‹ MémoiresChapitre 43 sur 121 · AUDIENCE SOLENNELLE DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

AUDIENCE SOLENNELLE DE NAPOLÉON

semblait avoir été fait à sa proposition de la veille, était autorisé à croire que le ministre remettrait la conversation sur un sujet tout à fait conforme aux vœux que l'Empereur avait exprimés sur l'intervention de la Russie dans nos différends. Mais il paraît, et la raison en est claire, que ^I. de Ghampap^ny, ayant rapporté à son maître les phrases de M. de Tolstoy, n'a pas été autorisé à provoquer de nouveau une proposition qui ne tendait à rien moins qu'à placer cent mille Russes dans le flanc de l'armée française. Il n'en fit pas mention, et le comte de Tolstoy passa à une autre question, non moins importante, qui est celle de l'exécution entière du traité de Tilsit, question qui nous intéresse autant qu'elle peut intéresser la Russie elle-même

Le ministre, dans plusieurs phrases entortillées, insinua que la France s'arrangerait avec la Prusse sur ses propres affaires. L'ambassadeur lui répliqua alors avec calme et dignité : « Le traité de Tilsit n'existe donc plus, car sur quels autres intérêts porte-t-il que sur ceux de la Prusse? Vous l'annulez donc de tait, et vous nous replacez en état de guerre? »

INL de Champagny, frappé comme d'un coup de foudre, répliqua très-précipitamment par l'assurance qu'il n'avait entendu parler que des aff ailles pécuniaires entre la France et la Prusse, de détails qu'il n'avait point cru pouvoir intéresser la Russie, et il offrit en même temps de le mettre au fait de tout; enfin le résultat de la conférence fut la promesse formelle du ministre que l'on procéderait d'abord par remplir les stipulations du traité de Tilsit.

Que Votre Excellence rassemble maintenant tous ces faits, toutes ces différentes données. Qu'elle rapproche de la position des affaires en Espagne les menaces faites à l'Autriche, qu'elle établisse une liaison qui me paraît très-naturelle entre l'époque des premières ouvertures de M. de Champagny et du général Andréossy et celle du retour de l'Empereur à Paris, de l'appel prochain d'une nouvelle conscription, de la rentrée d'une partie de l'armée en France ; qu'elle calcule les motifs que peut avoir l'Empereur de ne pas exposer une entreprise immorale au blâme qui toujours atteint les entreprises

échouées; qu'elle calcule ses moyens militaires sur l'échelle d'une guerre désastreuse à soutenir dans son dos, en même temps qu'il courrait les hasards d'une nouvelle guerre avec l'Autriche, dans laquelle il est loin de pouvoir compter sur la parfaite impassibilité de la Russie, et je suppose que Votre Excellence tombera d'accord avec moi sur la possibilité qu'avec une conduite également sage et mesurée, nous pouvons nonseulement éviter la guerre dans ce moment, mais même tirer de la complication actuelle un très-grand parti pour notre considération politique. Si le démon de la guerre, si celle main invisible, que je ne crois pas aussi invisible que le dit l'Empereur, devait malgré tous nos vœux agiter le brandon de la discorde au point de nous forcer de nouveau à une légitime défense, le moment actuel serait-il le moins propice pour cette défense? Je ne le crois pas, tant il est vrai que les mêmes mesures que condamne maintenant l'Empereur doivent nous garantir la paix ou nous sauver dans la guerre ; que, par conséquent, elles sont bonnes : mais c'est parce qu'elles le sont, qu'elles ne conviennent pas à l'Empereur des Français.

