyait que je dormais, mais je m'étais aperçu de sa présence. Sans faire le moindre mouvement, je le laissai s'approcher davantage, mais j'avais arrangea la hâte mes draps de lit de façon qu'ils ne pussent m'embarrasser. Je ne fis qu'un bond et je me trouvai devant lui; je le saisis, le jetai par la fenêtre et me recouchai. Lui ou moi, me disais-je. Voilà qui est logique, dans les affaires comme sur le terrain. Cette aventure m'est arrivée en I81I

sonvi.Niiis 1)11 coNcui^s m: layracii (isîi). <5î

Hier i';ii r\r :im IkiI in.i^ciiit', (|iii :i ('hî du «Iciiiici- pitoyable. Il |)iii'wil (|uc (\c l)(<iiii\ piiys un soiil pas toujours jx'uples de Ix'iMix liiiliilaiils. Je n'ai vu qu'un joli visajjc deCcmme; (Micore dil-on (|u'il a|)parlienl à une cuisinière russe qui fait de fjrands ravages parmi le eorps des courriers de caliinet. Comme je ne suis pas courrier, je suis parti au hout de quinze minutes.

6 février.

497. Aujourd luii soixante mille hommes passent le Pô. En moins de trente jours ils seront assis sur les chaises curules des législateurs parthénopéens, ce qui prouvcraque je ne sais pas hésiter. Mes ennemis doivent me trouver fort incommode pour eux.

La proclamation autrichienne est bonne, simple et sans phrases *.

J'ai aujourd'hui le même sentiment que celui que j'éprouvais le 15 août 1813; c'est pourtant un grand poids que celui d'une armée qu'on a sur les épaules.

7 février.

498. Chaque heure nous apporte des nouvelles d'Italie, qui toutes prouvent qu'on n'en viendra pas à une bataille. J'avoue

* Cette proclamation, sif[née par le général baron de Frimont, qui commandait les troupes autrichiennes, datée de Foligno, le 27 février 1821, et adressée en italien à la population napolitaine, était ainsi conçue: « Napo« litains, au moment où l'armée placée sous mes ordres franchit la frontière du royaume, je me vois oblifjé de vous faire connaître sans détour le but de l'opération que j'entreprends. Dans le courant du mois de juillet dernier, une révolution déplorable a troublé votre repos intérieur et rompu let liens d'amitié qui ne peuvent exister entre États voisins que si leurs relations sont basées sur une confiance réciproque. Le Roi qui vous gouverne a élevé la voix, il a parlé à son peuple d'une manière à la fois royale et paternelle. II vous a avertis des épouvantables dangeis d'une guerre que personne ne songeait a vous faire et que vous seuls pouviez provoquer. De leur côté, les anciens et fidèles alliés du royaume se sont fait entendre. Ils ont, il est vrai, des obligations à remplir envers leurs propres peuples, mais ils ont aussi k cœur votre bonheur, réel et durable, et ce bonheur, vous ne le trouverez

que j'en serais fâché. Car si l'on veut donner une leçon aux rebelles, il faut v mettre de la vigueur. Le faire entre quatre yeux, cela ne sert à rien ; il faut que la leçon soit donnée au grand jour.

Quoi qu'il advienne, l'exemple sera nouveau. Pour la première fois depuis trente ans, on aura combattu ouvertement un mal qu'on représente à la faible humanité comme le premier des biens. Nos arrière-neveux nous trouveront bien fous, et cette conviction me tourmente bien souvent ; car j'appartiens à cette classe d'hommes qui vivent plus dans l'avenir que dans le présent. Mon âme a une teinte historique qui me fait passer sur une foule de difficultés momentanées. J'ai toujours l'avenir devant les yeux, et je crois fermement que je suis moins exposé à me tromper à son égard qu'en ce qui concerne le présent.

Toutefois je ne m'abandonne pas assez à ce sentiment pour qu'il puisse devenir dangereux pour un homme dans ma position. Je ne dédaigne pas le présent; '^e l'estime ce qu'il vaut : pourtant le présent ne vaut pas grand'chose. Cela est évident pour moi, et l'histoire n'a peut-être jamais produit une abondance aussi regrettable de petites individualités qui ne s'occupent que de niaiseries. Dieu! comme nous serons tous honnis, tous tant que nous sommes, quand viendra le jour du jugement! Et ce jour viendra. Alors il pourrait bien se trouver un honnête homme qui, parmi les cent mille pamphlets et les

jamais dans l'oubli du devoir et dans la révolte. Repoussez donc, de votre plein gré, une œuvre qui n'est pas la vôtre, et ayez confiance en votre Roi. Votre bien et celui de votre Souverain sont liés d'une manière indissoluble. Nous ne sommes pas guidés par des intentions hostiles en franchissant les frontières du pays de Naples. L'armée placée sous mes ordres consitlérera comme amis et traitera comme tels tous les Napolitains qui sont de fidèles sujets de leur Roi et qui aiment le repos; elle observera toujours et partout la discipline la plus rigoureuse, et elle ne regardera comme ennemis que ceux qui se poseront en ennemis vis-à-vis d'elle. Napolitains, écoutez la voix de votre Souverain et de ses amis, qui sont aussi les vôtres; songez à tous les malheurs que vous attireriez sur vous par une vaine résistance ; rappelez-vous que l'idée chimérique à laquelle les ennemis de l'ordre et du repos cherchent à vous gagner ne saurait jamais être la source d'une prospérité durable. »

{^Note de V Éditeur. )

SOI \rM!;s im coNciti'.s m, îayijacii (i82I). 455

vicillci-i»'«. (le luiil ;;ciirr cul.issi'cs diiiis \r< mn(»asins dos l)OU- (|iiii)i>lcs, (h'-coiivi'ira mon nom '.'I r(''V(''lci;i j)cn(-ôtr<* ;m monde, <Mi l'iMi ^'i'jO, (|ii'il Y a <Mi ponrtnnt dvjns ce. loinfain |)a>.sé nn lioinmc moin<> Itninr «jnc noml)t'c de. ses contemporains, qui avaient poussé la fatnitt" an j)oint de se croire arrivés h l'apofTée de la civilisation.

Ce soir, j'ai passé trois heures avec ri']mpcreur Alexandre. Je ne puis pas itieu icndre l'impression que je semble faire sur lui. Mes paroles retenti-scMil comme une voix sortant de l'autre monde. I>es senlimenls intimes du Gzar ont, du reste, subi une modilicalion profon le, et je crois y avoir contribué pour beaucoup.

9 février.

