LA GUERRE DE NAPOLKON AVEC LE POUTUGAL ET LE BLOCUS CONTINENTAL
(Note 33, p. 22G, t. I.) 99. Metternicli à Stadion (E. D. ), Paris, le 16 octobre 1807.
99. Je me rendis à t'ontainebleau avant-hier soir pour assister aux fêtes du lendemain. La première nouvelle que j'y appris sous main fut la déclaration de guerre au Portu{jal. J'ai j)uisé les rensei/^nements suivants à une source parfaitement sûre. Depuis, ils m'ont été confirmés en partie par l'ambassadeur de Porlu{|al lui-même.
Mon rapport en date du 23 septembre dernier fait mention d'une violente sortie de l'Empereur à M. de Lima dans une audience dipbjmatique *. Il venait à cette époque d'adresser au Portugal la demande de fermer ses ports à l'Angleterre , de mettre sur-le-champ le séquestre sur toutes les propriétés anglaises, et de retenir comme prisonniers de guerre tous les individus de cette nation , de quelque âge et sexe qu'ils fussent.
Le Prince régent chargea son amba>sad<-in-.dc ré[)ondre au Cabinet des Tuileries qu'il était prêt à fermer ses j)orts
* Voir Héreption des diplomates après le reloiti de Najoie'on de Tilut, t. I, !.. 295. (Note de l'ÈditeurJ)
aux Anglais, que même il s'en remettait à l'Empereur pour le choix des moyens à opposer à leur commerce ; mais que ses principes répugnant à toute mesure oppressive pour d'innocents individus établis chez lui sur la foi du droit des gens, il ne déférerait jamais à cette dernière demande.
L'Empereur déclara, pour toute réponse, la guerre au Portugal , et expédia l'ordre au général Junot , nommé depuis quelque temps général en chef du corps d'armée rassemblé à Bayonne et destiné à agir contre ce pays, de se mettre en mouvement sur-le-champ. Il expédia en même temps un courrier à Madrid pour demander la coopération de l'Espagne, dont il avait eu soin de s'assurer d'avance. M. de Lima fit prier l'Empereur de suspendre ces mesures hostiles, de lui accorder un passe-port pour se rendre près du Prince régent, et de ne regarder comme ultimatum que la détermination que Son Altesse Royale aurait prise après son arrivée à Lisbonne. Le passe-port fut accordé; l'Empereur promit en même temps de ne publier sa déclaration qu'au bout du délai demandé par l'ambassadeur, mais il ne consentit pas à révoquer Tordre donné à l'armée de se porter en avant.
M. de Champagny communiqua à l'ambassadeur la réponse de son maître dans un entretien particulier, dans lequel le ministre des relations extérieures ne conserva nulle retenue. Il dit, après de longs développements sur le parti qu'avait pris l'Empereur de ne plus rien ménager envers l'Angleterre, que cette puissance étant la souveraine des mers, le moment était venu où lui Napoléon voulait être le dominateur du continent; que tout ce qui s'opposait à ses vues, tout ce qui ferait la moindre résistance serait écrasé; que, d'accord avec la Russie, Une craignait plus personne; que le sort etifin en était jeté.
M. de Lima revint à Paris pour expédier un courrier destiné à annoncer sa prochaine arrivée à Lisbonne. Il commit la grande gaucherie de retourner la nuit même à Fontainebleau , pour assister le lendemain à l'audience diplomatique d'hier.
L'Empereur commença sa tournée par moi. Il me parla d'une manière pohe de choses tout à fait indifférentes. II ne dit qu'un mot à mon voisin l'ambassadeur d'Espagne , et s'étant n. 9
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approché de celui de Portugal, qui par hasard se trouvait à côté du ministre de Danemark , il adressa à tous les deux une des incartades les plus violentes que jamais il ait encore faites à un ceicle diplomati(jue. Il se servit à peu près des mêmes phrases que M. de Champagny, atténuant toutefois celle de sa prétention à la domination universelle. Il ajouta : « Si le Portugal ne fait pas ce que je veux, la Maison de I5ragance ne régnera plus en Europe dans deux mois.
