‹ MémoiresChapitre 42 sur 121 · AUDIENCE SOLENNELLE DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

AUDIENCE SOLENNELLE DE NAPOLÉON

elle de lui, et lui ayant demandé son avis sur Tentretien de l'Empereur avec moi, le comte de Tolstoy lui dit, avec ce calme et cette franchise qui, s'ils n'étaient l'apanage de tout homme pénétré de sa cause, auraient de toute manière dû être inventés pour l'ambassadeur de Russie à Paris : « Je trouve que l'Empereur Napoléon a très-bien parlé, et qu'il a complètement raison : mais moi aussi je suis militaire ; je vous dirai que l'Autriche ne peut sonj^er à faire la guerre à la France et à la Russie réunies; si l'Autriche a des inquiétudes, elles viennent de ce que vous l'enf ourez d'armées ; retirez-les ; d'après les stipulations du traité de Tilsit, nous ferons avancer une armée de cent mille hommes sur les confins de la Galicie, et nous vous répondons du maintien de la plus parfaite tranquillité. » Le ministre des relations extérieures, surpins, pria M. de Tolstoy de passer chez lui le lendemain matin pour continuer cette conversation...

M'étant le lendemain rendu chez le ministre à l'heure convenue, je lui répétai ce que je lui avais dit la veille sur le contenu des dernières dépêches de Votre Excellence. Je le prévins, en même temps, qu'allant expédier un courrier pour Vienne, je croyais devoir le prier d informer l'Empereur qu'en rendant compte de la conversation que nous avions eue, je me rendrais de nouveau garant, vis-à-vis de ma Cour, des intentions pacifiques qui avaient motivé les explications de Sa Majesté. «Je crois par là, lui dis-je, atteindre le but qu'Elle s'est proposé Elle-même. >»

Le ministre reçut cette assurance avec une visible satisfaction. « L'Empereur, me dit-il, m'a demandé ce matin si je vous avais vu, et quelle était votre manière déjuger les explications qu'il avait eues avec vous hier; je lui ai répondu que d'après ce que vous m'aviez fait entrevoir, il ne me restait pas de doute que vous ne les ayez prises dans le sens pacifique; Sa Majesté en a paru très-contente. Vous devez avoir remarqué, ajouta le ministre, la justice complète que Sa Majesté s'est plu à rendre aux intentions de l'Empereur d'Autriche, à celles de M. le comte de Stadion et aux vôtres. L'Empereur ne craint pas la guerre, mais il désire la paix par-dessus tout.

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Il espère que vous continuerez, comme vous Tavez lait jusqu'à présent, à vous employer dans ce noble but. »

« — A quoi mes soins, lui répondis-je, peuvent-ils servir, si TEmpereur, malgré sa conviction que mon Maître, que son ministre, que tous les hommes sensés de la Monarchie ne veulent pas la guerre, ne cesse d'opposer à cette importante masse de volontés des propos deTéplitz et d'Eger,les clameurs d'une populace ivre à Trioste, etc.? Je ne viens pas vous trouver aujourd'hui pour vous faire des communications ; je vous ai prévenu hier que je n'en avais point à vous foire avant le retour de M. de Mier. Mais je désire m'entendre avec vous sur quelques bases applicables à toutes nos relations futures. Vous m'assurez que l'Empereur ne veut pas la guerre. » — « Non, me dit INI. de Champagny, il ne la veut pas. » — « Eh bien, repris-je, à quoi bon alors les contes dont il veut nous amuser, et que sa conviction des intentions pacifiques de ma Cour devrait aussitôt réduire à néant? Gomment voulez-vous de bonnes relations sans réciprocité? Je vous déclare donc qu'à chaque propos de marchand autrichien, je vous répliquerai par une lettre de marchand français; qu'aux caquets de Teplitz, je vous opposerai ceux de Spa et d'Aix-la-Chapelle ; qu'aux propos de quelques confédérés sur les intentions guerrières de l'Autriche, je vous en opposerai au moins un nombre égal sur les intentions belliqueuses de la France. En finironsnous de cette manière? Et à qui en sera la faute? Qui veut la paix doit vouloir les moyens de la conserver, et celui qui ne veut pas des moyens ne veut par conséquent pas de la paix. Commençons par nous donner notre parole que nous ne nous jugerons que sur nous-mcines et que sur nos propres actes. »

Le ministre, dans sa manière habituelle, sans rien objecter à la force des arguments que je venais d'avancer, me parla du peuple do Trieste, de tant de lettres qui parlent de la guerre, de l'impulsion donnée à l'esprit autrichien contre la France par les proclamations des Archiducs (l'Empereur est surtout fâché, je ne sais pourquoi, contre celles de Gràtz et de Trieste). « Convenez pourtant, me dit-il, que si tant de faits ne prouvent

