RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA RUSSIE
côté ; — l'Empereur Napoléon de l'autre. Il vous caressera aujourd'hui pour tomber sur vous demain, il en fera autant de nous ; nous aurons tous deux éternellement à lutter contre ses projets subversifs et envahisseurs ; la lutte a longtemps été ouverte et n'a malheureusement été que trop mal menée ; notre position réciproque exige maintenant qu'elle se borne à la défense des principes qui formeront toujours la base de votre existence et de la nôtre. Nous avons deux écueils également dangereux à éviter, celui d'une brouillerie ou celui de ses fausses caresses : nous nagerons entre les deux écueils si nous sommes sages et amis. »
« — Je suis parfaitement de votre avis, me dit le comte de Tolstoy; croyez que ma Cour voit absolument de même, malgré des apparences tout à fait trompeuses. Je ne sais ce que ces gens veulent faire de moi, mais ils sont fous s'ils croient que je serai leur dupe. » — « Ayez Fair de l'être et ne le soyez pas, interrompis-je ; soyons amis et communiquons-nous des notions qui, prises isolément, ne mènent souvent qu'à de fausses conjectures, mais qui, rapprochées, nous conduiront droit à des vérités qu'on voudra justement nous cacher. »
Il me prévint que l'Empereur lui avait dit la veille que tous ses différends avec l'Autriche étaient aplanis; qu'il avait signé une convention qui avait coupé court à tout, et qu'il ferait sur-le-champ évacuer Braunau. — 11 ajouta, me dit le comte de Tolstoy : « L'Empereur d'Autriche s'est prêté avec une grâce parfaite aux mesures équitables que je lui avais proposées relativement à l'Angleterre, et je m'en vais donner les facilités nécessaires à un courrier que le comte de JNIetternich va envoyer à Londres. »
« — Eh bien, que ferez-vous vis-à-vis de l'Angleterre ? » lui demandai-je. — « Il faut bien, me répondit-il, que nous en passions également par là, et vous avez très-bien fait de suivre la marche que vous tenez. »
Il me demanda des détails sur notre nouvelle frontière en Italie, et sur le terme de l'évacuation de Braunau. — Je lui dis ne voir aucune difficulté à lui donner connaissance de la convention du 10, d'autant plus qu'il y avait un article qui
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re(]ardait le passage des troupes russes de Catlaro. «C'est, selon toute apparence, ajoutai-jc, un Louquet qu'on a voulu vous donner ici. On se serait empressé de vous accorder cette demande à Vienne, si elle y était parvenue par votre ambassadeur. Je vous avoue que cette conviction a seule pu me porter à la faire entrer dans notre convention d'ici, à laquelle elle devait être étrangère. » — «Vous avez raison, me répondit l'ambassadeur, l' Empereur n'a eu rien de plus pressé que de m'en prévenir, et tout à fait dans le sens que vous supposez. Je vais vous faire une singulière question, ajouta-t-il, mais il faut que nous parlions fianchement. Avez-vous des articles secrets dans votre convention? » — «Je suis sûr qu'on veut vous le faire croire, interrompis-je, et je vous prouverai facilement le contraire en vous montrant l'exemplaire mémo de la convention que je vais échanger, le seul que j'aie ici. » « — Non, me répondit-il, on ne me l'a pas dit explicitement, mais on a fait tout ce qu'on a pu pour me le faire sous-entendre. » — «Eh bien, lui dis-je, voilà les étrennes de votre ambassade à Paris, et vous en verrez bien d'autres. »
Voulant le sonder sur le degré de confiance qu'il me montrerait par rapport à la Tuiquie, jelui dis que j'avais appris ici de source sûre que le sort de ce pays allait être mis sur le tapis. «Vous allez donc faire ici votre paix avec la Porte? » lui demandai-je, — «Oui, me répondit-il; mais c'est de toutes les négociations la plus facile, parce que nous ne voulons rien. Je désirerais que vous eussiez pu voir les mines étonnées de ces messieurs quand je leur ai dit, de la manière la plus ronde et la plus simple, que nous ne demandions aucune cession ù la Porte. Je sais que l'on croit également chez vous que nous voulons acquérir la Moldavie et la Valachie; je vous jure qu'il n'en est rien : et qu'en ferions-nous? » Je lui fis remarquer que le temps présent me paraissait effectivement devoir j)rovoquer de préférence des mesures conservatrices, et que nulle lésion d'un tiers ne me paraissait possible sans un nouvel agrandissement de la France ; il se rangea complètement à mon avis, et me pria d'assurer positivement ma Cour que la Russie ne prétendait à aucun agrandissement aux dépens de la
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Turquie, et de détruire des données fausses qui auraient pu prendre racine chez nous.