« Je ne souffrirai pas qu'il y ait un envoyé anglais en Europe ; je déclarerai la guerre à telle puissance que ce soit qui dans deux mois d'ici en auia encore un chez elle. J'ai trois cent mille Russes à ma disposition , et avec ce puissant allié je puis tout. Les Anglais déclarant qu'ils ne veulent plus respecter de neutres sur mer, je n'en reconnaîtrai plus sur terre. » Et s'adressant au ministre de Danemark , il continua : « Les événements de Copenhague sont une horreur , mais la déclaration du Roi est une infamie. »
En continuant sa tournée , il apostropha l'ambassadeur d'Etrurie : « Votre Reme est en relations secrètes avec l'Angleterre , lui dit-il , — mais j'y ai mis bon ordre. »
S'arrétant devant le sénateur Grœning, il lui demanda s'il était le député de Brème. Sur sa réponse affirmative, il lui demanda : « Comment va-t-on chez vous? » — « ^lal, Sire », lui répondit M. de Grœning. — « Eh bien, vous irez plus mai encore. Brème et Hambourg sont des villes anglaises; je saurai les traiter en conséquence. » Il revint sur ses pas, et finit l'audience après s'être encore entretenu avec moi sur le lieu actuel du séjour de Sa Majesté Impériale et sur quelques détails de son voyage.
Votre Excellence peut aisément se figurer l'effet que produisirent sur tous les assistants les sorties violentes de T Empereur, dont je n'ai pu qu'affaiblir les traits en les rép('lant. Elles prêtèrent sur-le-champ aux roinmentaires les plus étendu;^, rjui ne purent nous rester étrangers.
Je me rendis une heure après celte audience chez le ministre des relations extérieures,
A peine avais-je pris place, que ^L de Cliampagny me
prévint qu'il avait une communication entièrement confidentielle à me faire. «Vous voyez, commença-t-il, où tendent maintenant les vues de l'Angleterre. Elle a nouvellement adopté pour base, le Roi même vient de proclamer des principes incompatibles avec l'existence de l'ordre social en Europe. L'Empereur est décidé à s'opposer de toutes ses forces au succès de scènes telles que celles qui viennent de se passer en Danemark; il ne peut plus se contenter de demi-mesures. L'Angleterre a refusé la médiation de la Russie. Je ne puis pas entrer dans assez de détails pour vous prouver combien les propositions que j'ai été chargé de faire l'année dernière à lord Lauderdale reniermaient d'abnégation de la part de l'Empereur, combien elles étaient peu analogues à la hauteur de sa position. L'Angletei're refuse la paix quand on la lui offre; il faut donc la forcer à la iaire.
Il II ne reste que trois puissances en Europe : la France , la Russie et l'Autriche. Il est digne de vous de contribuer directement à l'œuvre salutaire que se propose l'Empereur. Vous éprouvez depuis longtemps que votre pavillon n'est pas plus respecté que les autres; mais le Roi vient de déclarer qu'il ne reconnaîtra plus de neutralité; il déclare ne s'être emparé de la flotte danoise que pour l'empêcher de protéger et de couvrir le commerce des neutres ; il prend en sus le spécieux prétexte de la soustraire à la France, tandis que l'Empereur n'a jamais songé à s'en servir. La Russie va faire cause commune avec nous. L'Italie entière obéit à limpulsion de la France; il ne reste donc que vous pour fermer tout accès au continent. J'ai cru devoir proposer à Sa Majesté la forme confidentielle que j'observe vis-à-vis de vous aujourd'hui. Vous aurez de cette manière la chance de l'initiative dans des mesures d'un commun intérêt. Cette communication restera entre nous. M. d'Andréossy même n'en est point prévenu. »
M. de Champagny ayant interrompu ici cette espèce de discours, au moins dix fois plus long que je n'ai cru devoir le noter, je pris la parole pour l'assurer que , dans la forme qu'il me disait avoir choisie pour me transmettre cette communication, je reconnaissais avec plaisir une attention particulière.
— «Mais quel est le but auquel vous voulez arriver? Vous ne disconviendrez pas que nos relations avec l'Angleterre ne sont assurément pas de nature à devoir vous alarmer ; nos ports mêmes lui sont encore fermés, tandis que nous les avons ouverts aux Russes. >>
« — Voilèi bien, reprit INT. do Champajjny, une mesure qui porte sur un fait; mais le commerce? »
« — Quant nu commerce, dis-je au ministre en l'interrompant, vous rendriez un service réel à nos douanes si vous dénonciez un entrepôl de marchandises anglaises ; je vous réponds dans ce cas de leur saisie. "
« — Je sais , continua-t-il , que vos lois sont tout à fait prohibitives, mais c'est justement pour cela que vous souffrirez moins des mesures rigoureuses qu'il s'agit de prendre. Vous êtes plus que nulle autre puissance une monarchie continentale; aussi étes-vous plus que nulle autre intéressés à y voir rétablir la paix et la tranquillité : elle est impossible sans la paix maritime. L'Empereur se verra forcé à laisser jusqu'à sa conclusion ses armées à peu près sur tous les points qu'elles occupent maintenant; il ne désire rien plus que de les faire rentrer; vous ne pouvez, de votre côté, qu'attendre ce moment avec ardeur pour réduire également votre système militaire ; il faut donc contribuer à l'amener. L'Empereur désire que vous fassiez déclarer que, si l'Angleterre ne rend pas la flotte danoise et ne révoque pas les principes énoncés dans la dernière déclaration, vous rappellerez votre ministre de Londres, et que vous renverrez à la même époque, par exemple au 1" décembre, le ministre anglais de Vienne. »
« — Je ne puis, lui dis-je, que prendre ad référendum le vœu que me fait témoigner l'Empereur Napoléon ; mais sans même me permettre de réflexions sur le fond de la question, avcz-vous bien calculé les pertes que vous essuierez par la suppression totale de notre navigation ? Nous seuls faisons le cabotage, notre pavillon approvisionne vos côtes et celles du royaume d'Italie; que gngnerez-vous donc en nous proposant d'ajouter à des mesures qui sont déjà loin assurément de porter l'empreinte de relations amicales?» — «Nous y [)erdons
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plus que VOUS, répondit M. de Champagny. Personne ne souffre davantage de Tétat actuel des choses et de celui qui momentanément doit encore avoir lieu ; mais nous forcerons r Angleterre à la paix, et nous y arriverons. » ,
<t — La Russie vous secondera-t-elle dans ces mesures ? » j demandai-je à M. de Ghampagny.
