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RESOLUTION SOUVERAINE

D'après la situation que vous avez exposée nettement dans votre rapport , je trouve qu'il convient d'adopter , pour la marche politique à suivre, les principes suivants : travailler dans la limite du possible à éviter et à empêcher toute espèce de complication politique, en tant que cela peut se faire sans préjudice pour nous-mêmes; dans le cas où les complications politiques ne pourraient être empêchées, observer une stricte neutralité et en tirer le meilleur parti possible, en tant que nous pourrons le faire sans violer les principes de la légalité et de la justice. Si, pour éviter un plus grand mal, il fallait en venir à l'échange de la Galicie, on tâcherait de faire en sorle que du moins cet échange eût lieu sans que ma Monarchie y perdit rien. A ce propos, vous aurez soin de vous renseigner exactement, mais d'une manière discrète, sur la valeur de cette province ainsi que de celle qu'il nous conviendrait d'obtenir en retour; vous me présenterez le travail que vous aurez fait à ce sujet, travail dans lequel vous aurez d'ailleurs à étudier toutes les mesures qu'il convient d'arrêter et de prendre conformément aux principes que j'ai résolu de suivre; le tout me sera soumis, pour que j'en prenne connaissance et que je l'approuve.

Vienne, le 17 janvier 1811.

François, m. p.

AVANT ET APn^S T,A rAMPAONF, OK RUSSIE. (18II-I8I2.)

SIR LA POSITION ET l' ATTITUDE DE l'aUTRICHE DANS LA GUERRE QUI MENACE d'éclater ENTRE LA FRANCE ET LA RUSSIE.

(Note 61, p. 239, t. I.)

178. Metternich à l'Empereur François (Rapport), Vienne, le 26 mars 1811. — 179. Metternich à l'Empereur François (Rapport), Vienne, le 25 avril 1811. — 180. Metternich à l'Empereur François (Rapport), Vienne, le 28 novembre 1811. — 181. Metternich à l'Empereur François (Rapport), Vienne, le 15 janvier 1812. — 182. Audience de Schwarzenberg chez Napoléon ( E. D. ), le 17 décembre 1811.

178. Tout prouve qu'en ce moment Napoléon est encore loin de chercher la guerre avec la Russie. Il n'est pas moins vrai que l'Empereur Alexandre s'est, sans le savoir et sans le vouloir, livré à un parti qui demande la guerre ; il la provoquera lui-même, parce que le moment est proche où il ne pourra plus résister à la réaction dans l'intérieur de ses Etats, ni lutter contre l'esprit de son armée. Le désaccord qui existe entre le parti opposé au comte de Romanzow et ce ministre va probahlement dégénérer en une guerre entre la Russie et la France.

J'ai presque perdu l'espoir de voir la paix maintenue; la guerre ne pourrait être évitée que si Napoléon consentait à faire des concessions. Or, le passé ne nous fournit aucun

exemple d'un fait de ce genre; d'ailleurs, j'ai bien des raisons de supposer que le Cabinet russe conside'rerait toute concession de la France comme une preuve que le moment présent ou prochain serait nécessairement, pour les armes russes, le moment le plus favorable pour prendre l'offensive.

La conduite politique de la France à notre égard n'est pas équivoque. On désire nous pousser en avant; on veut nous brouiller avec la Russie sous le prétexte de la question turque. Il me parait peu probable en ce moment que la France se réserve de prendre parti pour l'un ou pour l'autre quand elle le jugera à propos. D'après la situation actuelle. Napoléon ne peut viser qu'à chercher dans une opération tentée soi-disant en notre faveur un prétexte pour commencer la guerre avec la Russie.

Depuis longtemps la Russie avait essayé de nous entraîner à servir activement ses intérêts. L'entreprise a échoué; d'après la dernière déclaration du Cabinet de Saint-Pétersbourg, cette puissance semble ne plus désirer que notre complète neutralité. Toutefois, la possibilité d'une proposition d'échange faite par la France relativement à la Galicie occupe son attention, comme il est naturel. Pénétrer ce secret et déguiser les moyens d'y arriver sous une forme qui semble promettre à Votre Majesté un agrandissement quelconque de Ses États, tel est, à n'en pas douter, le but en vue duquel l'Empereur Alexandre Lui a adressé sa dernière lettre autographe.

Pour répondre à ces vues moitié avouées, moitié cachées de la Russie, j'ai cru devoir faire encore une déclaration verbale au comte de Stackelberg et transmettre des instructions analogues au comte de Saint-Julien ; j'ai informé l'un et l'autre :

1° Que Votre Majesté était prête à s'employer de tout Son pouvoir au maintien de îa paix;

2° Que, dans le cas où la guerre éclaterait, Votre Majesté se conduirait comme une puissance indépendante, qui toutefois, vu sa position géographique, avait besoin d'agir avec une grande circonspection ;

3° Qu'il était impossible , comme la Russie le reconnaissait elle-même, que Votre Majesté prêtât un concours actif à cette II. 27

puissance dans un moment où Vous viviez sur un pied d'amitié avec la France et où Vous n'étiez fondé à formuler aucun grief contre elle, dans un moment où Votre Empire avait besoin de faire appel à toutes ses forces pour cicatriser de grandes plaies à Tintérieur.

Je ne saurais dissimuler à Votre Majesté que les explications ci-dessus pourraient fort bien ne satisfaire qu'à moitié le Cabinet russe, et que si nous tenons compte du caractère de cette Cour, qui, on le sait, franchit facilement les limites du vraisemblable, il ne serait nullement impossible que nous fussions exposés à des complications d'un genre tout particulier.

Le comte de Stackelberg est venu me voir avant-hier ; il m'a montré une lettre écrite en entier de la main de son Maître et m'en a lu le passage suivant :

« Vous correspondrez avec moi directement, et vous adresserez vos lettres et courriers, dans les occasions. délicates, à M. de Koscheleff, qui jouit de toute ma confiance. Le chancelier ne saura rien de leur contenu. »

Il ajouta verbalement que l'Empereur Alexandre aurait déjà éloigné son chancelier, si cette démarche n'était pas une déclaration de guerre contre la France. Dans le cours de mon entretien avec lui, j'ai remarqué quelques tournures de phrases qui me firent supposer qu'un jour, étant données certaines circonstances, l'occupation de la Galicie pourrait bien s'effectuer sans notre consentement. La marche excentrique du Cabinet russe, que nous ne connaissons que trop, et dont le plan formé par la Russie contre la Prusse, lors de la campagne de 1805, nous fournit un exemple très -concluant, ne nous autorise-t-elle pas à admettre comme possible ce qui -paraît V impossibilité même ?

Je crois donc devoir solliciter de Votre Majesté l'autorisation de m'expliquer avec le comte de Stackelberg dans un entretien tout amical, qu'il faudrait amener sous un prétexte convenable, et de lui déclarer nettement que Votre Majesté serait forcée de considérer toute violation de son territoire comme une déclaration de guerre.