490 J'écris généralement en deux heures ce dont mes

copistes ne viennent pas à bout en cinq heures. Aussi en résulte-t-il que mon écriture aussi bien que mon stvle se ressentent fort de cette bâte que m'impose la nécessité. Neuf fois sur dix je suis tout honteux de moi-même quand je me relis. Alfieri a prétendu que, si l'on veut réellement bien écrire, il faut recopier soi-même quatre ou cinq fois son manuscrit, le livrer ensuite à l'imprimeur, puis laisser dormir pendant quelques mois le texte imprimé dans un endroit tout à fait à l'écart, enfin consacrer deux jours à revoir chaque feuille d'impression. Où irait-on si cette manière de procéder était obligatoire dans les bureaux? Alfieri a oublié d'ajouter qu'on ne devrait écrire que lorsqu'on se sent inspiré. Malheureusement c'est toujours le contraire qui arrive pour nous autres pauvres diables. C'est quand j'ai le sentiment le plus intime de ma stupidité que j écris ordinairement le plus; car rien ne me met plus facilement dans cette flatteuse situation morale que de longues et souvent absurdes discussions.

12 février.

SOO. Le Congrès de Laybach est aujourd'hui dans la situation de quelqu'un qui sait qu'il va être père. Aura-t-il un gar-

çon ou une fille, un ange ou un monstre? Ce n'est que le moment de racconchement qui peut renseigner le pauvre homme à cet é^»ard.

L'étoile du premier ministre russe commence à pâlir. L'abîme qui sépare Capo d'Istria et l'Empereur se creuse toujours davantage; or si, des deux chevaux; d'un attelage, l'un tire à droite et l'autre à gauche, la voiture n'avancera que si le plus fort des deux entraîne le plus faible. Dans le cas actuel, c'est l'Empereur qui est le plus fort, et cela pour des raisons faciles à comprendre.

17 février.

501. Nous avons reçu aujourd'hui de Naples même les premières nouvelles directes de ce pays. Le Prince Régent reste lidèle à ses amis, et ceux-ci affirment qu'ils ne font qu'un avec toute la nation. Eh bien, nous allons voir ce qu'ils diront quand les canons seront en face de cette ligue.

La brochure de M. Bignon sur le Congrès de Troppau n'est, de la première à la dernière page , qu'un lissu de suppositions erronées, un mélange de tirades doctrinaires, de pathos diplomatique et de mensonges prémédités.

Je lis à peu près toutes les brochures qui se publient; j'ai lu celle de Bignonen un quart d'heure, et celle de M. de Pradt en cinq minutes. Je commence par le titre pour savoir de quoi il sera question, puis je lis la fin pour savoir où 1 on veut en venir; enfin je parcours cinq ou six passages à litre d'essai, et il ne m'en faut pas plus pour m'édifier sur la valeur de ce que je n'ai pas lu. Il y a aujourd'hui deux classes de gens en politique; entre les deux se trouvent les doctrinaires, qui sont en quelque sorte les gardiens du sérail. Je n'ai rien de commun avec ceux-ci; je les lis à peine et ne les écoute jamais; pour les écrivains de ce genre, je suis à la fois un bon et un mauvais public. Un bon public, parce que j'achète tout le fatras qu'ils produisent et dont ils ennuient le monde; un mauvais, parce que je ne fais que feuilleter le livre sans l'examiner à fond. Tout mal a ses symptômes positifs; tout écrivain au

SOI VIlNIItS 1)1' CONOIU-.S l)K I,AYItA<;il (lK-21). 4r,1

jour le ji'iir |)i)ii(> ^;i iiinri|tic>, cl le nom de r.uilcur iiin siiflit pimr jiij;»'r tlavaiue lo (^niilciui rie son <)uvr;i{je.

.lai s()ut(Miii (IcrnicrrnMMil nnc discussion violente contre Capo dlilria, et j'ai di'i en pailcr à j'ivmpercur Alexandre. .](; suis convaincu que le dénofinient de l'affaire de Naples sera suivi de près de la retraite du premier ministre russe.

Te trouve fort naturel que INcsselrode m'uime : il est

honnête homme et l)ien pensant.

....Temps mnijnifique, soled a(hiiirable. J'aime le soleil; si Ton ni'appcllc ohscuiantistc, cela ne peut s'entendre dans le sens mate'riel. Je voudrais me trouver toujours au foyer même de la lumière, aspirer la lumière par tous les pores et la garder en moi.

23 février.

502. Je viens de passer deux journées bien laborieuses et bien pénibles. On ne peut se figurer l'aspect que présente mon cal)inet ini jour de grande agitation. Il y a alors jusqu'à vingt ou trente personnes qui entrent et qui sortent; l'un veut un ordre, l'autre un conseil, le troisième un éclaircissement; puis il y a les nouvellistes, les impatients, etc.

Personne ne croit à la parfaite entente qui existe entre l'Empereur Alexandre et moi; et pourtant elle est bien réelle. L'influence des quatre derniers mois a triomphé; c'est le plus fort qui a entraîné le plus faible, conformément aux lois de la mécanique, de la physique et de la morale. Le premier ministre russe est à bas; parviendra-t-il jamais à se relever?

28 février.

303. Aujourd'hui nous avons dissous le Congrès. J'ai fait mon discours de clôture. Le 1" septembre 1822, nous nous réunirons à Florence.

L'Empereur Alexandre s'est parfaitement conduit. Capo d'Isfria a eu le des ous, et c'est lui qui paye les frais du procès. Si l'affaire de Naples tourne bien, il est perdu; si elle tourne

mal, il est sauvé. Mais je pense qu'elle aura une heureuse issue.

5*04. II y a en ce moment un temps d'arrêt dans les nouvelles; l'armëe ne prendra l'offensive que le 4.

Laybaclî commence à se dépeupler, et le vide est plus sensible dans un petit que dans un grand espace. Le Roi de Napîes est parti ce matin; les Italiens le suivent tous.

Je ne me plains pas du vide qui s'est fait; il me fait éprouver la même impression que lorsque je sors de la salle de bal pour rentrer dans mon appartement. L'air est meilleur, la température plus agréable, et le bien-être remplace l'étiquette.

Le chœur des libéraux va chanter de la belle manière ; je m'en réjouis à l'avance. J'aime bien les invectives des gens à qui je marche exprès sur les pieds.

7 mars.

305. C'est aujourd'hui que partiront les premiers coups. Les choses iront bien ou mal. Si tout marche bien, nos ennemis crieront sur les toits que nous sommes ridicules d'avoir déployé de telles forces ; en cas d'insuccès, on rira encore à nos dépens : on dira que nous nous sommes lancés dans une entreprise audessus de nos forces. Si nous nous étions contentés de nous mettre à la fenêtre pour voir ce que font les passants, ces mêmes braves gens auraient criblé de railleries les ignares qui ne sont pas arrivés au delà de l'alphabet de la science gouvernementale. Le beau temps pour le métier de ministre!

10 mars.

S06. Vous avez sans doute appris par les feuilles publiques le succès remporté par notre armée. Toute l'histoire s'en ira en fumée, parce qu'en somme ce n'était que de la fumée.

