LA BATAILLE D AUSTERLITZ
terrain et des individus, ayant été entièrement approuves par l\l. de Stutterlieim, guideront toutes nos démarches.
Un des premieis motifs qui doivent maintenant guider les déterminations de la Prusse est la question du Hanovre. Nul doute que Napoléon enivré de succès ne voudra pas se voir dépossédé de provinces sur lesquelles la Cour de Berlin nous a développé toutes ses vues. La force des raisonnements à tirer de cette heureuse circonstance n'a pu nous échapper, et le baron de Hardenberg a parfaitement abondé dans notre sens.
Le baron de Hardenberg m'ayant en particulier témoigné sa sensibilité sur le manque total de confiance que nous avions eu dans les démarches du Roi, je ne lui cachai pas que deux causes avaient dû y contribuer puissamment : le choix du comte de Haugwitz comme négociateur, et le retard qui avait été mis dans l'envoi d'un militaire à notre quartier général. Le baron de Hardenberg ayant cherché à éluder le premier de mes motifs, je lui demandai s'il se permettait d'être content lui-même de la conduite que le comte de Haugwitz observait depuis son départ d'ici; il m'avoua que non. « Eh bien, lui dis-je, comment voulez-vous que nous le soyons? Ce ministre laisse depuis plus de huit jours le Roi dans la plus parfaite ignorance de ce qui se passe autour de lui, et Sa Majesté Ellemême commence à lui soupçonner de la malveillance. »
Tels sont les points que nous crûmes devoir discuter. Je désire que Sa Majesté Impériale daigne approuver nos démarches. Je ne me regarde que comme auxiliaire de la commission dont se trouve chargé M. le baron de Stutterheim. Il a trouvé les questions différemment posées à Berlin qu'il ne le supposait avant d'y être ; ce n'est que par lui que j'ai appris l'état véritable des choses chez nous. Il me paraît que les moyens d'arriver à une paix moins mauvaise que celle à laquelle nous serions dans le cas de souscrire si nous étions abandonnés de nos alliés est maintenant le comble des vœux à nourrir; c'est le seul point de vue à présenter à la Cour de Berlin, en ce qu'il est le seul pour lequel nous ayons vraisemblablement du soutien à attendre La situation actuelle des affaires est
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tellement neuve pour ici, qu'il eût élo impossible de tirer plus du Roi et du ministère pour rexpcdilion du présent courrier. Le prince Dolgorouki et le grand-duc arrivent aujourd'hui; on attend d'un moment à l'autre des nouvelles du comte de Haug^\itz, et les dépêches que portera à Votre Excellence le premier courrier que nous expédierons le plus tôt que faire se pourra, lui porteront une réponse catégorique sur les vues de la Prusse et sur les moyens qu'elle croira pouvoir mettre en jeu pour nous servir ou plutôt pour se servir elle-même, en nous empêchant de devenir la proie de notre ennemi commun. Le sentiment le plus prononcé, celui qu'on nous cache le moins, est celui de la crainte que nous ne souscrivions à une paix séparée avant que nos communications puissent parvenir à Hollitsch.
Je supplie Votre Excellence de nous répondre le plus vite possible, de nous détailler de même les vues et les intentions de notre auguste Maître. L'accomplissement de cette prière me semble tendre le plus directement au but que nous espérons obtenir. Il serait même à désirer que nous fussions informés du maximum des saa^ijices que Sa Majesté Impériale croirait pouvoir faire à sa conservation, en cas de coopération active de la Prusse. Cette connaissance nous mettrait à même de répondre plus catégoriquement aux différentes questions qu'on pourrait nous proposer.
(Note 17, p. 221, t. I.)
86 Meltcrnich à Stadion (E. D.), Berlin, le 10 janvier 1806. — 87. Metternich à .Stadion (E. D.), Paris, le 7 avril 1807.
86. . .Votre Excellence s'est sans doute convaincue, par les lettres d'office que, depuis le moment de la conclusion de l'armistice, j'ai adressées à M. le comte de Gobenzl, de l'in-
quiétude qu'en toute occasion on manifesta ici de nous voir abandonner une cause à laquelle enfin on ne se croyait plus étranger.