A ce propos, je pourrais également être amené à lui faire

des représentations sur la concentration de troupes russes près des frontières de la Galicie et de la Bukowine. Il serait trèsfacile d'arriver à convaincre le comte de Stackelberg que des mesures militaires de ce genre finiraient par nous forcer à mettre notre armée en mouvement, et que, par ce moyen, la Russie pourrait bien créer une situation qui serait en opposition directe avec nos vœux et nos intérêts respectifs. Ce n'est que d'après les réponses plus ou moins précises de l'envoyé russe qu'on pourrait déterminer le plus ou le moins d'urgence qu'il y aurait à prendre quelques mesures. Toutefois, ce dernier point se confond tellement avec la question générale , qu'il ne rentre pas dans le cadre du présent rapport; aussi ne pourrai-je le traiter que plus tard.

Metternich, m. p.

J'ai déjà approuvé vos propositions et vous ai autorisé à agir en conséquence.

François, m. p.

Metternich à l'Empereur François. Vienne, le 25 avril 1811.

179. Les dépêches du prince de Schwarzenberg nous permettent de voir très-clair dans les projets que l'Empereur des Français veut réellement exécuter dans un avenir prochain; je voudrais pouvoir dire qu'elles jettent du jour sur cet avenir lui-même; mais, dans le cas présent, la question de la guerre dépend trop de la Russie pour que nous puissions, avant l'arrivée du prochain courrier de Saint-Pétersbourg, déterminer avec quelque certitude la probabilité d'une explosion prochaine, ou les chances d'éviter le conflit.

En attendant, puisque l'Empereur Napoléon lui-même a ooulevé le voile, nous pouvons continuer à garder l'attitude absolument passive que nous avons observée jusqu'à ce jour, et cela sans faire tort à l'intérêt général ni à notre propre intérêt. Il faut que l'ambassadeur de Votre Majesté à Paris reçoive des ordres précis relativement à la conduite aussi bien qu'au langage qu'il aura à tenir vis-à-vis de l'Empereur

Dans le rapport du 17 janvier (n» 177), que j'ai eu l'honneur

420 RECUEIL DE DOCIMENTS (1-73-1815).

de soumettre à Votre Majesté, j'ai déjà parlé du cas qui vient de se présenter. Les déclarations faites par Napoléon au prince de Sclnvarzenbci'g ont été les mêmes que celles qu'il m'a faites au mois de septembre dernier, toutefois avec cette différence, qui est d'une importance capitale, qu'il semble désirer maintenant notre concours effectif, tandis que naguère il ne parlait que d'une neutralité conditionnelle. Le grand motil qui nous dictait notre conduite, le motif qu'il a mis en avant, était, alors comme aujourd'hui, l'incertitude de la possession de la Galicie après le rétablissement du Royaume de Pologne; mais dans son entretien avec l'ambassadeur de Votre Majesté, l'Empereur ajouta une nuance remarquable aux déclarations antérieures qu'il m'avait faites. Il parla de la possibilité d'insurrections qui, dans le cours de la prochaine guerre, pourraient éclater dans notre province de Galicie, et qu'il pourrait se trouver porté à appuyer dans l'intérêt de ses alliés les Polonais, fait qui serait de nature à provoquer un conflit entre nous et lui.

J'ai insisté trop longuement, dans mon susdit rapport du 17 janvier, sur ma manière de voir relativement à l'échange de la Galicie, pour qu'il soit nécessaire de revenir sur ce point. Notre situation s'est singulièrement améliorée, grâce à l'initiative que l'Empereur Napoléon a prise à notre égard. Il faut donc que nous profitions de cet avantage.

Il y a, dans notre silence sur le parti final que nous prendrons dans le cas d'une guerre franco-russe, un moyen de négociation très-sérieux. Mais rien ne nous empêche d'aborder dès à présent deux questions également importantes , qui découlent de la nature même des choses :

1° Qu'est-ce que Napoléon entend par un équivalent pour la Galicie ?

2° Quelle sera la situation de l'Autriche si la guerre devait se terminer à l'avantage de la France ?

Nous avons un droit absolu à obtenir un équivalent pour la Galicie, dans le cas où nous resterons neutres.

Si nous prêtons un concours actif à la France, nous pouvons prétendre à des acquisitions, et cela pour deux raisons, savoir :

le fait de V agrandissetnenl de la puissance de la France, et le droit à être indemnisés pour nos propres sacrifices.

Je ne vois donc rien qui s'oppose à ce que le prince de Schwarzenberg reçoive les instructions suivantes :

1° Rappeler à l'Empereur Napoléon que Votre Majesté ne désire que le maintien de la paix. Ce désir pourrait être indiqué d'une manière plus formelle par l'assurance que Votre Majesté est prête à intervenir dans ce sens, même auprès de la Cour de Saint-Pétersbourg,

2* Aborder et traiter directement les questions suivantes : a. Quel est, comme accroissement de territoire, de population et de revenus, l'équivalent que l'Empereur des Français nous offre pour la Galicie?

h. Quelle indemnité compte-t-il accorder à ses confédérés après la fin de la guerre? Quelles perspectives de dédommagement nous ouvre-t-il ?

c. Quelles sont la nature et l'étendue de ses plans dans le cas d'une guerre avec la Russie? Ses projets se bornent-ils au rétablissement de la Pologne?

En procédant ainsi, nous arriverons à être fixés sur la situation, nous saurons jusqu'à quel point Napoléon désire la guerre , ou si réellement la gueiTe ne rentre pas dans ses plans.

Nous éluderons ainsi l'obligation de répondre au sujet du rôle que nous jouerons dans la prochaine guerre, et nous nous assurerons la chance de pouvoir laisser cette question indécise jusqu'au moment où nous serons mieux édifiés sur la marche de la campagne.

D'après ma conviction intime, la ligne que je viens de tracer est la seule que nous puissons suivre, la seule qui soit conforme à notre intérêt. L'Empereur Napoléon lui-même ne demande pas encore une négociation en forme, il s'est borné à communiquer ses idées au prince de Schwarzenberg par voie confidentielle. Ce que je propose de lui faire répondre devrait . être dit de la même manière.

Si Votre Majesté daignait approuver ces points principaux des instructions à donner à l'ambassadeur, il faudrait ajouter

iiî in:cri:iL de documents (1-73-1815).

à CCS instructions un état de Jrt situation et des ressources actuelles de la Galicie.

Mettebnicii, m. /).

J'approuve vos propositions, et suis d'avis (|u'il faut tenter tout ce qui est possible pour maintenir la paix.

FiiANOoiS, m. p.

Me(tcinicl) à llùnijcrcur François. Vienne, lo 28 décembre 18U.

lîiO. Il est venu, le moment que Napoléon avait calculé si longtemps à Tavance, le moment où la lutte suprême de Tancien ordre de choses contre ses projets de révolution est inévitable. Qu'il triomphe ou qu'il succombe, dans les deux cas, la situation de l'Europe sera totalement chanjj^ée. Ce moment terrible, la Russie l'a malheureusement amené par la conduite la moins pardonnable.