Si j'ai la conA'iction que l'Empereur ne désire pas aujourd hui nous faire la guerre, si j'ai appuyé cette conviction sur une foule de données de la plus haute valeur, je me suis malheureusement convaincu que beaucoup de gens épuisent tous leurs moyens pour la fomenter. Toutes les petites puissances qu'excite le désir de ramasser quelques lambeaux de la curée ; tous leurs agents (jui croient servir la gloire de ce qu'ils appellent la patrie, et qui ne visent qu'à faire leur courà l'Empereur; tous les agents français à l'étranger qui espèrent monter d'un cran dans la confiance de leur Maître ; tous les militaires qui craignent une guerre civile où ils ne peuvent ni piller ni acquérir de la gloire par les bulletins, et oià ils ne peuvent trouver que la mort; tous les ambitieux, tous les agioteurs remuent ciel et terre pour provoquer la guerre avec l'Autriche. Un de leurs movens constants est de tâcher de persuader à l'Empereur que nous la voulons, et qu'il est d'une impardonnable imprudence de nous laisser arriver au moment que nous croirons le plus propice pour tomber sur lui. Tous

ces efforts agissent comme la goutte cFeau; ils creusent, ils se réunissent, ils s'enflent, et ne finissent que trop souA'ent par entraîner les volontés les plus fortes. Celle de l'Empereur ne Test jamais quand il s'agit de s'opposer à la guerre.

AUDIENCE PARTICULIERE ACCORDÉE PAR NAPOLtOX A METTERNICH, LE 25 AOUT ]808.

(Xoto29, p. 224, t. I.)

116. Metternich à Stadion (E. D.), Paris, le 26 août 180S.— 117. Metternich à Stadion (E. D.), Paris, le 26 août 1808.

116. La plus mûre délibération sur le contenu des ordres que Votre Excellence venait de me transmettre m'a prouvé que toutes mes instructions se trouvaient concentrées dans le passage suivant, que j'extrais de sa dépêche :

« Notre devoir est décarter jusqu'à la raison la plus éloignée que le Cabinet français puisse alléguer pour justifier une attaque contre l'Autriche; et de même vous pouvez et vous devez entrer dans tout ce qui n'entraînerait pas une révocation des mesures que nous avons exécutées, ou une diminution ou une dispersion de notre armée de ligne. Voilà les bornes de vos pouvoirs. »

Des explications sur des accusations passées et qui ne sont plus à l'ordre du jour, me parurent ne plus devoir être présentées que sous un point de vue historique, sous celui surtout de faire valoir notre parfaite loyauté. Mais je devais tacher d'avancer le plus possible la besogne actuelle.

Je me rendis le lendemain 24 chez le ministre des relations extérieures. Je le prévins que j'étais chargé de demander une audience à Sa Majesté Impériale. Tracer ici l'entretien que j'eus avec M. de Champagny serait répéter ce que je dis avec plus de détails à l'Empereur.

L'Empereur m admit chez lui hier à sept heures du soir, avant le spectacle à Saint-Cloud.

208 RECUEIL DE DOCUMENTS Cm3-1815).

Je commençai par le prévenir que T Empereur mon ISIaître m'avait expressément chargé de lui demander une audience ; que le but de Sa Majesté Impériale dans cette démarche n'avait été que celui de lui faire parvenir par la voie de Son ambassadeur l'assurance renouvelée des sentiments qui l'animent. «Je m'acquitte, continuai-je, avec d'autant plus de satislaction de cet ordre de mon aujjustc Maître , que je le fais dans un moment où je dois regarder toutes les discussions des derniers temps comme entièrement terminées. Votre Majesté m'a fait promettre la retraite de Ses troupes des points menaçants pour l'Autriche. Je Lui promets, au nom de mon Maître, le plus strict accomplissement de ce qu'ont annoncé les patentes publiées chez nous au mois de mai dernier. Nos réserves seront jusqu'au 1" septembre toutes rendues à l'agriculture , les exei'cices de la milice vont finir avec la belle saison. Votre Majesté a-t-EIIe pris de l'ombrage du rassemblement de cinq régiments près de Cracovie ? Il sera dissous ; aucune autre mesure n'est à révoquer , parce qu'aucune mesure n'a été opposée à la situation menaçante que les armées françaises et ses troupes alliées ont prise. »