Les peuples sont comme des enfants ou comme des femmes

SOI vr.Nins dv concih'.s ni, i.ayiiacii {ik2i). ^r.9

iM'iV('ii--(Vs : ils cioiriil ;ni\ liiiiltiiiK-s. Je v.iii^ porli' |):ir iii;i ii;i- Imc à Mhirclicr dioil à loiilc |iiiiss;iii<(' (icciillc. Il l;iiil (juc je [>uiss(; voir fhiir et piilpcr les nhjcis. L(>is(|ii(' j't'-liiis ciil.iiit, mes cam;irii(l('s rt'sdliirciil un jniir de me faire peur <\r> l;iiilùmcs; je n'avais ;ilors (|ii(! scpl ans. Je vis, dans nn corridor sond)rf, tni spi'circ <|ui s'avanrait vors moi. Mais niallicnrcusemcnt pour le spcclrc, j'avais un bâton à la maiti; nn pou plus, j'aurais assonmié le faux revenant.

Cette histoire, qui remonte à ma septième année, est l'histoire de ma vie puMirpic. .T'ai toujours marché droit îi ce qui semblait inattaquable aux autres. Or il existe aujourd'hui une puissance colossale qui, à vrai dire, n'est qu'un faisceau de phrases, mais ces phrases sont fausses, s'appuient sur des principes l^xux, et conduisent à âc> conclusions fausses. On veut que je les sanctionne comme si c'étaient des principes; or ma nature s'y refuse. Je ne le pourrais pas, lors même que je le voudrais; plutôt souffrir la mort cent fois que d'admettre comme vrai ce qui, à mes yeux, est évidemment faux.

Le peuple napolitain nous accueillera comme des amis et des libérateurs. Il nous accablera de caresses et deviendra un appui poumons; l'un après l'autre se détachera sans retour du parlement-croupion; le peuple ne veut rien de tout ce que ses prétendus organes disent à la tribune ou dans les journaux. Il veut vivre en paix et en repos, jouir des bienfaits de la civilisation et de la liberté, qui n'est autre chose que la certitude du lendemain.

Si je suis sage, il y a sept huitièmes de mes contemporains qui sont fous à lier; si je suis fou, combien n'y a-t-il pas de sages aujourd'hui !

11 mars.

507. Quel triste rôle lord Holland n' a-t-il pas joué * ! Savezvous ce qui lui arrivera? Avant quinze jours d'ici il donnerait

* Ce passage se rapporte aux débats qui ont eu lieu dans le Parlement anglais le 19 et le 21 février. (Note de l'Éditeur.

volontiers une parlie de sa fortune s'il pouvait retirer ses imprudentes paroles. Je connais le patriotisme de cette espèce de patriotes; dès qu'ils voient que leur audace en est pour ses frais, ils prennent peur et font les chiens couchants. Et voilà quels sont les héros du siècle des lumières!

15 mars.

308. Le 12, je fus réveillé de très-bonne heure par la nouvelle des soulèvements militaires d'Alexandrie et de Turin. Je dis à celui qui m'axmonçait ces événements : « C'est très-bien, je m'y attendais. » Je me levai ensuite et j'allai chez mon auguste Maître et chez l'Empereur de Russie. Nous nous réunîmes une seconde fois chez l'Empereur François, et, à midi, les ordres laconiques que voici furent rédigés et expédiés :

1° L'aimée napolitaine doit hâter ses opérations sans s'inquiéter de ce qui se passe dans le Piémont ;

2° Quatre-vingt mille hommes doivent partir de Vienne et des environs pour aller en Italie ;

3" Quatre-vingt-dix mille Russes ont à franchir nos frontières.

Sur quoi nous nous sommes séparés pour dîner comme à l'ordinaire.

22 mars.

309. Si je compte bien, notre entrée à Naples doit se faire demain ; ainsi c'en serait fait de cette révolution. Une grande fantasmagorie a disparu de fait; en moins de huit jours, elle aura cessé d'exister même pour les plus incrédules.

Notre armée n'a pas perdu une goutte de sang, et pourtant elle s'est couverte de gloire ; car il ne s'est produit aucun excès, pas le moindre désordre. On ne tire pas un coup de fusil, parce que l'adversaire ne répond pas. On n'envoie pas même des éclaireurs en avant, attendu que partout le peuple vient au-devant de nos troupes, leur sert de guide et leur donne les vivres qu'il avait su cacher aux perquisitions de ses oppres-

sorvFNii'.s un r.t)Nr,iti\s on i.AYnAr.ii (i82i). \r,\

seurs. N(»ln; ;iiiné<; finnchit des inoiila(pies, traverse des driilcs, arrive dans les villes au milieu des cris unanimes : Il Vive le Uni! Vivent l(!s Aulricliiens ! » Si l'on demande aux paysans où se trouv»' l'armée ermcmie, ils rt'jjondeiit : « Sono sfuqqiti, vatino inaiifjiar tnaccaroni. » Derrière eelle nation il V a tonjiuMs le Pnlcinello , et nous nous serions inelines devant le |)oluliniello !

Tout cela est fort bien ; mais en attendant je ne sais où prendre le temps nécessaire pour suffire à une aussi lourde tâche. Le Ciel m'a départi les qualités de la béte de trait. Plus je travaille, mieux cela va. Dans les huit dernières nuit»., je n'ai j)uère dormi plus de deux heures.

24 mars.

510. La révolution piémontaise est près de recevou* le coup de grâce. Encore quelques jours, et les réformateurs du comité directorial de Paris se trouveront surpris bien désagréablement. On comptait dans ce milieu sur deux éventualités : on se disait que nous n'oserions pas attaquer la liberté napolitaine, et que dans l'hypothèse contraire nous serions battus. Les pauvres gens!

28 mars.

511. Que disent lord Holland et compagnie? les Pepe, les Minichini et leurs amis? Soixante de ces pauvres diables se sont embarqués lorsqu'ils n'ont plus su où trouver dans leur patrie une pierre pour reposer leur tète !

Le premier coup de canon a été tiré contre nous par le généralissime des insurgés. Aujourd'hui, ce même généralissime a disparu avec toute son entreprise ainsi que les cèdres du Liban. Le prince de Garignan lui-même a cessé bientôt de trouver du goût à son équipée; qu'adviendra-t-il encore de ce pauvre pays? Il s'est trouvé un Roi qui a mieux aimé renoncer au trône que de dire oui; son successeur dit non, et voilà une révolution par terre. L'exemple n'est pas mauvais.

31 mars.

512. Une guerre qui dure treize jours, à partir du premier coup de fusil jusqu'à la capitulation de tout le royaume, ce n'est pas une longue guerre.

Le général Foy avait raison lorsque , dans son discours insensé du 20 mars, il prétendait que pas un Autrichien ne sortirait des Abruzzes , quand même ils réussiraient à y entrer. Jamais l'oracle de Delphes n'a mieux prophétisé, jamais mesdemoiselles les sibylles, y compris madame Lenormand, n'ont rien prédit de plus net et de plus positif. Il est certain que pas un Autrichien ne sortira des Abruzzes, parce qu'après avoir terminé l'expédition de Naples, l'armée se séparera en deux pour régler l'affaire du Piémont, et que, pour y parvenir, «lie choisira un chemin plus commode.

3 avril.