Pour savoir quels sont les dangers qui menacent l'Europe dans cette situation, il suffit d'étudier, même superficiellement, les vues et les plans de deux puissances également redoutables pour tous, qu'ils soient alliés ou ennemis, je veux dire la France et la Russie. Pour mettre ces dangers en pleine lumière, il suffit de faire observer que la France s'apprête à porter le dernier coup à l'ancien ordre de choses, sans tenir compte de V Autriche, et que la Russie, en ayant l'air de vouloir rétablir la situation telle qu'elle était, croit pouvoir se passer de l'Autriche ellemême.

Avant d'examiner la marche que nous pourrions être obligés de suivre pour employer avec succès l'unique moyen (|ui nous reste de sauver notre existence, je crois devoir soumettre respectueusement à Votre Majesté une revue rapide et sommaire de l'état actuel des rapports que les puissances européennes ont entre elles.

La France se prépare à une nouvelle, à une grande lutte dans le Nord, sans que la guerre qui va éclater entre elle et la Russie l'empêche de poursuivre avec la plus grande énergie la guerre dans la Péninsule.

ATTITLDE DE L'AUTRICHE DANS LA GUERUE (iSll). 4-23

Les forces que l'Empereur des Français peut réunir sous ses ordres sont plus que suffisantes pour appuyer autant qu'il le faut son entreprise ; à la fin de l'année, Tarmée qu'il a sur les bords de l'Elbe, de l'Oder et de la Vistule s'élèvera de cent vingt mille à cent quai'ante mille hommes ; le chiffre de l'armée de Saxe et de Varsovie ne sera pas inférieur à cinquante ou soixante mille hommes. De plus, les confédérés' lui fourniront peut-être de vingt à trente mille hommes à mettre en ligne. Il peut donc ouvrir la campagne avec une armée de deux cent mille à deux cent trente mille hommes; or, ce chiffre est plus que suffisant, attendu que sur cette longue ligne de frontières, qui va de la Baltique jusqu'à la Valachie, il n'y a certainement pas plus qu'un nombre égal de Russes sur pied.

La Prusse se trouve dans cette situation désespérée qui fait qu'elle est obligée de craindre une dissolution complète, et qu'elle n'a que trop raison de la craindre, quel que soit le parti auquel elle s'arrête. Par suite des négociations avec le baron de Jacobi, qui a été envoyé à Vienne, et grâce aux derniers rapports du comte de Zichy, Votre Majesté connaît parfaitement l'état d'irrésolution où est encore la Cour de Berlin. Le Roi est réduit à la triste condition de ne pouvoir choisir qu'entre deux maux à peu piès également grands, et, de plus, deux partis opposés l'un à l'autre combattent l'indécision naturelle à ce prince. Le baron de Hardenberg est, il est vrai, porté à entrer dans une nouvelle coalition; il est soutenu par les hommes qui calculent que le Roi perdra son indépendance s'il signe un traité d'alliance avec Napoléon; mais il prête également l'oreille aux discours du parti contraire, qui voit l'Etat perdu sans retour si le Roi se déclare pour la Russie. La Prusse voudrait être tirée de cette situation incertaine par une résolution de l'Autriche ; mais il est indubitable que la Prusse ne voudrait pas prendre un parti qui confondrait entièrement son intérêt avec le nôtre. C'est ici que le rôle de l'Autriche devient difficile, la suite du rapport que j'ai l'honneur de soumettre à Votre Majesté le montrera. Si, en fin de compte, la Cour de Berlin devait faire cause commune avec la France,

424 lîEClIEIL DE DOCUMENTS (1773-1815).

ce qui, aj)rès tout, peut bien arriver, les forces militaires de la France s'augmenteraient de vingt mille hommes au moins. Par contre, la Prusse pourrait jeter cent mille hommes dans la balance en faveur de la Russie; car, en admettant qu'elle agît de concert avec cette puissance, il lui faudrait faire ap[)el à toutes ses forces disponibles, et elle ne pourrait les mettre „^sur pied qu'à la condition de dégarnir les frontières du Royaume de Prusse et les places fortes de la Silésie.

Dans la prochaine guerre, le Danemark sera tout à fait sur la même ligne que les États allemands confédérés. La France, il est vi'ai, ne peut pas s'attendre à recevoir de cette puissance un secours militaire; mais elle a tout aussi peu à craindre de sa part une démonstration en faveur de la Russie.

La Suède paraît avoir adopté provisoirement le parti de la neutralité. Ce qui l'engage à prendre ce rôle, c'est son impuissance absolue et l'attrait de conquêtes possibles en Russie et aux dépens du Danemark. Il serait difficile de dire à l'avance quel sera le rôle de son Gouvernement au moment où la guerre future se déroulera ; s'il restera fidèle au système de la neutralité, ou s'il jettera son dévolu sur la Finlande, dans le cas où l'issue de la lutte serait funeste pour la Russie; sur la Norvège, si la France était vaincue. A tous les égards, la Suède est placée tout à ("ait en dehors de la ligne de nos calculs.

La Porte est encore en guerre avec la Russie; elle ne terminera probablement la lutte que si on lui fait des conditions acceptables. Le i^it que la paix n'est pas encore signée à cette heure prouve que les négociations elles-mêmes n'ont pas encore été entamées pour cause d'urgence; chaque heure qui s'écoule sans amener la conclusion de la paix est autant de gagné pour le Gouvernement turc et lui permet de se reconnaître; 1 explosion prochaine de la guerre franco-russe ne peut que fournir à l'énergie du Sultan des moyens de poursuivre la lutte. La Russie finira-t-elle par renoncer aux grandes conquêtes qu'elle projetait? abandonnera-t-elle les prétentions qu'elle affichait si hautement? J'ose d'autant moins répondre nettement à cette question, que précisément la con-

ATTITUDE DE L'AUTRICHE DANS LA GUERRE (iSll). 425

duile politique que ]a Russie tient à Fégard de la Porte est absolument incompréhensible.

Dans le cours des dernières amiées, la Russie n'a cessé de suivre avec succès une politique qui n'appartient qu'à elle. Au commencement du dix-huitième siècle, sous le rèp^ne d'un grand prince, cette politique Ta élevée du rang d'une puissance asiastique à peine connue à celui d'une des puissances européennes les plus imposantes ; sous le gouvernement de plusieurs femmes illustres , elle a affermi cette influence nouvellement conquise; mais c'est elle aussi qui pourrait, sous la faible main d'Alexandre I"", rejeter cet Empire dans les steppes de l'Asie.