II est hors de doute que la guerre était décidée sans la journée du 2 décembre* et ses suites immédiates; la mission de M. de Phnil **, les ordres qu'on allait expédier à M. de Haugwitz coupaient court à toute tergiversation ultérieure. La marche des troupes n'était plus problématique , et les avant-gardes s'avançaient partout en Franconie. On entrait enfin en Bohème, et il n'eût plus dépendu du Roi de pallier aux yeux de Bonaparte une détermination qui, en consolidant le ministère, enlevait la Prusse au moins momentanément à son système.
Rien ne ressemblait moins à cet état de choses que la conduite que M. de Haugwitz observait à Vienne. Il saisit le moment de l'annonce de l'arrivée de négociateurs autrichiens pour donner suite à un plan conçu dans le moment même de la signature du traité de Potsdam , et que dès lors je crus pouvoir avancer comme existant
Jamais l'opinion publique ne s'est plus prononcée qu'au moment de la funeste époque qui vit anéantir en peu d'heures les résultats prêts à se développer d'une longue suite de soins et de travaux. Tout le monde regarda M. de Haugwitz comme perdu ; on l'engloba dans la proscription de tant d'autres instruments dont s'était servi Bonaparte avec tant de succès pour neutraliser la puissance prussienne ; la nouvelle de la négociation d'un armistice, annoncée ici par ce ministre avec le plus grand empressement et accompagnée des assurances les plus positives que nous allions non-seulement faire la paix avec la France, mais qu'il regardait une alliance offensive et défensive comme assurée, suspendit toutes les opinions, paralysa tous les moyens, et fut surtout pour le baron de Harden-
* Jour de la bataille d'Austerlitz. {Note de CÈditeur.)
** De Phull, colonel prussien, avec lequel les plénipotentiaires militaires de l'Anfjleterre et de l'Autriche à Berlin, le colonel Anstruther, d'une part, et le général Crenneville, de l'autre, avaient concerté les plans de campagne.
{Note de [Éditeur.)
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berg un coup de foudre qui lui présagea ce qui nécessairement devait l'attendre.
J'ai répété ici ce que Votre Excellence aura trouvé retracé dans mes différentes dépêches ; mon but n'est que celui de vous supplier, Monsieur le comte, de bien vouloir vous convaincre de la vérité incontestable que les vues et les affaires à Berlin ont marché sur une ligne entièrement divergente des vues et de la négociation de M. de Haugwitz. Il aurait réussi en entier sans une bévue de Bonaparte ; l'article du Bulletin de l'armée qui démasquait aux yeux les moins clairvoyants les affidés de la France, produisit ici l'effet entièrement opposé à celui qu'attendait son auteur; le seul homme respectable dont le nom se trouve accolé à cette liste, le maréchal de Mœllendorf, n'hésita pas à dire à qui voulait l'entendre qu'il eût préféré se lire pendu que de trouver son nom imprimé dans ce bulletin.
La marche de notre négociation, le silence que nous observions, furent avidement saisis par le comte de Haugwitz pour avancer ici, sur un plan concerté avec Bonaparte, dans les longues et fréquentes conférences qu'il a eues avec lui à Brunn et à Schœnbrunn. Son retour à Berlin fut aussi prompt que son voyage à Vienne avait été long. Il aborda droit les questions avec le Roi, dans l'espoir sans doute d'emporter son assentiment de vive force, et ce n'est que le baron de Hardenberg qui insista pour qu'il fût enjoint à M. de Haugwitz de coucher par écrit les objets de négociations et les propositions dont il se trouvait chargé. Son rapport a jusqu'à présent fourni matière à plusieurs conseils d'État, et un secret impénétrable enveloppe les objets de délibération et les résolutions qu'ils peuvent avoir motivées. Le ministre de France seul est en pleine négociation avec MM. de Haugwitz et Lombard; il passe journellement plusieurs heures même chez ce dernier, qui jusqu'à présent évitait soigneusement d'avoir l'air d'être en relation quelconque avec les membres du corps f diplomatique.
Je me rendis le jour même de l'arrivée de mon dernier courrier chez le baron de Ilardenberg, pour lui faire les com-
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munications confidentielles dont je me trouvais chargé. Il se plaignit beaucoup du silence obstiné que nous avions gardé jusqu'à présent, du terrain que, par ce fait, nous avions laissé gagner aux agents français, du peu de confiance surtout que nous avions témoigné dans les déterminations précises du Roi. Il ne me fut pas difficile de répondre à ces reproches par les preuves dont j'étais muni de la conduite qu'avait tenue M. de IlaugAvitz à Vienne.