515. Je suis dans la situation la plus extraordinaire qu'il v ait jamais eu. J'ai sur les bras une révolution étouffée et deux révolutions qui s'allument; un Souverain qu'on ne peut pas faire avancer, et un autre qui veut marcher en avant au pas redoublé*. Le premier ne veut pas quitter Florence à moins que je n'y aille ; il ne veut suivre que moi. J'ai beau lui écrire moi-même, lui faire écrire par les deux Empereurs, le faire harceler personnellement par notre ministre plénipotentiaire , il reste sourd et muet, et répond invariablement : « Envoyezmoi Metternich. » Le second court comme un fou sans craindre ni mort ni diable, n'écoute ni Empereurs ni ministres, mais il €crit lettre sur lettre, sans dire jamais autre chose que ceci : o. Envoyez-moi Mettei^nich. » En attendant, il m'est impossible de quitter Laybach. Je ne puis ni faire marcher l'un ni retenir l'autre. Les Empereurs sont furieux, et moi-même j'enra,"e.

* Le grand-duc de Toscane et le duc de Modèiie.

{Note de l'Éditeur.)

sot vi.Nias DU (:oN(;ni%s dk layiiacii (i«21).

(le (|iii c^l ccilam , <"cs( (|iir les ciiiirini^ suiil liicn idii^ «oinuxmIcs; on (oiulx' sur eux (ît on les (u(î; mais les amis!

.récris saii> Irt'vc ni r('|)()s ; l)ionlùt j'aniai usr anlant di; |tlunics ([Mc Imite-, Ic^ (iic-> de la lloliéine sont ( a|ialil('s don I Fournir, cl ce n'csl pas jxui dire.

La révolution piémonlaise Cb,t un événcmenl tout à (ait oxlraordinaiie ; jHMsonnc ne s'y reconnaît. Les uns ne la veulent pas et la l'ont; les autres la voudraient, mais travaillent contre elle : c'est une vraie tour de lîahcl. Cette révolution, entreprise par des (jens qui comptaient sur la prétcndut; laihlcsse il'un homme plein de caractère, du Roi Victor-Kmmanuel, et sur la l'oice de volonté d'un jeune homme sans expérience, du prince de Carignan, est appuyée par des sectaires qui veulent avoir la constitution espagnole , mais elle est combattue par les libéraux, qui ne veulent pas de cette constitution; c'est donc une terrible confusion. Après tout, les révolutions sont un peu usées; aussi cette mode passera-t-elle comme celle de défendre la vertu de la Reine Caroline d'Angleterre. Je ne dis pas qu'il n'y aura plus de révolutions; mais elles seront sans consistance ; elles ressembleront aux œillades des vieilles coquettes, elles seront accueillies avec sympathie par les amateurs, mais elles ne passionneront réellement que des jeunes gens et des échappés des Petites-Maisons.

6 avril.

»3l4. Nous voilà avec trois révolutions sur les bras. L'une, il est vrai, a été tuée d'une simple chiquenaude, la seconde est gravement malade, et la troisième semble ne se traîner qu'avec peine. Quand on est, comme moi, dans les coulisses, et qu'on voit fonctionner ces misérables machines, il y a de quoi périr d'ennui. Certainement personne en Europe ne croit que ce soit moi justement qui me laisse gagner par ce sentiment d'ennui. La seule chose intéressante , c'est la conduite actuelle des patriotes déconfits, tels que Borelli, Poërio et beaucoup d'autres, qui s'engagent à dénoncer leurs complices si l'on veut leur assurer une prime. Quiconque veut avoir de

ces héros à dix louis d'or la pièce , n'a qu'à s'adresser à moi ; j'en ai à revendre.

Et c'est devant un patriotisme de ce genre, devant de telles vertus civiques, que je courberais la tête !

13 avril.

515. Pour un ministre, la durée des opérations militaires est une période de vacances. La guerre napolitaine ne m'a valu que huit jours de congé; la guerre piémontaise ne m'en a donné que quatre. On avouera Lien que no s n'avons pas perdu de temps. Les radicaux ont si bien menti les uns à la face des autres qu'ils sont obligés maintenant de rougir tant soit peu.

Le plus grand résultat des neuf derniers mois, ce sont les bonnes relations qui se sont établies entre les deux Empereurs. Il y a une chose certaine aujourd'hui : c'est que rien ne peut plus les séparer actuellement, j'en mets la main au feu. Ce résultat m'appartient à moi seul, comme un enfant qu'un seul homme aurait procréé dans une île déserte avec une femme unique. Pour avoir des enfants, il faut être à deux, il faut qu'il y ait un homme et une femme ; or je sais positivement que, dans le cas dont il s'agit, l'homme placé dans l'île déserte, c'était moi.

18 avril.

516. Dans trois semaines environ Laybach sera désert ; nous arriverons à Vienne peu de temps après les hirondelles. J'ai du regret à m'en aller de ce beau pays. Il est beau dans le vrai sens du mot, aujourd'hui où tout verdoie et oîi les hautes cimes neigeuses des Alpes limitent le vaste horizon. A l'aspect de cette magnifique nature, le cœur, qui s'était serré en présence de la table de la salle des conférences, s'épanouit de nouveau. Il fout pourtant que mon cœur soit bien trempé pour résister à Tinfluence de l'éternelle table au lapis vert. Mais ne parlons plus de ces tables: elles ont fait leur devoir, et l'on va les mettre de côté.

SOUVENIllS 1)1! CONCni:.S DE I.AYDACII (tHl\). 4C5

20 aviil.

517. Dans l'espace de six semaines, nous avons (ini deux fjuerrcs et ctouffi' drux révolutions. Rsjiérons que la troisième, celle (|ui a éclaté du côté de l'Orient, ne sera pas plus heureuse.

L'Empereur envoie le prince Esterhazy en Angleterre pour le représenter au couronnement. Il sera accompagné de mon gendre (le comte Joseph Esterhazy), du comte de (jalterhurg, le même qui a emporté la place d'Alexandrie avec son trompette, et de Floret. Mon fils se joindra à eux à Paris. Victor est un grand et bon garçon ; c'est la quintessence d'un fashionable ; il est ignorant de la vie comme on l'est à dix-huit ans, mais il ne manque pas d'intelligence. Quand il est de bonne humeur, il fait rire, car il a de l'esprit.

l*' mai.

518. Le pays devient toujours plus magnifique ; aussi les diplomates font-ils de grandes excursions. Hier j'ai pu sortir à mon tour ; c'était la première fois. Je me suis échappé des bureaux avec le petit Nesselrode ; nous avons passé plus de huit heures dehors. Nesselrode est ravi comme un enfant qui n'aurait jamais vu des montagnes plus hautes que celles des bords du Rhin.

519. Les complications qui peuvent survenir en Orient échappent à tous les calculs. Peut-être est-ce peu de chose ; là-bas, par delà nos frontières orientales, trois ou quatre cent mille individus pendus, égorgés, empalés, cela ne compte guère !

Ypsilanti, ce libéral déguisé, cet helléniste, me mettra aux prises avec un dilemme.

9 mai.