Il n'y a pas de puissance qui ait fait une plus triste expérience de ces principes politiques que l'Autriche. Je dirais presque qu'il ne nous reste plus qu'une épreuve à subir : nous n'avons plus qu'à devenir victimes des manœuvres par lesquelles la Russie menace aujourd'hui de ruiner même les pays européens avec lesquels elle est en rapport , et s'apprête à combler la mesure de nos malheurs, soit qu'elle essuie des revers, soit qu'elle remporte des succès dans sa guerre avec la France. Depuis Pierre le Grand, les regards du Cabinet russe ne se sont jamais tournés que du côté de la frontière occidentale de l'immense Empire moscovite; depuis cette époque, toutes les conquêtes de la Russie ont été faites aux dépens des amis ou des alliés de l'Autriche ; c'est l'influence russe qui a soutenu la Prusse dans son rapide essor, lorsque la grandeur naissante de cet Etat créait un danger pour nous ; c'est encore la Russie qui aida à faire disparaître cette puissance , alors qu'elle aurait pu nous devenir utile. C'est la Russie qui a détruit la Pologne ; en rayant ce Royaume de la carte , elle a supprimé tous les principes de la vraie politique européenne ; elle les a remplacés en érigeant un système de destruction et de pillage qui n'a trouvé que de trop fidèles imitateurs ! Si Votre Majesté n'avait persévéré dans des principes tout à fait contraires, il y a longtemps que la Porte aurait succombé aux attaques de la Russie. En 1803, la Cour de Saint-Pétersbourg travailla directement à la dissolution de 1 ancien Empire d'Al-

lemagne; elle la hâta en avilissant à dessein la dignité impériale et en sapant toutes les bases d'une constitution dix lois séculaire. Ces faits, pris entre mille, ne concordent malheureusement que trop avec la conduite politique tenue par le Cabinet russe dans ses rapports directs avec l'Autriche. Qui pourrait énumérer celte infinité de fautes qui ont été souvent amenées, souvent rendues inévitables par la conduite toujours mesquine, échappant à tout calcul, tantôt hautaine, tantôt servile, mais toujours inspirée par l'arbitraire, que cette puissance a tenue dans les guerres des vingt dernières années?

Ces considérations sont de la plus haute importance dans un moment où, pour la première fois, la Russie apparaît livrée à elle-même, où elle s'apprête à engager seule la grande lutte dans laquelle elle a jusqu'ici regardé l'Autriche et la Prusse comme les remparts de ses propres Etats. Si après le concours actif que, depuis 1807, Alexandre I" a prêté à Napoléon pour Texécution de tous ses plans, ce prince n'a d'autre but que de renverser ce même édifice à la construction duquel il a tant contribué; si la Russie, jadis si craintive, la Russie qui deux fois déjà a abandonné ses alliés à leur malheureux sort lorsqu'elle voyait ses propres frontières menacées, se montre aujourd hui prête à accepter la lutte dans l'intérieur de son Empire, combien n'est-il pas nécessaire d'examiner si cette conduite s'explique par des moyens dont elle a bien calculé l'étendue, si elle lui a été dictée par le sentiment de sa force, ou simplement par la présomption, par un aveuglement gros de périls? Ce ne sont pas des principes qui font agir aujourd'hui le Cabinet russe, cela est prouvé d'une manière irréfutable par la conduite qu'il a tenue en 1800, en 1803 et depuis 1807.

La monstrueuse alliance de la France et de la Russie devait fatalement se changer bientôt en guerre ouverte, on pouvait le prévoir du moment même où elle avait été conclue...

Dès le mois de septembre 1810, la perspective d'une rupture entre les deux puissances alliées j)réoccupait l'Empereur des Eranrais. Lors de mon retour de Paris, j'affirmai que la guerre éclaterait dans le Nord au co)nmencement de l'année

1812. L'événement a justifié mes calculs; instruit par Texpérience, je n'ai jamais compté sur un système politique stable en Russie; les démarches du Cabinet de .Saint-Pétersbourg et l'incohérence de sa conduite ont malheureusement dépassé de beaucoup mes prévisions et m'ont prouvé, de manière à n'en pouvoir douter, que dans le moment actuel, comme dans plusieurs circonstances antérieures, l'Empereur Alexandre suit l'impulsion d'un parti, sans faire entrer en ligne de compte les dangers d'une entreprise qui, même à première vue, paraît aventureuse au plus haut degré.

Fidèle aux principes que j'ai eu l'honneur d'exposer à Votre Majesté, j'ai, pendant le cours de cette année, visé presque exclusivement à éloigner les complications. Mais, dès les premiers jours, je soutenais que nous pourrions bien différer l'explosion d'une nouvelle guerre continentale, mais non l'empêcher absolument. Nous l'avons différée jusqu'à l'extrême limite du possible; il ne nous reste plus qu'à choisir le panique nous prendrons dans celte guerre devenue inévitable.

Je pourrais ici, comme je l'ai fait plus haut, m'en référer entièrement à mon rapport du 17 janvier dernier (n" 177), s'il ne fallait tenir compte de certaines considérations nouvelles, capitales, qui n'existaient pas alors, considérations dont la moindre touche à la question d'être ou de n'être pas pour le corps des États autrichiens.

L'année 1812 amènera de plus grands bouleversements que tout ce qu'on a vu jusqu'à ce jour; c'est là un fait évident pour l'observateur le plus superficiel. La proclamation d'un Royaume de Pologne sera le premier acte de Napoléon.

La Russie semble ne pas vouloir porter les premiers coups; il est d'autant plus certain que Napoléon ouvrira la campagne au moment qu'il aura jugé le plus favorable. Si la victoire se décide pour lui, toute la Pologne russe se soulèvera, et la perte de ce pays si considérable par son étendue, qui forme les véritables possessions européennes de la Russie, sera inévitable. En même temps disparaîtra la puissance de la Prusse. Entourés d'ennemis, nous nous trouverons lors de l'issue, probablement rapide, de la lutte, au milieu d'une immense

fi-dération qui ne nous laissera plus d'autre frontière sûre que la frontière turque. Si la Russie trioniplie, si elle est victorieuse dans une ou même dans deux campagnes, on peut compter que la lutte n'en sera que plus acharnée. Napoléon me disait un jour : u Au comynencement d'une gvcrre, les puissances ne tiennent jamais im compte suffisant de ce fait, qu'un homme dans ma position ne peut pas faire la paix s'il a été battu et s'il 7i'a pas reparé son échec. » Ces paroles ne sont que; trop vraies; elles le sont plus que jamais dans une guerre avec la Russie, avec cette puissance dont la prépondérance augmenterait à la suite de ses victoires dans de trop fortes proportions pour que la France, dans sa situation actuelle, ne se vit pas obligée, même sous un autre Souverain, de combattre son agrandissement par tous les moyens.

Au moment où la guerre va probablement éclater, nous nous trouvons dans une situation qu'il ne m'était guère possible de prévoir au commencement de Tannée.

A cette époque, l'année 1811 devait être consacrée à mettre un terme à nos embarras financiers ; nous avions tout lieu d'espérer que l'ordre se ferait dans cette branche si importante de l'administration. Nous voici arrivés au dernier mois de cette année, et nous nous trouvons devant un abîme dont nous ne pouvons guère encore mesurer la profondeur. J'écarte à dessein du rapport que j'ai l'honneur de soumettre à Votre Majesté tout ce qui se rattache exclusivement à des mesures d administration intérieure, soit présentes, soit futures; mais malheureusement c'est la situation intérieure qui présente aujourd'hui les plus grands dangers au point de vue de notre état politique.

