‹ MémoiresChapitre 40 sur 121 · AUDIENCE SOLEXXEI.IE DE NAPOLÉON, LE 15 AOUT · texte numérisé non relu

AUDIENCE SOLEXXEI.IE DE NAPOLÉON, LE 15 AOUT

(Note 29, p. 224, t. I.)

114. Metternich à Stadion (E. D.), Paris, le \7 août ISOS. — iî5. Mcttcinicli à Stadion (E. D.), Paris, le 17 amit 180S.

114. .. . Tout semblait aimoncer la très-prochaine arrivée de Napoléon. Les opinions étaient divisées dans le public sur le lieu oîi il descendrait. Beaucoup de gens prétendaient qu'il éviterait de se montrer aux Parisiens, qu'il se rendrait à Rambouillet. Il déjoua complètement ce calcul, et arriva le 14 à quatre heures de Taprès-midi à Saint-Cloud. Nous reçûmes le même jour, à onze heures du soir, l'annonce d'une audience diplomatique pour le lendemain, jour de sa fête. Si son arrivée précipitée et inattendue à Saint-Gloud peut avoir été motivée par des rapports disant que le public pen?ait qu'il ne se montrerait pas à Paris le 15 août, elle peut également l'avoir été par le désir d'amener une scène unique dans son genre et dans les procédés qu'à l'occasion des cercles diplomatiques il a suivis jusqu'à présent. Il voulait me parler, mais non pas seul à

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seul; il voulait le faire en face de TEurope, et la journée d'hier offre sous ce rapport un intérêt bien extraordinaire.

Après que Napoléon eut reçu les compliments de tous les corps constitués de l'Etat, le corps diplomatique fut introduit à l'audience à l'heure accoutumée. Le nonce ne s'v ti'ouvant pas, je me plaçai le premier. L'ambassadeur de Russie se mit à ma droite, celui de Hollande et les autres ministres continuèrent le cercle. L'ambassadeur ottoman était le cinquième ou le sixième dans les rangs. Tous ces détails ont leur importance.

Il commença sa tournée par moi, et me parla de la chaleur de l'été dernier, de la santé de ma famille, etc. II adressa des questions tout aussi insignifiantes à mon voisin, et après avoir expédié très-lestement sa tournée, il revint au comte de Tolstoy et lui dit : « Eh bien, vous avez de bonnes nouvelles de la Finlande?» L'ambassadeur ayant confirmé ce fait: « L'expédition anglaise, reprit l'Empereur, n'a pas été d'une grande utilité au Roi de Suède; elle a transporté en Espagne les troupes qui devaient le secourir; je suis fâché que les Anglais n'y aient pas débarqué cinquante mille hommes; ils peuvent v rester un, deux, même trois mois ; ils n'y resteront pas quatre. »

Puis se tournant vers moi, il me dit, avec un air qui n'annonçait pas d'ordinaire l'approche de l'orage : « Eh bien, et l'Autriche arme beaucoup?» — « Non, Sire, lui répondis-je, elle met à exécution les mesures organiques que, depuis la paix de Presbourg, elle avait conçues et arrêtées; elle ne fait en cela que suivre l'exemple de tant de voisins à la hauteur desquels il lui importe de se tenir. » — A partir de là, il me dit, avec une ample paraphrase, à peu près mot à mot ce que j renfermait la Note du 30 juillet*, que m'avait écrite, visiblement sous sa dictée, M. de Champagny. Citer à Votre Excellence les réponses que je lui fis, serait de même copier mes lettres au ministre des relations extérieures; je me bornerai à recueillir ici des phrases et des faits nouveaux qui éclaircissent le terrain mieux encore que cette correspondance.

* Voir note 28, p, 253, t. T. (Note de i Éditeur.)

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L'Empereur ne fit jamais mention des l'éserves, il ne mo parla que de la levée de la milice, de la précipitation surtout avec laquelle nous avions exécuté nos mesures militaires. « Vous en voulez donc à quelqu'un, ajouta-t-il, ou vous craignez quelqu un ? A-t-on jamais vu a{;ir avec une précip'îation pareille? Si vous y aviez mis un an, di.\-huitmois, il n'y aurait rien à dire; mais ordonner que tout soit prêt le 1(1 juillet, comme si ce jour-là vous deviez être attaqués ! Vous avez donné par là une impulsion à l'esprit public qu'il vous sera très-difficile d'arrêter. — Voyez ce qui s'est passé à Trieste. On y a insulté mon consul; ce fait seul suffirait pour motiver une p^uerre, si je la voulais ; j'ai traité l'Autriche avec beaucoup d'égards ; elle n'est nullement déchue de sa grandeur; je pouvais tirer de Trieste cinquante millions, je ne l'ai pas fait; si jamais j'v rentre, il faudra donc que je brûle la ville ! Je ne veux pas la guerre, je ne veux rien de vous ; 1 Empereur François, le comte de Stadion, le comte de Meltcrnich, M. de Champagny (qui me tenait bloqué par derrière), ne la veulent pas, tous les hommes sensés ne la veulent pas; eh bien, moi qui connais la marche des choses humaines, je vous dis que je crois que nous l'aurons malgré la volonté des gens de bien; une main invisible est en jeu, cette main e>t celle de l'xVngleterre. M. Adair* est de nouveau en route pour Malte, il a quitté Vienne satisfait ; l'Angleterre a gngné cinquante pour cent par vos armements — (quelle bonne objection j'aurais pu lui faire!); — depuis qu'elle espère vous entraîner de nouveau, cela la rend plus tenace, plus intraitable que jamais; vous me forcez à armer la Confédération, à lui dire de se tenir sur ses gardes ; vous m'empêchez de retirer mes troupes de la Prusse et de les faire rentrer en France, ce que je faisais quinze jours après que je fus forcé par vous à donner contre-ordre ; je n'en retire pas tuoins cent mille hommes, — je suis franc, je ne cache pas ma politiqu(>; mais