520. Aujourd'hui j'ai eu de nouveau une longue conférence avec l'Empereur Alexandre. Je crois qu'il n'y a pas dans ce monde un être humain assez intelligent et assez avisé pour admettre même comme possible la conversation que nous avons eue réellement ensemble, l'Empereur et moi. Si jamais quelqu'un est devenu blanc, de noir qu'il était, c'est bien lui ! Mon plus grand mérite en cela est de pouvoir employer l'influence que j'ai actuellement à l'empêcher de dépasser les limites du juste et du bien ; car le mal commence où finit le bien. La ligne qui les sépare l'un de l'autre est si peu perceptible que la raison ne peut guère la découvrir sans cet auxiliaire puissant et salutaire qu'on nomme le tact.

13 mai.

521. Nous avons produit une oeuvre dont tout honnête homme pourrait accepter la paternité sans rougir. Nous avons traversé une grande époque ; elle était grande, parce qu'il était difficile de diriger les événements qui l'ont remplie. Plus grand encore est le résultat de l'accord qui s'est établi entre ceux qui possèdent la force de vouloir et d'agir.

Dans trois mois personne ne parlera plus de ce qui s'est accompli en mars et en avril. Tout le monde se taira : les bons, parce qu'ils se taisent toujours; les méchants, parce qu'ils ne sont pas flattés de leur défaite; les sots, parce qu'ils ne savent pas du tout ce qui s'est passé, et que les autres ne le leur disent pas. Les incorrigibles ne renoncent pas à l'espérance de profiter de ce silence pour ourdir de nouvelles intrigues. Mais nous avons pénétré trop avant dans leurs relranchements pour les craindre, et c'est là encore un résultat aussi grand qu'inattendu.

SOUVENIRS DU CONCHI^S l)K LAYDACII (IKJl) 407

1!S III :ii.

522. Le printenij)S est merveilleux dans ce pays-ci; nous avons de dix-huit h vingt dc{;rés de chaleur, et l'heureuse influence du soleil agit sur moi de toute sa puissance, La partie matérielle de mon être est amoureuse du soleil.

J'ai gravi une montagne du haut de laquelle on embrasse plus de cinquaulo lieues de pays; la vue est admirable. A l'aspect de ces beaux sites, je ne manque jamais de me demander comment on peut se fixer dans un vilain pays. Les diplomates sont partis fort tristes; le Midi a quelque chose qui attire, et c'est ce qui explique bien des faits historiques. L'histoire n'est, à vrai dire, que la peinture du cœur humain, qui est plein de vertus et de passions, et qui, au fond, n'a que très-peu de côtés pervers. Peut-être est-ce l'influence du soleil qui m'inspire une aussi douce philosophie.

16 mai.

523. A Londres, personne ne pense plus aux derniers événements. Je le prévoyais; le fait prouve combien l'on a tort de flatter l'opinion publique. Si un de ses apôtres la considérait comme une religion, ce serait le cas pour elle de montrer sa force dans un moment où elle reçoit un tel soufflet. Mais une opinion publique de cette espèce n'est qu'une farce mise en scène par de méchants acteurs. Elle offre aux charlatans d'inépuisables trésors, mais pour l'homme sage elle ne vaut pas un sou. En effet, les sages qui la choient sont des enfants ou des imposteurs, et partant ce ne sont pas des sages. Ce sentiment a pour moi la valeur d'une véritable religion, qui me donne ce que les fous nomment la force, mais ce qui, en dernière analyse, n'est que de la raison; encore n'est-ce que ce genre de raison qui n'est autre chose que l'absence de bêtise. Voilà mon secret, mais je ne le dévoile pas, parce qu'il m'importe d élre pris pour un homme extraordinaire.

Je sais ce qui en est, mais je n'aime pas que les autres le sachent.

18 mai.

324. La ville n'est plus qu'un village ; les rues sont désertes. Tout passe, même la grandeur de Laybach. Le seul plaisir qui me reste, c'est l'opéra italien, qui a fini par devenir bon après de nombreux changements dans le personnel. On donne en ce moment Edoardo e Crislina, de Rossini; c'est certainement une de ses meilleures œuvres. On chante aussi la Cenerentola, et cela fort bien.

21 mai.

325. Je suis au moment de quitter cette bonne et belle ville ; elle a fait dans le monde bien du bruit, mais il passera comme le fait tout bruit. Ce qui, toutefois, durera davantage, c'est le résultat. Nous avons fait de bonnes et grandes choses. Il est vrai qu'on ne le reconnaîtra pas comme il convient, parce qu'un homme se tourmente plus de huit jours de fièvre qu'il ne s'occupe de huit années de santé. Mon métier a bien des rapports avec celui d'un médecin : quand le malade meurt, on dit que c'est le médecin qui l'a tué ; s'il guérit, c'est la nature qui l'a sauvé. Je partirai demain; je compte faire, en compagnie des propi'iétaires du château de Radmannsdorf, une petite excursion au lac de Veldes, et revenir ensuite à Vienne en passant par les Wurzen.

RETOI II A VIKNNE (I82i;. 4<iî'

BITHAirS DR I.ETTHES PAnTICL'LlÈnKS DE MErrEIlSICII,

Kt-.niTKS nr 28 mai ait l'"" ocronnF, 182t.

526. Arrivro à Vienne. — Mctlernich est nommé cliancelier d'Elat. — Sur les résiiltiils ilii C()n{;rès de l^aybacli. — .'i27. Réflexions inspirées par le retour. — .')28. La villa du lU-nnwq;. — 529. I/imhécilc. — Course à Radeii. — S.'JO. Knnuyeux dîner. — 531. Honnes nouvelles de Saint-Pétersbourf;. — 5!J2. Coniinenl l'Empereur Alexandre envisage les événements.

— 533. Tristes souvenirs que rappelle liaden. — 53V. Lettre de l'Empereur Alexandre. — 535. l^e sort en c^t jeté. -— 536. F'aux bruits.

— 537. L'ouvrnpe de madame de Staél intitulé : Dix Années d'exif. — 538. Embarras de la situation. — .539. Désnfjréments occasionnés par la question grecque. — 54l>. Des volumes de nouvelles arrivent de Saint- l'étersbouif,. — 5'fl. Les miracles de Hohenlobe. — 542. Le Roi d'Angleterre viendra-t-il à Vienne?

Vienne, le 28 mai 1821.

326. Avant-hier, à quatre heures, je suis arrivé ici, après avoir passé une horrible nuit à voyag^er par un temps affreux. Les voyages m'épuisent. Les voitures me sont insupportables; je m'y sens tellement gêné dans l'usage de mes facultés physiques et morales, que, même pendant un trajet d une durée raisonnable, je tombe dans une sorte d'engourdissement. Il est certain que je me deviens insupportable à moi-même en voyage.