Votre Majesté s'est déjà convaincue au commencement de l'année 1811 que, pendant la guerre franco-russe, il ne nous resterait d'autre alternative que d'observer une stricte neutralité ou de faire cause commune avec la Fiance. La conduite politique que nous avons tenue pendant celte année nous permettait encore de choisir entre ces deux partis. Quant aux avantages que nous offrirait l'une ou l'autre manière d'agir, Napoléon nous les indiquait sous une forme concise, dans

ATTITLDE DE L'AUTRICUE DANS LA GUERRE (1811). 429

rentretien qu'il eut avec moi le 20 seplemlne 1810*. « Il faudra à cette époque (celle de la guerre entre la Russie et la France), ou vous allier avec la France, ou bien vous tenir avec la Russie, ou, en dernière supposition, rester entièrement neutres. Le dernier parti ne vous mènera à rien; ce sera le moyen de ne rien recouvrer, et si vous gardez une neutralité purement simulée pour, à la fin de la lutte, vous ranger du parti du plus fort, celui-ci vous en saura aussi peu de gré que vous tirerez peu de profit d'une pareille conduite. »

Dans mon rapport du 17 janvier (n° 177), je réduisais toutes les questions :

1° A l'impossibilité pour nous de figurer dans la future guerre comme alliés de la Russie;

2" Au désir de ne devenir les auxiliaires de la France que dans le cas d'absolue nécessité;

3° Au désir de garder une neutralité modifiée qui nous permette, à ce moment d'extrême tension qui précède toujours la guerre, d'entrer en négociation relativement à un échan^^e de la Galicie, et d'assurer ainsi la Monarchie, même à la dernière heure, contre la perte, inévitable dans la suite, de cette importante province sans aucune compensation.

Votre Majesté a daigné prendre une résolution souveraine dans le sens de mon rapport. Il ne me reste donc, au moment oii le prince de Schwarzenberg doit être muni des instructions les plus précises, qu'à prier Votre Majesté d'arrêter les termes de ces instructions. Pour faciliter à Votre Majesté la solution de ce grave problème (si toutefois il est possible de faciliter Votre tâche dans une affaire qui, dans ses résultats, présente partout des chances d'amener la luine complète de là Monarchie), j'ose aborder l'analyse des instructions à donner au prince de Schwarzenberg.

1° Notre situation intérieure n'est pas seulement compliquée, mais encore elle est grave au dernier point.

La grande réforme financière qui a été décidée au mois de janvier 1811 a été entreprise, mais elle n'a pas reçu sa pleine

* Voir l'Autobiographie, p. 109, t. I. (xYo^e de l'Éditeur.)

430 RFCrril. DE UOCIMENTS (m3-1815).

exécution. Une moitié de la Monarchie comhat encore le système lui-même. Nos caisses sont vides; la Diète de Hongfrie actuelle pourrait bien ne pas consentir à nous prêter un concours vraiment utile pour l'avenir; tout au plus pourronsnous obtenir d'elle un subside; il faudra viser à ce (|u'il soit aussi considérable que possible. Mais, même pour atteindre ce but, il importo que le Gouvernement fasse des efforts et qu'il agisse avec la plus grande prudence.

Ne prendre aucun parti politique dans la guerre qui va éclater, c'est, d'après ma conviction intime, le moyen (Vassurer la ruine inévitable de la Monaichie. Dans une pareille situation, Votre ISIajesté serait exposée à se compromettre de toutes les manières sans aucun profit possible. L'insurrection de la Galicie, qui est un fait très-probable dans le cas où les Français remporteraient des succès marqués ; des mouvements très-possibles, peut-être provoqués par Napoléon luimême, dans les provinces illyriennes, dans les anciennes provinces de l'Autriche qui font maintenant partie de la Bavière, enfm dans les provinces frontières qui appartiennent encore à Votre ^lajesté, serviraient de prétexte à l'Empereur des Français pour profiter du moment où la paix serait conclue avec la Russie et détruire la Monarchie autrichienne privée de tous moyens de défense.

Afin cependant que Votre Majesté puisse prendre un parti quelconque, soit celui de la neutralité, soit celui de la coopération active, il nous faut un corps d'armée mobile de quarante à cinquante mille hommes au minimum, et, au moins selon les apparences, une réserve également mobile, atteignant le même chiffre.

Je ne me dissimule pas les difficultés qui s'opposent à ce que nous mettions sur pied les forces dont 'je parle; mais il faut que les moyens d'exécuter cette mesure se trouvent dans un moment où il s'agit de l'existence de l'Etat.

2° La conduite actuelle de la Prusse est, à tous les égards, dangereuse pour notre intérêt. Si les armements considérables que fait cette puissance Tamènent à s'unir étroitement avec la France, elle sera en droit de prétendre à des dédommage-

ments considérables; elle prendra en quelque sorte l'avance sur nous ; son intervention active dans la lutte nous empêchera même d'excuser le caractère absolument passif de notre attitude, que nous pourrions essayer de justifier par l'épuisement de nos finances : en effet, les ressources de la Prusse iont infiniment plus restreintes que les nôtres; de plus, le Gouvernement montre déjà par des faits ce que peut l'énergie quand il s'agit de créer des ressources militaires dans les situations en apparence les plus désespérées. Si la France a des vues dangereuses pour la Prusse , si le Tugendbund jette le Roi dans les bras de la Russie (et le premier cas surtout me parait tout aussi probable que les efforts des membres de cette ligue pour amener le second résultat sont certains) , ce pays sera immédiatement inondé par les armées françaises ; alors le sort de la Prusse sera entre les mains du vainqueur, et il n'est que trop probable que les débris de cet Empire deviendront la proie des confédérés.

Dans mon dernier rapport, j'admettais que la Prusse devînt un des alliés ordinaires de la France sans avoir à déployer des forces exceptionnelles. Je n'ai pas besoin de dire combien la situation réelle diffère profondément du point de vue auquel je me plaçais. Cette situation touche à l'une des questions les plus importantes, à celle de la dissolution possible de l'État prussien tout entier; elle menace de jeter entre les mains d'une puissance dont les intérêts n'ont rien de commun avec les nôtres, la Silésie, cette pi'ovince qui, par sa situation, nous conviendrait, et qui, de plus, nous est presque absolument nécessaire dans le cas où le Royaume de Pologne serait rétabli; elle menace en outre de nous ôter toute possibilité d'obtenir une compensation pour la perte de la Galicie.

I. Si Votre Majesté veut garder une stricte neutralité, il faut :

1* Qu'on place un cordon de troupes sur la frontière de la Galicie jusqu'à la Bukowine. Si la Prusse se jette tout à fait dans les bras de la France, ou si elle est attaquée et inondée par des troupes françaises, ce cordon devient tout aussi nécessaire le long de la frontière de Silésie.

2° Il faut que Votre Majesté mette sur pied un corps d'armée ayant pour mission de tenir la Galicie en respect et d'appuver le cordon de troupes sur le point qui serait menacé par n'importe quelle puissance belligérante.