a — Nous croyons être sûrs que oui; l'Empereur Alexandre adoptera toutes les mesures de Napoléon pour arriver au but que nous tous désirons également. Expédiez un courrier à Vienne avec la communication que je viens de vous faire, nous aurons la réponse à la même époque où vous recevrez des nouvelles relatives à la convention. Je dois, au reste, vous prévenir que si la réponse était négative, l'Etyipereur vous ferait faire la même déclaration d'une maiiière officielle. »
Voilà tous les traits principaux d'une conversation qui ne s'écarta jamais des formes les plus confidentielles et les plus amicales. Je crus devoir saisir cette occasion pour toucher, pour la première fois depuis la remise de la dépêche ostensible, la corde de l'alliance.
Js dis à jM. de Ghampagny que la forme confidentielle que dans celte occasion il avait adoptée, m'autorisait à m'expliquer de même vis-à-vis de lui. «D'où vient que vous nous demandez de sortir d'un état de guerre tacite (car la fermeture des ports ne saurait être regardée sans doute d'une manière différente) , pour nous déclarer contre l'Angleterre d'une manière tout à fait prononcée, tandis que quand nous vous proposons d'appuyer nos relations d'amitié et de bonne intelligence actuelle sur des bases également plus décidées, vous ne nous donnez aucune réponse? Il y a longtemps que je ne vous ai parlé de notre rapprochement plus intime, parce que c'était sans doute à vous de répondre à la dernière communication que je fus autorisé à vous faire dans le sens et sous les formes mêmes que vous désirez ; mais la circonstance me mène droit à cette question. »
M. de Ghampagny s'embrouilla dans une phrase qui ne renfermait pas de réponse à la question directe que je lui adressais ; il finit par me dire : « Mais, justement, en liant votre
tM RECUEIL DE DOCUMENTS {m.1-l8ir>J.
oavise à la nôtre, en raj>procliant nus Inlérèts par le fait, une union intime pourrait s'ensuivre. »
u — Mais je suis étonné, lui dis-je, qu'avec l'une des propositions l'idée de l'autre ne vous soit point venue. »
Mémo réponse ambi(;uë, de laquelle je ne recueillis que la question : « Que désirez-vous donc au fond? »
li — Nous désirons, lui dis-je, voir cesser d'un côté de trop funestes préjugés, et d'un autre, renaître un état de sécurité qui ne peut reposer que sur des bases convenues et explicites. »
« — INIais une garantie de vos possessions pourrait vous être «lonnée, me dit M. de Champagny ; vous savez que l'Empereur n'a aucune vue sur vous, soyez-en bien convaincu. »
Rien n'est plus frappant, et en même temps plus pénible pour le négociateur cbargé de traiter avec M. de Gbampagny, que l'extrême difféi'enre qu'il met entre le rôle étudié et la réponse improvisée. Il débite le premier avec un véritable flux de paroles ; on ne tire de lui la seconde qu'en phrases détachées qui ne vous offi ont aucun moyen de rapprochement. II est par suite toujours infiniment facile de s'apercevoir oij s'arrête la leçon du jour.
Toute réflexion sur la communication que renferme le présent rapport me paraît rendue superflue par le fait positif que Napoléon, dépassant toute mesure, bien au delà même de tous les calculs, a fait comprendre qu'il accompagnerail la demande officielle qu'il nous adresse maintenant sous des formes confidentielles, par une déclaration de guerre en cas de refus. Je puis garantir cette assertion.