Les feuilles publiques annoncent les nouveaux honneurs qui m'ont été décernés (nomination aux fonctions de chancelier de Cour et d'Étal). C'est une bombe qui a éclaté sur ma tète et que je n'ai pu éviter, parce que je ne l'avais point vue venir. Si j'avais soupçonné le coup, j'aurais fait tout au monde pour le détourner, ce qui eût été très-facile. Mon auguste Maître, en m'imposant cette charge nouvelle, a procédé avec la plus grande bienveillance possible. Je dirai mieux: il y a mis une prévenance recherchée qui n'est pas dans ses habitudes. Mais, d'autre part, le résultat n'est que le coup de grâce pour le

patient. Dans ma nouvelle position, ma sphère d'action s'est considérablement étendue. Je n'aime pas embiasser beaucoup de choses à la fois, parce que je préfère tenir ferme ce qui est de mon domaine. C'est assurément une bizarrerie du sort que bien souvent des hommes soient portés aux emplois auxquels ils tiennent le moins. Aujourd'hui m'échoit un lot qui pourrait faire le bonheur de vingt ambitieux subalternes. Dieu sait que je n'ai pas d'autre ambition que celle de faire le bien. Si, pour atteindre ce but, je pouvais me retirer dans mon trou, je serais heureux et content au delà de toute expression. Mais la chose est faite, il n'y a plus à y revenir. Toutefois, ma nouvelle charge ne m'impose ni perruque ni manteau d'hermine. Ce seiait, pour le coup, le comble du malheur.

I\Ie voilà de retour dans ma bonne ville. Naturellement chacun avait tout prévu, tout prédit. Personne ici n'admet qu'on eût pu procéder autrement qu'on ne l'a fait : la chose était si simple et si claire ! Qui se serait jamais avisé ici de voir des héros en Pepe ou Ansaldi? Carbonarisme et intrépidité, libéralisme et bon sens ne sont-ils pas en tout temps des extrêmes inconciliables? Tout s'est passé très-simplement, tous ont constamment désiré et vonlu la même chose, tout comme mon valet de chambre Giroux, qui, lorsqu'on soutient le contraire de ce qu'il vient de dire, ne manque pas de répondre : « C'est ce que je vous disais. » Après un succès , il n'est jamais possible de discuter ; les héros d'occasion sortent de terre comme les champignons.

30 mai.

o27. Quelle singulière impression l'on éprouve à revenir dans un endroit que Ton retrouve tel que si on ne l'avait jamais quitté! On revoit la même installation, le même entourage; rien n'est changé. On a été seul entraîné parle mouvement, et rien autour de nous ne l'a suivi. Si, dans ces cas, je rentre en moi-même et me demande ce qui a changé chez moi, je trouve que tout est resté tel quel. J'ai déjà vu plusieurs

ni/Kuni A vii;nne (isii). -ni

cenfainos de ixmsoiuh's; chucun se croit ol>li{»é de me dire <|uel(|ue chose, el parmi tous ces çcns-Ià il u'imi est pas m\ <\m oserait me icpcler ce (juc naguère encore il a dit certainement i\ d'aulies ; c'est qne les gens de l'espèce de mon valet de chambre se comptent par milliers.

2 juin.

528. .l'ai profilé aujourd'hui du premier rayon de soleil pour vi.-^iter nm villa, qui s'est bien embellie. Sur le devant de la villa j'ai fait graver ces mots : Parva domus, magna quies. La première partie de la devise est parfaitement vraie ; la seconde me parait tant soit peu mensongère.

La ville se vide exactement comme un œuf qui coule. Les bonnes gens se figurent que l'été est là parce que le calendrier le dit. Riais moi je réponds bien que cela n'est pas vrai. Il faut qu'il y ait d'énormes masses de glace qui descendent de Terre- Neuve; ce n'est qu'ainsi que peut s'expliquer la rigueur de la température.

7 juin.

529. Personne n'est plus affairé qu'un imbécile, parce que pour lui tout devient une affaire importante ; personne ne se démène davantage, parce que l'activité d'un sot ne mène à rien. Il ne tarde pas à s'en apercevoir et ne sait comment se tirer d'embarras. Il a beau faire, il a beau se donner toute la peine du monde, il ne parvient à mettre en mouvement que sa propre personne

Je veux passer deux jours à Baden, où je dois prendre quelques bains. Je cherche donc à y trouver un gîte. J'ai vendu la maison que j'avais à Baden, vu que j'étais bien décidé à ne plus franchir le seuil de cette funeste demeure où m'attendaient les tristes souvenirs de la mort de ma chère fille Marie.

13 juillet.

530. Enfin il cesse de faire froid; j'ai pu passer la journée dans mon jardin. J'ai eu à ma table la quintessence des gens ennuyeux. Notre ville est complètement déserte. Il est vrai qu'elle ne regorge jamais de gens très-aimables, mais il y a des moments où je me sens moi-même aimable en comparaison de tout ce qui m'approche. Heureusement que cette comparaison ne flatte pas ma vanité.

Mes fleurs sont belles; c'est la seule impression qui me soit restée de ma journée. Je ne me rappelle pas un seul mot de tout ce qui m'a été dit. Les journaux eux-mêmes n'apportent pas d'idées nouvelles bien gaies. Les Turcs dévorent les Grecs, et les Grecs coupent la tête aux Turcs; ce sont les nouvelles les plus agréables que j'aie apprises.

18 juillet.

531. En somme, j'ai reçu d'excellente marchandise de Saint-Pétersbourg. Jusqu'à présent l'Empereur Alexandre tient bon comme au jour de notre séparation. Mais cela ne suffit pas pour faire avancer les affaires; il faut pour cela que je donne mon coup d'épaule.

Au point où en sont les choses, il y a trois éventualités possibles : l'explosion immédiate de la lutte, une intervention, ou la localisation de la querelle.

Si les deux premières hypothèses se réalisent, je serai retenu par cent liens divers; il n'en serait pas de même dans le dernier des trois cas. Dieu sait quelle solution l'emportera. L'éventualité la moins probable est celle que le monde regarde comme la plus probable de toutes, c'est-à-dire la première. J'ai dépêché cinq ou six courriers, tous très-diligents : c'est qu'il ne s'agit de rien moins que de la vie ou de la mort du sens commun. Le bon sens, voilà la meilleure définition du droit, du repos et de la réalisation du but que je considère avec un petit nombre d'hommes comme étant le meilleur,

ni-.Toril A VIF.NNK (I82i;. ITJ

et (]iriin(> masse d'iinbëciles, de fous et de coquins nomment la mauvaise cause.

23 juillet.

532. .Veii ai fini avec mes différentes expéditions. J'ai le senliniriit de me trouver au milieu d'une toile que je tisse comme mes amies les araignées, que j'aime parce que je les ai si souvent admirées.

L'Empereur Alexandre et moi nous avions la même manière d'envisager ce qui se passe aujourd'hui. Mais l'Empereur a cliangé de résidence; aussi ne peut-on pas affirmer qu'il restera fidèle au point de vue que nous avions adopté, moi si facilement, lui si difficilement. Le cadre dans lequel un homme se trouve exerce une grande influence sur lui ; il a besoin d'une grande force d'âme pour résister à l'action de son entourage, d'une plus grande encore pour la braver. L'Empereur tient encore bon, mais il se trouve seul au milieu des siens. Les uns veulent le contraire de ce qu'il veut, et l'ont bien prouvé; les autres n'ont pas la force de rien vouloir. Pour ne pas faire fausse route, il faut séparer le Czar de son entourage. Il veut ce que je veux moi-même, mais son entourage veut le contraire.