3" Il faut également mettre un cor[)s d'armée sur pied, afin de contenir les provinces illyriennes; cette mesure me parait de la plus grande importance, particulièrement au point de vue de la police. De plus, il est nécessaire que :

4" Votre Majesté déclare nettement aux puissances belligérantes que toute violation du territoire autrichien serait forcément considérée par Elle comme une déclaration de guerre. Celte déclaration sans l'existence d'un corps d'armée disponible est illusoire, de même qu'une neutralité sans déclaration est un non-sens. Enfin :

5» Votre Majesté se trouve, vis-à-vis de la France en particulier, dans une situation telle qu'Elle ne pourra élever aucune objection contre les avantages quelconques que cette puissance pourra retirer de la guerre prochaine, et qu'Elle n'aura ni l'occasion ni le droit de rien demander en dehors de ce quElle possède actuellement; en un mot, qu'Elle ne pourra intervenir dans les arrangements auxquels donnera lieu la paix future.

II. Dans le cas où l'Autriche serait décidée à prendre une part active aux événements, il faudrait charger le prince de Sch^varzenberg :

1» De faire connaître à l'Empereur des Français la résolution prise par Votre Majesté de consentir à la mobilisation d'un corps d'armée, si

a. Napoléon prouve à Votre Majesté que, dans le cas où l'issue de la lutte serait favorable aux armes françaises, l'Autriche retirerait un avantage réel de la guerre, que non-seulement elle serait indemnisée de ses frais de guerre, mais encore qu'elle améliorerait notablement sa situation géographique et, par conséquent, sa situation commerciale et administrative; si

b. L'Empereur des Français veut reconnaître la coopération de l'Autriche en lui ouvrant la perspective d'acquérir la

Silésie, les provinces illyriennes et la frontière de Tlnn, y

compris Salzbour^.

2° Dans ce cas, Votre Majesté s'engagerait à céder au Royaume de Pologne, s'il était rétabli, une partie raisonnable de la Galicie, qui serait à déterminer spécialement; toutefois, dans la partie à céder, on ne pourrait jamais comprendre ^^ ieliczka (dont la possession continuerait d'être indivise), ni toute autre fi'ontière qui, pour des raisons stratégiques, serait considérée comme avantageuse pour l'Autriche.

3* Il faudrait stipuler expressément que, pendant la durée de la guerre, il ne pourra être question d'aucun changement dans la Galicie; autrement Votre Majesté serait exposée aux embarras administratifs les plus sérieux.

4:° Il faudrait que le corps d'armée lui-même, placé sous les ordres de généraux autrichiens, fût entièrement séparé des troupes françaises, et qu'il n'agît de concert avec elles qu'en cas d'opérations générales.

5* Les troupes étrangères n'auraient pas le droit de traverser les États de Votre Majesté.

Quand Votre Majesté aura daigné se décider pour l'un ou l'autre de ces deux partis, alors seulement le prince de Schwarzenberg pourra se mettre en route avec l'espoir de faire un voyage vraiment fructueux et la certitude de ne pas compromettre les intérêts de la Monarchie.

L'une et l'autre résolution prêtent matière à des réflexions sans nombre. Une des objections les plus sérieuses contre la neutralité se tire de l'impossibilité presque absolue de ne pas être entraînés par la Galicie et par l'esprit public en Italie et en Illyrie dans des complications sans fin, dans des complications que Napoléon a fait entrevoir d'avance, lorsqu'il disait au prince de Schwarzenberg : « Je ne mettrai pas la Galicie en révolution, si l'Autriche reste neutre; mais si mes alliés les Polonais soulèvent le pays, je ne pourrai pas l'empêcher, et, dans ce cas, des dissensions s'élèveraient facilement entre nous. » Le meilleur parti serait certainement la neutralité, dans le cas où l'issue de la guerre serait défavorable à la France; mais un rôle actif seul nous ménage des chances Il 28

AM RECIKIL DK DOCIMENTS (ma-lSlS).

de sauver notre existence, dans le cas où la France serait victorieuse.

Le choix de Votre Majesté devrait donc, à vrai dire, être déterminé par la probabilité plus ou moins (jrande dos résultats de la guerre future. Si Ton peut conjecturer l'avenir en s'appuyant sur l'expérience du passé, et surtout sur l'expérience des derniers temps, il est certain que, selon toute apparence, la France triomphera. Quant aux frais et aux autres charges, je suis convaincu qu'une stricte neutralité entraîne des sacrifices plus considérables qu'un rôle actif.

Toutefois, si j'insiste auprès de Votre Majesté pour qu'Elle prenne une résolution bien arrêtée, il va sans dire qu'une décision de ce genre est loin d'exclure une extrême prudence dans la manière de conduire les négociations, et qu'elle ne doit pas nous empêcher de viser constamment à faire prendre à Napoléon lui-même l'initiative des propositions. Bien plus, il est absolument nécessaire, à mon avis, d'entamer les pourparlers avec la plus grande circonspection ; nous devons éviter toute occasion de nous compromettre inutilement, et il est de mon devoir d'appeler l'attention de Votre Majesté sur un fait qui rentre dans les choses possibles : c'est que l'Empereur des Français, convaincu comme il l'est de notre triste état d impuissance, pourrait bien saisir n'importe quel prétexte spécieux pour couper court à toute négociation préliminaire, à toute entente préalable sur des événements à venir, sur le règlement de la condition future de l'Europe. Cette situation, qui serait pour nous la plus grave de toutes, ne semble que trop devoir être la nôtre, si l'on en juge par les derniers rapports du prince de Schwarzenberg ; il faut qu'un des premiers soins de l'ambassadeur de Votre Majesté soit de découvrir si cette supposition est fondée ; il ne peut, à cet égard, éviter les compromissions les plus sérieuses et les plus graves pour lui-même et pour l'État que s'il est autorisé à agir en s'appuyant sur la ferme conviction que Votre Majesté est invariablement fixée sur le parti qu Elle veut prendre. C'est alors seulement que je me verrai moi-même en état de proposer respectueusement à Votre Majesté, dans le plus grand détail,

ATTITUDE DE L'AUTRICHE DANS LA GlERRE (1811). 435

les mesures qu'il est absolument nécessaire de prendre pour arriver au but que nous voulons atteindre. Toutefois, dans le cas où 1 Empereur des Français confirmerait par sa conduite riiypothèse que je viens d'énoncer en dernier lieu, question sur laquelle les prochains rapports de l'ambassadeur devront nous édifier parfaitement, je prendrai la liberté de soumettre respectueusement à Votre Majesté mon humble avis sur ce qu'il nous resterait à faire.

Metternich, m. p.

La seconde alternative que vous examinez à propos des questions posées par vous me semble la plus conforme à nos intérêts. J'ajouterai qu'il faudra faire tout ce qui sera possible pour épargner à ma Monarchie, dans l'exécution des mesures proposées, toutes les charges qui pourront être évitées, aussi bien en ce qui concerne la participation active à une guerre qu'en ce qui touche nos finances. C'est aussi à ce point de vue que j'ai approuvé les instructions que vous m'avez soumises pour être envoyées à mon ambassadeur le prince de Schwarzenberg.