Il s'est publiquement vanté d'avoir trois cent mille Russes à ses ordres; je ne crois pas à la vérité de ce fait, que M. dt^ Chanip.igny se serait sans doute empressé de me confirmer positivement si la certitude en existait réellement. INIa question parait l'avoir pris au dépourvu ; il est revenu plusieurs fois sur cet article et ne s'est jamais servi que des phrases : «je crois, — j'ai tout lieu de croire, — nous n'avons point de doute », etc.
Mais que ce soit ou non, — cela n'altère en rien la question
du moment. Il s'est fait un cliangement total dans les formes de Napoléon depuis peu; il parait croire avoir atteint le point où la modération ne lui offrirait plus qu'une gêne inutile. La paix de Tilsit et l'extrême faiblesse de l'Empereur Alexandre devaient le faire ai'river là. Sûr d'avoir paralysé le Cabinet de .*^aint-Pétersbourg pour un certain laps de temps que l'Empereur des Français calcule mieux qulaucun autre, il n'a besoin que de maintenir ses anciens et futurs ennemis dans une attitude passive. Il n'a jamais perdu de temps, il en perdra tout aussi peu dans l'intervalle, et Alexandre reviendra de ses illusions quand Napoléon, depuis longtemps, ne lui laissera plus que des regrets à partager avec le reste de l'Europe, prête à se fondre dans un immense creuset.
Nous sommes de toutes les puissances continentales celle qui est la plus directement et la plus immédiatement menacée. L'antique et vénérable réunion de tant de peuples heureux sous le sceptre tutélaire de l'auguste Maison d'Autriche ne soutiendra pas le premier choc, un choc dirigé par la fougue d'un homme qui mieux que nous connaît nos côtés vulnérables, qui bien plus qu'on ne croit a médité les moyens les plus directs pour notre destruction, qui, le jour où il rentrerait en lice ouverte avec nous, n'aurait plus d'autre but que d'anéantir son dernier et malheureusement trop faible contre-poids.
Mais le sort, la durée d'un Empire peuvent-ils dépendre de la frêle existence d'un seul individu? On n'est que trop en droit de se faire cette question quand les moyens d'éviter un funeste conflit sont aussi problématiques.
Le sont-ils dans le cas présent? Ce dernier ne nous offre-t-il pas quelques chances précieuses pour rasseoir sur des bases momentanément inébranlables notre existence entière et intacte? Serait-il possible d'éluder une demande qui, par son extrême inutilité sous tous les points de vue politiques, ne semble mise en avant que pour fournir des prétextes d'embarras et de brouillerie, si le contre-coup qu'elle ne peut manquer d'exercer de la manière la plus funeste sur le commerce français ne lui donnait pas le caractère d'un acte de rage pure
et aveugle ? Ce sont là autant de questions que je ne me permets pas d'aborder. Leur solution est réservée à la haute sagesse de Sa Majesté Impériale ; mais il est de mon devoir le plus rigoureux de Lui soumettre ma conviction intime que dans cette occasion, plus que dans nulle autre, la fougue de Napoléon ne connaîtra plus de bornes, et que sa soif de domination universelle ne saurait être mieux secondée que par une mesure insuffisante de notre part.
ARRIVÉE DE l'aMBASSADEUR RUSSE TOLSTOY A PARIS, ET RArPOKTS DE LA FRANCE AVEC LA RUSSIE.
(Note 25, p. 223, t. I.) 100. Metternich à Stadion (E. D.), Paris, le 12 novembre 1807.
400. M. le comte de Tolstoy est arrivé à Paris le 1" novembre, accompagné de M. de Nesselrode, conseiller d'ambassade , d'une demi-douzaine d'attachés et d'un aide de camp.
... Il me serait difficile de peindre à Votre Excellence la simplicité et la franchise parfaite avec lesquelles il s'est expliqué vis-à-vis de moi. Il me répéta ce qu il m'avait fait dire par le comte de Nesselrode, que ses instructions lui prescrivaient de s'en tenir entièrement à moi. Il ajouta pouvoir me dire tout à fait confidentiellement que l'Empereur son maître se souvenait avec plaisir de m'avoir connu personnellement dans des moments où de grands espoirs avaient lié les deux Empires; que la position de la Russie et de l'Autriche n'avait fait qu'empirer depuis, mais que nous étions heureusement encore debout, et qu'il comptait sur l'amitié que je témoignerais ici à son ambassadeur.
Je dis au comte de Tolstoy : « Nous n'avons tous et ne pouvons avoir qu'un but, celui de conserver notre intégrité au milieu du bouleversement général. L'Europe, ou plutôt quelques parcelles de l'ancienne Europe, se trouve placée d'un