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pas les intentions hostiles du chef du gouvernement, ils prouvent la haine du public. »

« — Ah! repris-je, renoncez à Famour de» peuples étrangers ; la force n'est guère aimable ; nous qui avons fait peu de mal au peuple français, nous n'avons jamais eu la prétention d'en être aimés; établissons encore, sous ce rapport, la plus parfaite réciprocité ; que nos gouvernements soient unis, et nos peuples s'aimeront; commencez par l'un pour atteindre l'autre. »

M. de Champagny, sans répondre à ma juste observation, me dit : « Mais il Jaut que l'Empereur soit rassuré par des faits; il est retourné plus vite qiCil ne le voulait à Paris pour éclaircir les questions, et pour vous parler; il veut être absolument tranquillisé sur votre compte. »

« — Il ne le sera jamais, repris-je, s'il ne se place pas au point de vue que je viens d'établir. Vous voulez des faits? Nous vous en fournirons dans la juste proportion des vôtres ; si vous ne voulez pas la guerre, nous ne la voulons pas ; si vous ne la craignez pas, nous ne la craignons as non plus. L'Empereur a articulé dans la dernière lettre qu'il vous a fait écrire plusieurs propositions auxquelles il veut s'engager ; je ne puis rien préciser avant de connaître les intentions de mon Maître, mais je vous réponds que si vous proclamez, nous proclamerons; que si vous êtes tranquilles, nous le serons; que si vous le restez , nous le resterons. J ai une autre demande à vous faire en mon nom privé, lui dis-je : que l'Empereur, une bonne fois, me prouve qu'il veut la paix en n'attachant point de valeur à ce qui peut s'être fait, dit ou écrit chez nous avant l'arrivée de mon expédition du 2 août (n"' 112 et 113). J'ai vu avec infiniment de peine que Sa Majesté n'a pas accédé à ma juste et très-pacifique demande, qu'Elle voulût bien suspeiidre toute mesure jusqu'au retour de mon courrier. Comment voulez-vous que l'on juge chez nous vos demandes et vos actes ? Croyez-vous ces derniers propres à rassurer le gouvernement et le peuple? Ne mettent-ils pas d'entraves aux intentions pacifiques du premier? » M. de Champagny me dit que mon vœu était très-juste, qu'il le

soumeUrait à l'Empereur, et qu'il serait assurément accueilli par lui; «quant aux mesures, ajouta-t-il, elles ont clé ordonnées avant que je fusse en possession de votre lettre.» — «Voilà, repris-je, l'inconvénient des voya|]es de l'Empereur, qui, le contre, le pivot de la politique européenne, se trouve six mois de l'année à trois cents lieues des représentants que les grandes puissances entretiennent près de lui, parce qu'elles sont convaincues de la nécessité de relations diplomatiques autres que celles provenant d'agents subalternes, malveillants, et qui malheureusement écrivent trop souvent dans le sens que, peut-être à tort, ils croient être celui de leur maître. » M. de Champagny n'objecta rien, et je ne crois pas qu'il eût pu objecter quelque chose à une vérité aussi évidente.

Toutes les nuances sont importantes à saisir dans un moment comme celui-ci. Je suis convaincu que l'Empereur ne saurait songer à la conquête de l'Espagne, et en même temps à la guerre avec nous. Une preuve certaine qu'il louvoie, ce sont les promesses flatteuses qu'il a faites au prince Guillaume de Prusse et au baron de Brockhausen* depuis son retour de Bayonne, et celles que dans le même sens M. de Champagny a faites à M. de Tolstoy.

Cet ambassadeur sortait hier du cabinet du ministre des relations extérieures au moment où j'y entrais. Ce dernier lui adressa la même question qu'à moi sur les impressions qu'il avait emportées de l'audience; il lui demanda avec un intérêt marqué s'il m'avait vu depuis hier, quelle était ma façon de penser, etc. M. de Tolstoy ayant dit au ministre que nous étions lui et moi parfaitement du même avis sur le fait que la paix devait se consolider par des discussions franches et sur les formes confidentielles et amicales que l'Empereur avait mises dans ses explications, ^ï. de Champagny l'engagea beaucoup à écrire dans ce sens à Pétersbourg. Votre Excellence a vu plus haut que c'est le ministre des relations extérieures qui avait invité, à la suite d'un court entretien, l'ambassadeur de Russie à passer chez lui. Ce dernier, d'après l'accueil qui

* Ministre plénipotentiaire de la Prusse à Paris. [Note de C Editeur.)

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