Dans cette situation morale, l'Empereur Alexandre a pris la seule résolution qu'il fût possible de prendre : il di différé toute action réelle et s'est replié moralement sur moi. C'est parla que s'explique ma toile d'araignée. Des toiles de ce genre sont jolies à voir, tissées avec art, et résistent à de légères attaques, mais non pas à un coup de vent.

J'ai fait valoir mes moyens moraux dans toutes les directions; ce serait donc une affaire faite. Mais cet état de choses enchaîne la pauvre araignée au centre de sa mince toile.

Voilà qui va bien pour le moment; quant à l'avenir, ou l'unité de vues qui existe entre l'Empereur et moi amènera un heureux résultat, ou bien un coup de vent déchirera la toile.

Baden, le 24 juillet.

533. Pendant deux jours je prendrai ici des bains, puis j'irai passer trois jours à Vienne, et ainsi de suite.

J'ai éprouvé une impression pénible en revoyant la ville où j'ai perdu la moitié de ce qui m'attachait à la vie. Beaucoup de gens, qui peut-être valent bien mieux que moi, se plaisent précisément aux lieux où les attendent de tristes souvenirs. Moi je voudrais, au contraire, faire disparaître du sol de tels endroits; je voudrais non-seulement les rendre inhabitables, mais encore les anéantir de manière à en effacer jusqu'à la moindre trace. Je voudrais les voir couverts de ronces et de hautes herbes, seir> blablesà un désert; car c'est la seule image qui soit en rapport avec l'état de mon cœur. C'est pour cela même que j'aime les cendres, et les anciens avaient bien raison de les aimer et de les honorer. La mort est l'opposé de la vie, le passé est le contraire du présent, le néant est la négation de l'existence. Avoir trouvé le moyen de conserver les restes d'êtres aimés, en en changeant la forme et la substance, cela constitue une belle découverte; c est la seule qui réponde à ma manière de voir et de sentir. Où la vie a disparu, il ne faut pas la rappeler; ce qui a tenu à la vie doit finir avec elle.

Ma femme a de tout autres idées, et elle est toute désolée de voir que j'ai vendu la maison qui me rappelle de si cruels souvenirs. Elle aurait aimé la garder, quitte à ne plus l'habiter jamais. Pour ma part, j'ai la consolation de savoir qu'elle sera démolie prochainement. Dans quelques années il n'en restera plus rien.

Vienne, le 11 août.

554. Il est arrivé de Saint-Pétersbourg une longue lettre de l'Empereur Alexandre à l'Empereur François, et une autre à mon adresse*. La situation du Czar est difficile. Ce n'est pas

* Voici ce que l'Empereur écrit de Czarskoé-Sélo à Metternicli, le 17 juillet 1821 : « L'union entre les trois Cours dont la divine Providence a si com-

HITOMl A VIKNNK (IK'21). 47&

une pclito alTaire do s'rnfj.ijjcr (oui à cimi» «l;iiis uiic voie toule (lilït'iciitt' (It; celle qu'on :i suivie prndani sa vie enlierc. Ma situation à moi est hieii plus laeile à cause de mes antécédents ; quoi qu'il en soit, elle ne laisse pas d'avoir ses difficultés.

Le l'i ince Régent est décidé à venir ù Vienne au mois d'octobre prochain.

21 août.

i>3i>. Le sort en est jeté. Strangford a quitté Constantinople. Ce n'est pas la guerre, il est vrai ; mais je suis pris, comme je le craignais, et je ne puis songer à quitter Vienne, parce que je porte tout le fardeau sur mes épaules. Il n'est pas admissible qu'un soldat s'éloigne pendant le combat.

Je provoquerai immédiatement la réunion d'un nouveau Congrès.

28 août.

o36. Il y a huit jours, ma mère m'invita à venir la voir dans sa villa, qui se trouve à une demi-lieue de distance de Vienne. A huit heures du soir je montai en voiture. Dès neuf heures le bruit courait en ville que j'étais parti en poste pour aller à la rencontre de l'Empereur Alexandre; on tirait de mon départ toutes sortes de conclusions alarmantes; la situation était fort grave, disait-on. Et cependant le même soir, à onze heures, vingt-cinq personnes de ma société habituelle étaient réunies chez moi. Gela prouve une fois de plus que je ne puis faire un pas sans mettre tout le monde en émoi.

plétement béni les efforts ne saurait désormais se foncier que sur la confiance la plus réciproque comme la plus illimitée : celle que votre auguste Souverain a bien voulu placer dans mes intentions et dans mes vues ne se démentira pas, i njalgré toutes les lifficultés plus particulièrement inhérentes à la position de la Russie que les affaires de l'Orient amènent journellement. Je me suis expliqué à cet égard sans réserve vis-à-vis de l'Empereur François. Il trouvera dans ma lettre, j'aime à l'espérer, une nouvelle preuve de la constance de mes principes, comme de toute l'étendue de mon amitié. » (iVole de l'Editeur.)

29 août.

537. Je li-j en ce moment l'ouvrage de madame de Staël, intitulé : Dix Années d'exil. C'est un livre riche d'idées, plein d'imagination, mais écrit dans un style insupportable comme tout ce qui sort de la plume de cette femme extraordinaire. Tous les portraits, à l'exception de celui de Bernadotte, sont marqués au coin de la vérité et de l'esprit. Le portrait de Fouché, par exemple, se trouve tout entier dans la phrase que voici : « Fouché est le seul homme qui peut véritablement seconder Bonaparte, en portant, malheureusement pour le monde, une sorte de modération adroite dans un système sans bornes. »

Elle dit tres-justemcnt en parlant des Français : « Les besoins de l'amour-propre chez les Français l'emportent beaucoup sur ceux du caractère. Une chose bizarre, c'est que les Français, qui saisissent le ridicule avec tant d'esprit, ne demandent pas mieux que de se rendre ridicules dès que leur vanité y trouve son compte d'une autre manière. Il est inouï combien il est facile de faire prendre une bêtise pour étendard au peuple le plus spirituel de la terre! »

Comment cette femme, qui a si bien dit, si bien senti tout cela, n'a-t-elle pas senti naître en elle quelques doutes au sujet de la question de savoir si ce même peuple est réellement fait pour l'égalité, la fraternité et la liberté? Madame de Staël ne s'élève pas au-dessus des hommes de parti doués d'imagination ; elle voulait une chose, mais n'en acceptait pas les conséquences. Chaque fois qu'elle aboide le domaine de la politique ou de l'administration, ou qu'elle parle des actions d'un homme quelconque, elle ressemble à quelqu'un qui prétendrait que rien n'est meilleur pour la santé que l'arsenic, qui, à chaque page de son livre, ferait les descriptions les plus ingénieuses et les plus saisissantes des horribles souffrances qu'entraîne l'absorption de ce poison, et qui dépeindrait les angoisses des victimes tremblant à l'approche de la mort. Avec des gens qui ont une tête pareille, la discussion est difficile.