Il m'est impossible de soumettre à Votre Excellence d'autres* rapports sur la position actuelle des affaires que ceux que j ai puisés, comme tout le public, dans de simples apparences et de vagues probabilités; aucun de mes collègues n'a pu rien apprendre de positif sur ce que M. de Haugwitz, qu'on ne saurait regarder dans cette occasion que comme l'organe direct de Bonaparte près du Roi, a fait entrer dans un rapport soumis depuis très-peu de jours à Sa Majesté. Le ministre de Russie, le prince Dolgorouki, le grand-duc enfin, ne sont pas plus avancés en besogne que moi, malgré le poids incontestable que leur donne la résolution de l'Empereur de mettre aux ordres du Roi les divers corps d'armée qui se trouvent en Basse-Saxe et en Silésie, et qui sont dans le cas de contribuer peut-être momentanément à des vues entièrement opposées à celles de leur Souverain. MM. d'Alopéus et Dolgorouki ont expédié, il y a quelques jours, un courrier à Saint-Pétersbourg pour informer Sa Majesté Impériale que tous leurs efforts ont été vains pour apprendre le moindre détail sur les objets de négociation entre la Prusse et la France. Ils supposent que l'Empereur retirera sur-le-champ ses troupes, et qu'il pourrait bien y avoir des explications très -prononcées entre lui et le Roi.
Je ne me permets pas de douter que M. de Haugwitz n'ait été porteur de plusieurs plans d'agrandissement et d'indemnité pour les frais d'armement de la Prusse. Il suffit de connaître ce ministre, de se convaincre par les données publiées par la France même, pour ne pas douter du désir de Napoléon de satisfaire et d'avilir le Roi par le seul fait d'un arrangement amiable sur une insulte grave et directe ; d'établir en thèse
que ce qu'ose la France n'est du droit que pour elle, et que nous verrons incessamment un arrangement avantageux pour la Prusse résulter d'une lutte universelle de laquelle M. de HaugAvitz aura de nouveau su la tirer au détriment de ses alliés et de la cause générale. Il n'est pas moins vi'ai que nulle acquisition territoriale, nul échange de domaines ne pourra jamais compenser les pertes que cette Monarchie essuie de fait par l'extrême agrandissement de la France, et surtout par l'influence absolue que cette puissance colossale exercera en Allemagne. Les lignes du Weser, si ardemment désirées par la Cour de Berlin, n'offrent elles-mêmes plus de défense contre un ennemi qui se trouve établi sur leurs derrières ; les armées bavaroises, qu'on peut dorénavant regarder comme à la solde de la France, éviteront dans toute guerre à celles de Napoléon la peine d'aller attaquer de front les points de défense qu'on comptait établir depuis Minden jusqu'à la mer du Nord. Le temps n'existe plus où la malveillance d'un ministre pouvait tirer parti des pertes d'un voisin ; la Prusse; essuie directement toutes les nôtres, et le Mémoire de M. de Stutterheim * renferme des points de vue très-vrais sur la nécessité urgente dans laquelle se trouvent nos deux puissances de se lier d'intérêts et de mesures.
Le baron de Hardenberg, voyant la difficulté de faire valoir dorénavant ses principes , a prié Sa Majesté d'accepter sa démission. Il a cité à l'appui de sa demande l'état de sa santé, effectivement très-délabrée, et, parmi d'autres considérations, l'impossibilité de servir les intérêts du Roi près de la France, après l'accusation calomnieuse que Napoléon s'est permise contre lui dans ses feuilles officielles. Le Roi lui a déclaré , dans les termes les plus flatteurs, « qu'il ne saurait se séparer de lui, et qu'il se chargeait de la satisfaction qui sous ce dernier rapport lui était due ». La Reine elle-même lui a écrit la lettre la plus touchante pour l'engager à ne pas abandon-
• Ce Mémoire ne se trouve pas dans les papiers laissés par Mt-ttcrnich. Slutterlieim a rédigé un Mémoire sur la bataille d'Austerlitz; ce document a été impiimé. (^Note de C Éditeur.)
ner le Roi dans un moment aussi critique. Ce ministre s'est donc décidé à conserver encore préalablement le portefeuille ; mais on assure qu'il a déclaré catégoriquement ne pas vouloir être chargé de la présente négociation avec la France, et il est de fait que M. de Laforest ne voit que M. de Haugwilz.