« — Ne soyons ni Empereur des Français ni ambassadeur d'Autriche, reprit l'Empereur; je vous parlerai comme à un homme que j'estime, et ne faisons pas de phrases; nous ne sommes pas ici, comme l'autre jour, en présence de tout un auditoire. Je regarde tout comme fini; ainsi il n'est pas question de revenir sur cet objet. Je n'ai jamais cru que ni l'Empereur, ni le comte de Stadion, ni l'archiduc Charles voulussent la guerre. Vous êtes mal avec la Russie, vous ne pouvez me faire la guerre sans elle ; mais j'ai craint que vous ne fussiez, par de fausses démarches, entraînés à la guerre sans le vouloir; il ne faut pas se mettre dans une position où une étincelle la décide. Tenez, une seule mauvaise parole de votre part personnellement, une fausse démarche l'eût provoquée. Je vous parle franchement, vous voyez combien elle était imminente. Je sais régner, je suis militaire, ainsi tout ce que vous pouvez me dire ne me fera jamais regarder vos armements et la disposition actuelle de votre armée différemment

de ce qu ils sont. Ce n'est pas la puissance qui forme des camps qui veut la guerre. On peut se réunir sur un seul point sans camps préalables, on se forme en marchant même. Convenez que ce sont les affaires d'Espagne qui vous ont fait peur; vous vous êtes déjà vus renversés comme j'ai renversé ce trône; cela ne serait même pas étonnant; on a dit la même chose dans le public de Paris. ^lais quelle différence! Savezvous pourquoi j'ai fait un changement en Espagne? Parce que j'avais besoin de tranquillité complète dans mon dos; que, depuis la fameuse proclamation lors de la campagne de Prusse, le misérable prince de la Paix lui-même avait, ce qu'on ne croirait pas, augmenté l'armée de terre de cinquante mille hommes; parce que l'Espagne, au lieu de mettre ses capitaux dans sa marine dont j'ai besoin pour forcer l'Angleterre à la paix — elle devient tous les jours plus intraitable . — les dépensait au renforcement de son armée, qui ne pouvait servir que contre moi. Je ne puis pas les en blâmer, j'étais devenu trop fort pour eux. Enfin le trône était occupé par des Bourbons; ce sont mes ennemis personnels; eux et moi ne pouvons occuper en même temps des trônes en Europe. Les autres dynasties n'ont pas cela de commun avec la leur ; je fais une grande différence entre la Maison de Lorraine et celle des Bourbons. Pourquoi croire à mon ambition extrême, démesurée? Vous voyez que c'est un calcul de prudence, d intérêt politique très-vrai, qui m'a fait profiter des dissensions qui régnaient dans la Maison royale. On a dit que c'était moi qui les avais fomentées; cela n'est pas vrai ; mais il me faut sur le trône d'Espagne un prince qui n'ait aucune inquiétude sur mon compte, et qui de son côté ne m'en donne pas ; l'intérêt de l'Espagne, de l'Amérique même, le réclame. »

Je n ipterrompis ces phrases que par quelques observations pour rectifier les assertions de l'Empereur sur le compte de nos armements, que je déclarai n'avoir eu et n'avoir jamais d'autre but que d assurer à la Monarchie autrichienne la sûreté et la considération intérieure et extérieure auxquelles elle est en droit de prétendre.

«Ce qui m'a peiné, me dit l'Empereur, c'est que l'on ait

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nié à YitMiiie les armements.» — «Comment aurait-on pu nier, lui cUMnandai-je, ce qu'on n'a (ait qu'en suite fie patentes imprimées, alticliées, répandues dans l'Europe entière?» — «Non, reprit l'Empereur, le comte de Stadion les a niés dans ses conversations avec Andréossy. » — «Il doit avoir nié, lui dis-je, ce qui n'est pas, les intentions offensives et hostiles; il ne peut avoir nié les tiès-simples moyens de défense que nous avons adoptés ; je connais d'ailleurs les propres paroles dont s'est servi M. de Stadion. »