* Robort Ajl.iir , nmJjassadcur d'Angleterre à Vienne de|)ni.s le mois de juin 180G jusfju'en mni 1807, n'aurnit été, suivant l'allusion de Na|)oIéon, éloijjii '• du poste de Vienne qu'à la suite d'une entente secrète entre l'Autriche et l'Angleterre. (Note de Clùlitenr.^

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VOUS me forcez à m'adresser au Sénat et à lui demander deux conscriptions ; vous vous ruinez , vous me ruinez ; l'Angleterre peut vous donner de l'argent, mais jamais assez, et elle ne m'en donne pas ; les États de la Confédération, dtjà bien assez malheureux, se ruinent ; et quand toute la population masculine de l'Europe se trouvera sous les armes, il faudra donc faire lever les femmes? Cet état peut-il durer? Il doit nous mener à la guerre sans que nous le voulions. Qu'espérez-vous donc? Etcs-vous d'accord avec la Russie? Je ne le crois pas, mais dans ce cas vous me présenteriez une ligne de défense respectable! (Ces phrases furent adressées aussi bien à ÎM. de Tolstoy qu'à moi; cet ambassadeur conserva l'attitude la plus imperturbable.) Mais dans la supposition contraire, que pouvez-vous contre la France et la Russie réunies? Et la première guerre avec l'Autriche sera une guerre à mort; il faudra que vous veniez à Paris ou que je fasse la conquête de votre Monarchie ; vos armements déplaisent également à Pétersbourg : savez-vous comment cela finira? L'Empereur Alexandre vous fera déclarer qu'il désire que vous les cessiez, et vous le ferez, et alors ce ne sera pas à vous que je croirai devoir le maintien de la tranquillité en Europe, ce sera à la Russie ; je ne vous admettrai plus à l'arrangement futur de tant de questions auxquelles vous êtes intéressés, je m'entendrai seul avec la Russie, et vous n'en serez que les spectateurs. »

Pour que je ne pusse pas douter qu'il entendait me parler de la Turquie (l'ambassadeur ottoman était à trois pas de moi) : « Voyez, continua-t-il, la conduite que tient votre ministre à Constantinoplc ! Il fait tout ce qu'il peut pour soutfler la discorde avec la France. Nous savons tout; les Turcs nous disent tout. Vous avez fait des démarches auprès des Serbes pour qu'ils vous reconnaissent comme leurs souverains. Est-ce par vos armements que vous voulez un jour être de moitié dans nos arrangements? Vous vous trompez, jamais je ne m'en laisserai imposer par une puissance armée, jamais je ne traiterai avec celle qui voudrait m'en imposer. »

Je relevai fortement tous ces faits supposés, et ces assertions

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ridiculement fausses. Je niai calcgoriquenient la iiéj^ocialion avec les Serbes; j'établis en tbèse (]ue notre but principal était celui du maintien delà Porte dans toute son intégrité, et que, loin de désirer sa cliutc, nous regardions sa conservation comme liée à la sauvegarde de nos intérêts, que par conséquent les imputations faites à M. de Stiirmer*, sur lesquelles je m'étais déjà expliqué vis-à-vis de M. de Cbampagny, étaient, oub asées sur des suppositions (ji'atuites, ou, si ces accusations se trouvaient vraies, sur une contravention directe aux instructions les plus explicites qu'avait reçues ce ministre, instructions d'autant moins douteuses qu'elles ressortent directement des principes que je venais d'établir comme étant les nôtres.

Cette conversation, dans laquelle je répondis avec une extrême francbise et avec le plus grand calme (réponses qui également ne furent que la paraphrase de mes dernières lettres), dura cinq quarts d'heure. L'Emjiereur n'éleva pas un seul moment la voix, il ne quitta jamais ni le ton ni les expressions de la plus étonnante mesure; il m'eût positivement dit la même chose d'une façon plus énergique si nous eussions été en tête-à-tête, et je lui aurais répondu de même ; nous avions ici l'air de causer et de t^ire un cours de politique, embrassant, établissant les intérêts les plus immédiats de deux grandes puissances, touchant aux intentions, aux relations passées, présentes et futures les plus secrètes entre ces puissances relativement à l'Europe entière ; une conversation comme celle-ci, dans laquelle l'Empereur agita la question du partage de la Turquie devant le leprésentant de cette puissance, est sans doute sans exemple dans les fastes de la diplomatie.

Il est superflu de parler à Votre Excellence de 'effet qu'a produit cette longue conversation sur tous les assistants. Il n'est bruit que d'elle à Pari.^; elle était tellement extraordinaire et basée sur des antécédents si complètement ignorés des

* Internonce d'Autiiclic à Constantinople, père de celui qui fut plus ;ard ausairepréâcntant de l'Autriche près la Porte.

{Note de VEdUcu}\)

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