Le baron de Hardenberg m'a prévenu hier confidentiellement de la démarche qu'il venait de faire, en se servant de la phrase que, sans commettre la plus noire des ingratitudes, il lui eût été impossible de ne pas céder aux instances du Roi. Je crus devoir lui répondre que, ne pouvant séparer les intérêts de la bonne cause de sa personne, je nous félicitais de sa détermination, mais qu'en qualité d'ami personnel et d'homme public attaché à nos intérêts communs, je le suppliais de ne jamais oublier que de deux manières il pouvait perdre la cause, en l'abandonnant, ou en prêtant son nom et sa réputation aux malveillants qui l'entourent. Il me rassura sur cette dernière crainte et me réitéra ce qu'assurément il pense ; le temps seul nous apprendra jusqu'à quel point il pourra réaliser ses bonnes intentions. On ne saurait se dissimuler que les hommes qui seuls pouvaient être taxés de son éloignement sont dans ce moment les plus intéressés à le conserver à son poste, et la diatribe française susmentionnée les a desservis plus qu'on ne pourrait le penser dans l'opinion publique.
Nos rapports établis naguère avec la Prusse doivent être regardés comme éteints; ils ne peuvent plus se rétablir que sur des bases nouvelles, et du choix desquelles dépendra sans doute en partie le salut des deux Monarchies
Metternich à Stadion. Paris, le 7 avril 1807*.
87. Il en est des crimes politiques comme de tous les autres ; le temps, qui déchire tous les voiles, les découvre tôt ou tard, et jamais ils ne restent impunis. Je ne saurais m'em-
* L'étroite connexion de cette pièce avec la dépêche ci-dessus nous a déterminé à placer ici ce rapport, qui a été écrit à l'époque de l'ambassade
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pêcher de déposer dans mes dépêclies, et par conséquent dans les archives du département des affaires élranjjères, le fail suivant, qui, quoique entièrement étranger à l'époque et à ma sphère présente, m'a paru trop caractéristique pour ne pas en faire mention. Mes dépêches de Li fin de l'année 1805 renferment, autant que je puis me souvenir, le reproche qui me parvint à Berlin, ou par le haron de llardeid)erg (se faisant illusion à cette époque sur la politique du comte de Haugwitz), ou par M. de Haugwitz directement, d'avoir trahi le secret de la triple conventionsignée àPotsdam /eS/iovewtrelSOS. Il me paraît même que Votre Excellence avait directement été inculpée par le comte de Haugwitz d'avoir divulgué à l'Empereur Napoléon, lors de ses conférences à Briinn, les engagements que la Cour de Prusse avait contractés vis-à-vis de la Russie et de nous. Je ne sais toutefois que trop que la chose a été dite et redite au Roi, et qu'il en avait conçu beaucoup d'humeur contre nous.
M. de Laforest, qui depuis son départ de Berlin se trouve ici, et qui n'a plus nulle raison de ménager le comte de Haugwitz, me conta, il y a peu de jours, que ce ministre, incessamment après la signature du traité de Potsdam. alla le trouver et lui fit lecture de cette pièce; que lui, Laforest, lui ayant fait des reproches d'avoir apposé sa signature à un acte pareil et de n'avoir pas employé tout son crédit pour empêcher le Roi de prendre les engagements qu'il renfermait : « Nous ne pouvions pas foire autrement, répondit le comte de Haugwitz, et vous voyez que j'ai eu soin de stipuler tout si vaguement et de nous laisser tant de latitude, que nous ne sommes liés à rien. Assurez l'Empereur que ce n'est là qu'un jeu, et que nous sommes et resterons les meilleurs amis. »
Toute réflexion sur un fait pareil est superflue. L'auteur de tant de fléaux qui, plus tard, sont venus fondre sur son pays, ne pouvait plus dignement couronner son œuvre qu'en se servant d'un traité qu'il venait de signer, pour fausser les intende Paris, en 1807; le système de l'ordre chronologique n'en souffrira pas sensiblement. {Note de [Éditeur,')