Je ne me permets pas de juger sur ces apparences le fond de la politique russe ; mais je me sais gré d'avoir fixé il y a longtemps mon opinion sur l'exagération extrême des relations d'amitié étroite entre les cabinets de Saint-Pétersbourg et des Tuileries, qu'il entrait dans la politique française d'accréditer généralement. Mes rapports font foi de cette vérité ; je n'ai plus de doute maintenant qu'elle gagnera chaque jour en évidence.
Notre rôle me paraît fixé , et la haute sagesse de Sa Majesté Impériale a préparé tous les moyens pour suivre une ligne de conduite infaillible, parce qu'elle est tracée par l'ensemble même des circonstances générales et de notre position individuelle. Nous avions à redouter plus que toute autre conjoncture le rapprochement complet entre nos deux puissances voisines. Ce danger est éloigné; nous pouvons, avec plus de vraisemblance, nous trouver exposés dans quelque temps à une nouvelle levée de boucliers de la part de la Russie, et aux embarras qui nécessairement en résulteront pour nous; mais nous aurons gagné une, peut-être deux années; notre existence, notre intégrité se trouveront entre temps conservées, et s'il est impossible de vivre autrement qu'au jour le jour, nous n'en avons pas moins plus de chances qu'aucune autre puissance de l'Europe d'arriver intacts au grand jour qui mettra fin à un état essentiellement précaire, parce qu'il est hors de la nature et de la civilisation.
BRUITS RELATIFS AU DIVORCE PE NAPOLÉON ET A SON MARIAGE AVEC VNE GRANDE-DUCHESSE.
(Note 25, |). 223, t. I.)
101. :Metternich à Stadion ( E. D. ), Paris, le 30 novembre 1807. — 102. Meticrnjch à Stadion (E. D. ), Paris, le 6 décembre 1807.
101. J'ai eu riionneur d'entretenir Votre Excellence, dans plusieurs de mes précédents rapports, des bruits depuis lon{jtemps répandus du prochain divorce de l'Empereur. Api'ès avoir circulé sourdement, ils forment, depuis près de deux mois, le sujet de discussions publiques et générales. Il en est de ces bruits comme de tous ceux qui ne sont pas détruits dans leur germe : ils portent sur un fond de vérité, et seraient étouffés très-vite, s'ils n'étaient directement tolérés. Mais quoique la certitude du fait existe , on est loin d'en connaître les détails. Des recherches suivies, et des relations avec quelques personnes liées avec l'Impératrice, m'ont procuré quelques données tout à fait secrètes, que je n'hésite pas à garantir comme certaines.
L'Empereur, depuis son retour de l'armée, avait eu vis-à-vis de son épouse un maintien froid et souvent embarrassé. II nhabitait plus la même pièce qu'elle, et beaucoup de ses allures journalières avaient pris un pli différent de celui qu'elles avaient toujours eu. Les bruits de la répudiation de l'Impératrice commencèrent à cette époque à prendre un caractère plus sérieux; parvenus à la connaissance de cette princesse, elle se borna à attendre qu'ils lui fussent confirmés d'une manière directe, sans faire paraître à l'Empereur la moindre inquiétude.
Le ministre de la police se rendit un jour chez elle à Fontainebleau, et, après un court préambule, il lui dit que le bien public , que la consolidation surtout de la dynastie actuelle exigeant que l'Empereur eût des enfants, elle devrait bien adresser des vœux au Sénat afin qu'il se réunît à elle pour appuyer prés de son époux la demande du plus pénible sacri-