L'Empereur passa alors à une discussion, qui dura plus d'une demi-heure, sia' le peu de bonne grâce qui existe dans les relations entre les deux Cours. Il se plaifjnit (tout en me priant de ne jamais faire mention à ma Cour d'ohjets aussi futiles) de ce que l'Empereur et l'Impératrice, dans les cercles, ne demandaient jamais à l'ambassadeur de France des nouvelles de lui, Napoléon. « Croyez-vous, me dit-il, qu'en vous adressant à chaque cercle des demandes de ce genre, ce soit pour être informé de ce que je sais? Non, ce n'est que pour le public, pour lui prouver qu'il existe de Souverain à Souverain de bonnes relations. Voyez plutôt le pied sur lequel je suis avec l'Empereur Alexandre : nous nous faisons des cadeaux ; ces cadeaux ne nous enrichissent pas, mais ils resserrent nos liens. J'ai voulu faire un cadeau de noces à votre Impératrice, mais elle n'a encore jamais prononcé mon nom ; ne crovezvous pas que ces cadeaux me se7'vent ici ? Eh bien , jamais une; attention de votre part! Ici, nous vous traitons personnellement mieux que nous ne devrions, parce que nous vous voulons du bien ; chez vous , jamais un petit égard pour mon ambassadeur à Vienne, différent de ceux qu'on a pour un envové de Bavière ou de Wurtemberg; toujours moins de prévenance que pour un ambassadeur russe. Vous avez vu la cnfjuetterie que nous avons mise à bien recevoir ici un de vos archiducs. Ces petites choses sont très-grandes en dernier résultat. »

Je pris la question du côté plaisant, bien qu'elle renfermât un grand fonds de vérité, sinon dans son application actuelle, du moins en principe. Je lui dis que si on avait vu la moindre

avance de sa part, que si on n'avait même pas craint chez nous de se compromettre en agissant sans ti-ouver de rcciprocitc, on n'aurait pas mieux demandé que de se mettre sur un pied de coquetterie, plus doux que de fâcheuses et continuelles explications. «Je vous réponds. Sire, lui dis-je, que je serai bien vite chargé de la remise de quelques vases, s'ils peuvent servir à consolider de bonnes relations entre nous. »

L'Empereur reprit : « jNIais je vous avais fourni de si belles occasions ! J'avais reçu à Tilsit un général que l'Empereur Alexandre avait refusé de voir ; on n'a jamais voulu saisir ce fil ; on est bien gauche chez vous ! Vous pouviez vous mettre alors sur le même pied d'intimité que la Russie ; vous ne l'avez pas voulu; cela vous aurait fait grand bien sous le rapport de vos finances.» — «Voulez-vous une alliance? dis-je en interrompant l'Empereur. Je suis prêt à convenir des bases, et je réponds à Votre Majesté que je ne saurais mander à ma Cour un résultat plus flatteur de nos discussions. »

« — Il faut des préliminaires à un tel état de choses, me dit l'Empereur; les traités ne sont rien, les procédés sont tout.»

« — Mais je n'en ai vu que de très-envenimés entre la France et la Russie , repris-je , jusqu'au moment de Tilsit ; ils firent place immédiatement aux relations les plus intimes , à tous les raffinements de la coquetterie rtiême. »

L'Empereur ne sut trop que me répondre. Il me parla du caractère personnel de l'Empereur Alexandre, de son extrême attachement pour ce Prince ; des preuves qu'ils s'étaient données de leur estime particulière et réciproque. Il m'assura qu'il lui resterait attaché toute sa vie, et que, malp^ré tout ce qu'on pouvait en croire généralement, il le regardait comme un Prince sage, ferme dans son gouvernement, et fidèle aux principes une fois établis. Il ajouta que les bonnes relations entre la France et la Russie devaient lui être attribuées à lui seul ; qu'il y avait à Saint-Pétersbourg un grand parti contre la France , etc.