François, m. p.

Metternich à l'Empereur François. Vienne, le 15 janvier 1812.

181. Le prince de Schwarzenberg me rend compte, à la date du 17 décembre, du résultat de l'audience qu'il a eue de l'Empereur des Français.

Pour que Votre Majesté puisse en juger plus facilement, j'ai réuni dans un extrait sommaire les points suivants, que j'ajoute ici. Je les ai tirés des derniers rapports du prince de Schwarzenberg (n" 182), qui contiennent:

L Les idées politiques de Napoléon relativement à l'Autriche, et

IL Sa manière de voir sur la coopération de l'Autriche.

436 RECUEIL DE DOCUMENTS (l-;3-1815).

Acl I. — Idccs politiques.

Il résulte des rapports du prince de Schwarzenbcr^j que Napoléon, fidèle à l'iiahitude de suivre une marche toujours égale, toujours calculée en vue de la plus grande certitude Dossiblc, évite de se prononcer avant que nous lui ayons exprimé plus nettement nos intentions. Les points essentiels dont il a pailé sont :

a. La garantie ou Técliange de la Galicie à notre gré; h. L Uiyrie comme objet de compensation; c. La promesse des principautés turques et d'une nouvelle

frontière du côté de l'Allemagne comme objets d'acquisition.

Je n'ai pas besoin de soumettre une fois de plus à Votre Majesté mon humble avis sur l'impossibilité dans laquelle nous sommes de jamais considérer une acquisition faite aux dépens de la Porte comme un moyen de nous indemniser de nos frais de guerre. Si notre système politique n'était pas favorable à la conservation de l'Empire ottoman lui-même, même dans ce cas ime cession, qui ne peut être obtenue que par une guerre nouvelle et onéreuse, ne serait pas de nature à nous être comptée comme un dédommagement pour des sacrifices antérieurs. Toutefois, le cas serait différent si la paix devait, en attendant, se conclure entre la Russie et la Porte; toute cession de territoire à laquelle cette dernière puissance pourrait avoir consenti, serait alors avantageuse pournous. Nous pourrions nous réserver purement et simplement les territoires ainsi cédés et nous en servir plus tard pour nous arranger avec la Porte, si nous trouvions la situation des nouvelles provinces peu avantageuse pour nous.

La garantie de la possession actuelle de la Galicie j)arait être pour le moment la meilleure solution; d'autant plus qu'elle assurerait à cette importante province le repos intérieur en un temps où ce repos ne pourrait être que trop facilement compromis. En examinant cette question, je ne considère la Galicie, ni dans sa totalité ni dans ses parties, comme un objet de compensation ; d'ailleurs, si la paix devait nous

ATTITLDE DE I/ArTRICHE DANS LA GUERRE (I8II). 431

faire désirer une frontière différente de la frontière actuelle, qui serait à tracer en s'appuyant sur des considérations stratégiques, on trouverait plus d'un objet de compensation qu'on pourrait prendre sur les parties russes de la Pologne.

Je regarde les provinces illyriennes comme Tobjet d'acquisition le plus important et le plus considérable. En tout état de cause, il serait fort à désirer que nous pussions nous assurer de ces provinces ; mais cette acquisition serait plus désirable encore si la remise de ces pays, ou du moins de quelques parties de leur territoire, pouvait avoir lieu dès le commencement de la campagne ou pendant la durée de la guerre. Ce fait produirait un effet incalculable sur le sentiment public; cela est tellement certain que, dans le cas où Votre Majesté daignerait approuver ces points principaux des instructions à adresser au prince de Schwarzenberg, j'y ferais entrer cette considération comme étant une des plus importantes.

La question de la frontière bavaroise, comme celle de la frontière de Silésie, pourrait, au besoin, être ajournée jusqu'au moment de la paix; toutefois, je dois souhaiter qu'en ce qui touche la première, on tâche d'obtenir immédiatement la promesse qu'à défaut de l'ancienne frontière de l'Inn, on nous en assure au moins une autre que la frontière actuelle, c'est-àdire une ligne meilleure et mieux tracée au point de vue militaire et administratif.

Ad H. — Coopération de l'Autriche.

Ici je n'ai qu'à partir du point de vue auquel Votre Majesté s'est placée dans la résolution prise par Elle à la suite du rapport que j'ai eu l'honneur de Lui adresser le 28 novembre dernier, pour déterminer le caractère de la guerre future.

Votre Majesté ne fera la guerre ni pour se défendre contre des attaques momenlances, ni pour faire des conquêtes. Dans les deux cas. Elle serait entraînée à des sacrifices auxquels nos ressources financières actuelles ne pourraient suffire. La participation à la guerre est une conséquence naturelle de l'état des choses, de la situation intérieure aussi bien qu'exté-

43S r.ECl EIL I)F. DOCUMENTS (m:î-1815).

rieure de la Monarchie; de la situation intérieure, parce que, à moins d'un changement total dans les conditions d'existence de la phis (grande partie de l'Empire, Votre Majesté ne saurait continuer à diriger l'Etat, et que ce changement ne devient pas possible sans la guerre; de la situation extérieure, parce que les suites de la guerre future seront forcémenttrop multiples cl trop considérables pour que rAuliiche ne soit pas exposée, mille fois pour une, au danger d'être anéantie par une j)uissance extérieure, si dès mainJenant nous ne nous ménageons pas, autant que cela est possible, un meilleur avenir en jouant un rôle actif dans la marche des affaires de l'Europe. Le seul nom que je puisse donner à cette guerre est celui d'une guerre de conservation.

Selon mon humble avis, il faudrait donc que le corps auxiliaire fourni par l'Autriche se composât de vingt-cinq à trente mille hommes. Conformément à la nature des choses, ce corps opérerait à l'extrême aile droite de l'armée française, tout en restant absolument indépendant de toutes les autres dispositions priîicipales, qui ne peuvent être dirigées que parl'Empc;reur des Français.

Ce corps serait formé des régiments hongrois et galiciens qui se trouvent déjà en Galicie. A l'égard de ces derniers, il n'v aurait aucune difficulté à ce qu'ils opérassent de concert avec les troupes françaises.

En même temps que serait formé ce corps, qu'il faudrait, autant que possible, mettre sans bruit en état de faire campagne, les régiments allemands qui ne seraient pas nécessaires pour faire le service de garnison indispensable seraient envoyés en Hongrie et y seraient mis, en attendant, jusqu'au jour où ils recevraient une autre destination, sur le pied d'un corps de réserve à l'intérieur, ayant pour mission d'observer la Serbie.

Si Votre Majesté décide cette mesure dans la forme proposée, il sera tout aussi urgent d'appeler, dans la négociation prochaine, l'attention de l'Empereur des Français sur les points qui touchent à l'ensemble et qui dérivent de notre situation particulière.

Parmi ces points, je compte :

ATTITUDE DE L ALTUICHE DANS LA GUEURE (iSll). 439

1° Les considérations qui se rattachent à ce fait que la Diète de Hongrie n'a pas encore clos sa session ;

2° Celles qui naissent de la situation géographique de l'Autriche, rapprochée de 1 ëtat d'épuisement dans lequel nous nous trouvons.