III loi II A VlINM. (IH'21). 411

Napoli'on m'a .souvent parlé d'elle. J'Mlo m'a môme prié mm fois de dcm.indcr pour elle la permission rie faire ce quelle désirait le plus au monde, c'est-à-dire de pérorer dans les salons de Paris. Du reste, il ne semble pas facile de me tourner la tête, vu que je lui ai résisté sans faire {jrand effort .

L'histoire de son passa{je par Vienne en 1HI2 mérite d'élre rap[)eléc. M. Hocca , qui l'accompaj^nait , élait as>ifjné à comparaître tlevant la justice comme déserteur de l'armée française et menacé d'extradition.

Il ne suffit pas à madame de Staél d'avoir obtenu simplement la promesse que M. Rocca ne serait pas remis aux autorités françaises, car elle voulait le présenter dans les salons de Vienne. Le fonctionnaire dont elle s'est plainte si amèrement (le directeur de la police, Hager) était le meilleur, le plus honnête des liommes, mais il était, à coup sûr, très-roide. Elle lui avait demandé la permission de présenter M. Rocca ; il lui répondit : « Mais, madame, faut-il que nous fassions la guerre pour l'amour de M. Rocca?» A quoi madame de Staël répliqua : « Pourquoi pas? M. Rocca est mon ami et sera mon époux. >» Cela prouve que dans ce monde l'esprit tout seul n'est pas bon à grand'chose. Talleyrand disait avec raison : « L'esprit sert à tout et ne mène à rien. » La célébrité était pour madame de Staël une puissance. Plus je vis, plus je m'approche avec défiance de cette puissance -là.

3 septembre.

558. Chaque jour m apporte une preuve nouvelle de ce fait , que l'Empereur Alexandre est ancré dans mon école. Je le comprends, et c'est beaucoup. Sa situation est extrêmement difficile. A quoi cela aboutira-t-il ? L'ami Wellington a dit : « Le diable m'emporte s: je le sais. » J'en dis tout autant. Quoi qu'il en soit, je marche en avant, comme si j'étais sûr de dominer les événements à mon gré. L'homme le moins fanfaron du monde est obligé, dans de certaines situations , d'affecter une assurance qui , dans des circonstances

ordinaires, est l'apanage exclusif de la jactance, ce défaut ridicule entre tous.

Capo d'Istria est dans un grand embarras. Il veut le mouvement, tandis que son Empereur n'en veut pas.

15 septembre.

539. Le temps m'a tellement accablé de fardeaux de tout genre que j'en compte plus que de cheveux sur la tète. Aussi mes cheveux sont-ils devenus tout blancs, ce qui m'étonne moins que leur persistance à ne pas vouloir me quitter.

Quels agréments on s'est mis sur les bras en Grèce ! Il n'y aurait pas de chapitre assez long pour énumérer tout ce que cette question recèle de germes malfaisants. L'envoyé de Russie à Florence est un bien vilain homme : il attise le feu de toutes ses forces. Heureusement que sa sphère d'action est plus bornée que l'espace rempli par sa volumineuse personne. Le pauvre Empereur Alexandre ne sait plus où donner de la tête, mais jusqu'à présent il ne l'a pas encore perdue.

Le temps continue d'être affreux. Il n'aurait pas été difficile à madame de Staël de prouver que si le temps est mauvais, c'est uniquement parce que la constitution anglaise n'a pas été introduite partout; l'abbé de Pradt pourrait dire, au contraire, que cela tient à ce que les colonies ne sont pas encore émancipées; sir Robert Wilson, que cela provient de ce que la constitution espagnole n'a pas encore fait le tour de l'Europe; enfin le professeur Thiersch, que la faute en est à la lenteur de son expédition teutonique, qui n'est pas encore entrée dans le port de Volo.

26 septembre.

540. Je suis rentré cette nuit avec l'Empereur, nous revenions de voir les manœuvres. J'ai trouvé des montagnes de lettres de Saint-Pétersbourg. Etaient-ce de bonnes nouvelles?

RETOim A VIINNF (1821). 419

Non. Do iiiiitivalscs? Non. S'agissait-il de choses sensées? Non. !><' clioses (lcsn{;it'al)Ies? Non. Do <lioses spirituelles? Non. HaisoniiaMos? Non plus. Et rpioi donc? PitovaMfs ? Oni.

Si je no connaissais pas mon monde, il y aurait de quoi devenir fou.

S6 septembre.

541. C'est quelque chose de particulier que les miracles du prince (\c llolienlolie. Le Pape et le Roi de Bavière ont mis un ternie à ses exploits de thaumaturge. Chaque fois que j'entends de nos jours vanter une chose en faveur de laquelle s'élève la voix puhlique, je me dis que cela n'est pas sérieux ou que c est une duperie. Mais quand on me parie d'un saint qui vient de surgir et qui fait des miracles dans les salons, je me défie tout à fait du saint ainsi que de ses œuvres. Car des princesses ne sont pas précisément le meilleur sujet d'expérience pour les faiseurs de miracles; mais, par contre, elles offrent des ressources inépuisables au prestidigitateur qui les exploite. Du reste, il y a une grande distance entre saint Hohenlohe et saint Cagliostro ; le premier a établi son quartier général à Wurzbourg, le second avait établi le sien à Paris. Toutefois la question de lieu n'est pas décisive en ce qui concerne le nombre des croyants naïfs et des dupes ; car partout ceu.x-ci sont aussi nombreux que les grains de sable qui couvrent le rivage de la mer. Jésus-Christ a lutté pendant trente ans pour faire triompher la vérité, tandis qu'il ne faut à Hohenlohe que trente minutes pour s'imposer, lui et ses tours de magicien. Ainsi va le monde. On trouverait difficilement des gens ayant une foi plus robuste que Jean Paar et Maurice Dietrichslein le père. Ce dernier prétend que les aveugles que le prince de Hohenlohe n'a pas guéris, voient fort bien, mais que c'est par pur entêtement qu'ils se heurtent à tous les coins. Quand on le serre de trop près, il se retranche derrière cet argument irréfutable : « Mais je l'ai vu. » C'est ainsi que chacun a sa manière à lui de croire ou de se laisser persuader. Je crois aux miracles de Jésus-Christ sans les avoir vus ; Die-

tiichstein croit aux miracles de Hohenlohe qu'il se figure avoir TUS réellement.

!«'■ octobre.

542. . . . Nous sommes toujours dans l'attente ici : le Roi d'Angleterre se décidera-t-il à faire le voyage de Vienne ? Rien n'est plus incertain que ce que doit faire Sa Majesté Britannique. Dans tous les cas, l'auguste voyageur choisirait une saison très-mauvaise. Je ne sais pas comment on s'y prendra pour qu'il se plaise chez nous. On fait des préparatifs, et les fêtes qu'on organisera à son intention réussiront comme toutes les fêtes qu'on donne à Vienne ; mais de la fête au plaisir il y û encore un abime.

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