Les réserves à faire sous le double rapport dont je viens de parler seraient :

a. Le soin de tenir provisoirement aussi secret que possible

tout ce qui pourrait indiquer de notre part un concours

actif dans la guerre ; h. Le droit de fixer nous-mêmes le jour où nous devrions

entrer en ligne.

Ce dernier point est d'autant plus important que, malgré la conclusion probable de l'alliance entre la France et la Prusse, il n'y a pas encore d'engagement définitif entre ces deux puissances. Nous ne pouvons donc pas encore savoir d'une manière positive si la paix ne se fera pas sur le Danube, peut-être même avant l'explosion de la guerre, ni si ces deux éventualités, dans le cas où elles se réaliseraient , ne nous forceraient pas à prendre des dispositions militaires différentes. Restreindre ces dispositions autant que possible est une nécessité qui résulte de notre situation intérieure, et la question posée à Paris a l'avantage de nous faire gagner assez de temps pour nous permettre de voir le résultat des premières opérations de l'armée française.

L'Empereur Napoléon voudrait voir confier le commandement du corps autrichien à Mgr l'archiduc Charles.

Si les raisons qui militent contre la remise du commandement à Son Altesse Impériale paraissaient toutes-puissantes à Votre Majesté, il faudrait certainement mettre à la tête de nos troupes le prince de Schwarzenberg lui-même et s'exprimer dans ce sens à Paris.

Les mesures financières et militaires qu'il faut prendre sont tout indiquées d'avance; elles sont la conséquence naturelle de la résolution que Votre Majesté daignera prendre à la suite du présent rapport*.

* La teneur de la résolution , probablement verbale, prise par Sa Majesté

440 RECUEIL DE DOCIMI.NTS (m3-1815).

AUDIENCE ACCOnDEE PAR NAPOLEON A SCHWAnZENDERG, le 17 décembre 1811.

18ii. Le rapport de M. l'ambassadeur prince de Sdnvarzeml)er{j, sur I audience que lui accorda T l'empereur Nap(jléon le 17 décembre dernier, offre deux nuances fortement accusées. L'Empereur, tout en ayant l'air de s'abandonner, resta froid et calme ; ses expressions étaient préméditées, mesurées, aussi longtemps qu'il ne fut question que de ce qu'il nous demanderait dans le cas d'une guerre contre la Russie, et des convenances de l'Autriche. Le prince de Schwarzenberg fait observer même que, dans celte première partie de l'entretien, il échappa à Napoléon quelques traits de méfiance, parce que notre ambassadeur n'avait p;i.s apporté des pleins pouvoirs et qu'il ne paraissait pas être instruit par qui serait commandé le corps d'armée autrichien. Mais tout changea au moment où il fut question de Mgr l'archiduc Charles : le discours s'anima d'une manière très-remarquable ; le discours de Napoléon devint franc et même affectueux ; il s'abandonna véritablement pour quelques instants, et l'ambassadeur finit par dire qu il n a pu rendre avec des couleurs assez vives le désir de l'Empereur des Français de voir ses vœux accomplis à cet égard, et que, d'après sa conviction, tous les avantages qui pourraient naître des sacrifices que fait notre auguste Maitre se trouvent intimement liés à ce choix.

Napoléon a commencé par déclarer :

1' Qu il ne demande pas mieux que d'entrer en arrangement avec l'Autriche; qu une armée autrichienne d'observation non-seulement ne lui serait d'aucune utilité, mais qu'elle ne pourrait que le gêner.

à la suite ele ce rapport, dérive de la conclii-iion du traité si{^né avec Napoléon, le 14 mar» 1812, par lequel l'Aiitrirlie s'enf^ajje à fournir un corps ausilinire de trente mille lioinmLS. Ce traité a déj'i été publié dans Martehs, I, 427; dans .Nelman.-», Il, ;j.'i8 ; dans De Cleucq il, ;>(J9, etc.

{yole de i Éditeur.)

ATTITUDE DE LAUTRICTIE DANS LA GUERRE (1811). Ail

2° Qu'il nous demande une armée de quarante à cinquante mille hommes, dans laquelle il y aurait six mille chevaux, la plus grande partie en cavalerie légère, et soixante pièces d'artillerie. 11 se chargerait des subsistances de cette armée, du moment où les opérations seraient commencées.

3° Ce corps d'armée serait placé sur laile droite de l'armée commandée par l'Empereur Napoléon; il formerait un corps séparé sous les ordres d'un général autrichien jouissant de sa confiance, lequel cependant n'agii'ait que d'après les instructions directes de Napoléon.

En ce qui concerne les conséquences de la .guerre :

l'L Empereur des Français regarde la Moldavie et la Valachie ainsi que la Serbie comme provinces autrichiennes, le Danube comme notre eau, dont nous devons avoir l'embouchure, soit que les Turcs cèdent ou non lesdites provinces à la Russie.

2* L'Autriche pourra, si elle le veut, garder la Galicie en entier, et Napoléon se charge dans ce cas de la lui garantir; elle pourra l'échanger contre un équivalent, en totalité ou en partie, pour avoir une bonne frontière militaire.

3° L'iUyrie doit revenir tôt ou tard à l'Autriche, le port de Trieste lui est nécessaire ; ils pourront donc servir d'objets d'échange.

4° Napoléon n'a parlé que très-vaguement de notre frontière du côté de l'Allemagne ; il n'objecte rien contre la possibilité d'un arrangement, mais semble vouloir le faire dépendre de ceux qui doivent provenir de la guerre.

5" La question de la Silésie serait décidée à la moindre faute que commettrait la Prusse ; et comme, si la guerre est heureuse, on ne manquera pas d'objets de compensation. Napoléon disposera aussi volontiers de la Silésie en notre faveur dans le cas où la Prusse ne se serait j)oint écartée de la ligne tracée, parce que toute province doit lui convenir, tandis que la Silésie est la seule qui puisse arrondir l'Autriche.

Le prince de Schwarzenberg fait observer que ces divers objets se présentent sous un aspect très-problématique, et que ce n'est que dans des explications plus positives avec M. le

(lue (le Bassano, auxcjuelles l'ambassadeur a été renvoyé par Napoléon, qu'ils pourront être éclaircis.

On presse l'arrangement avec rAutriclie pour savoir où l'on en est avec nous. Napoléon fait remarquer qu'en affaires il faut des formes et des faits pour en venir à un résultat, et que le verbia^jc ne mène à rien.

ïl fait la guerre avec répugnance et dans le seul espoir qu'il en résultera une très-longue tranquillité; mais, puisqu'il ne peut l'éviter, il la fera avec vigueur. L'Empereur a fait à cette occasion l'énumération de ses forces disponibles et indiqué la mi-avril comme l'époque où la guerre éclatera. Il protesterait contre la nomination du maréchal de Bellegarde si on voulait le destiner au commandement de notre corps d'armée.

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