Après cinq quarts d'heure d'une conversation qui ressem-

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blait bien plutôt à une (iiicrclb" ciilir amants qu'à une discnssion entre un Souverain et un ambassadeur, on vint avertir l'Empereur que le spectacle rattendait dej)uis une beure. 11 me dit : « C'est vous qui en porterez la foute aujourd'bui ; mais résumons. Je comprends donc que vous aurez foit rentrer au 1" septeml)re procbain vos ri'scrvrs, qiu^ vous lèverez le camp près de Cracovie, que rintérieur de la Monarebie se ' trouvera sous peu dans un calme parlait, et enlin <|U(>, selon vous, on reconnaîtra les Rois; si la Cour ne le veut pas, qu'elle le dise tout de suite, sinon qu'elle y mette un peu de bonne grâce, qu'elle dise un mot aimable au cbargé d'affaires d'Espagne à Vienne. L'Empereur Alexandre n'a pas attendu que je lui en adresse la demande; il m'en a prévenu par une lettre qu'il m'écrivit dès qu'il eut appris les changements en Espagne. De mon côté, dites à l'Empereur que je regarde tout comme fini, que je retirerai mes troupes de la Prusse et du ducbé de Varsovie, jusque derrière Fl^lbe; que je ne veux d'influence directe en Europe que jusqu'aux boids du Rhin , et di'indirecte que jusqu'à l'Elbe, l'Inn et Flsonzo; la chose est toute simple, je me crois plus fort en ne rétendant pas jusqu'à la Vistule, en restant plus concentre. La Prusse va redevenir la plus forte puissance de second ordre. Elle sera incessamment votre amie, votre intérêt et le sien lui en font une loi , je n'ai rien à y objecter ; je ne peux point étendre mon influence au delà de la ligne naturelle que je viens de vous indiquer. La Russie est livrée dans ce moment aux calculs de sa propre politique; elle fait des conquêtes sur la Suède, elle veut grappiller sur la Turquie; elle n'évacue pas les Principautés, et moi j'évacue la Prusse! Il me faut une conscription pour renforcer mon armée d'Espagne, qui auni des efforts à soutenir ; il ne me l'eût fallu que petite sans votre attitude, mais il me la faut grande maintenant. J'ai armé la Confédération pour remplacer cinquante à soixante mille hommes que je retire de mon armée d'Allemagne. Il y a un point en Europe qui devrait fixer nos regards réciproques : vous vovfz ce qui se passe à Constantinfiplc ; si vous aviez tenu une conduite différente dans les derniers temps, nous

nous entendrions maintenant ; mais les choses étant placées comme elles le sont par suite de votre attitude, il faudra (jue je m'entende avec la Russie ; mais je n'ai de ce cùté qu'un intérêt indirect, et peu de choses à prétendre de la Porte; — des procédés, un changement dans des petites choses, peuvent, de leur côté, amener des modifications en votre faveur. Expliquez bien à l'Empereur que ce n'est pas un motif d'ambition qui m'a dirigée dans les affaires d Espagne , mais la seule question des Bourbons, et de l'incompatibilité de leur existence avec la mienne , principe qui n'est applicable à aucune autre liaison régnante de l'Europe, et dites-lui bien que je regarde tout entre nous comme fini. »

J'avais demandé à Champagny le rappel de Séguier *, j'en réitérai le vœu à l'Empereur. Il me le promit; il ne le rappellera pas tout de suite, parce qu'il ne veut pas avoir l'air de céder à la populace de Trieste; mais il le fera en conformité du principe qu'il ne faut jamais laisser dans un pays étranger un agent qui y déplait. Il me dit que si Séguier avait tenu les propos dont je me plaignais, il était tout à fait criminel.

Le résultat de cette conversation, que je ne puis regarder que comme la dernière scène de la discussion qui nous occupe depuis le mois de juin, me paraît être le suivant :

L'Empereur Napoléon, devant faire de grands efforts pour la conquête de l'Espagne, ne songe nullement à nous attaquer dans ce moment. L'Autriche avant, de son côté, atteint le trèsgrand but d'avoir complété dans une mesure fort respectable ses moyens de défense intérieure, pourra consolider ses forces; elle n'en a pas atteint un moins grand en conservant dans la dernière discussion l'attitude honorable qui convient à une puissance de premier ordre, sans peur ni reproche.

Si je ne puis attribuer qu'aux efforts que fait un peuple sur le concours duquel nous n'étions nullement en droit de compter, le dénoûment d'une question qui paraissait devoir se compliquer beaucoup, je ne me crois pas étranger au maintien de la dignité de la Cour et de la cause que j'ai eu le bonheur

* Consul de France à Trieste. {Note de lÈdileur^

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d'avoir à défendre. Le suffrage de notre auguste Maître sera la plus douce récompense que j'anihitionnc.

Metternich à Stadion. Pariai, le 2G août 1808.

117. Je suiipo>c que Votre Excellence sera parfaitement d'accord avec la conclusion de la précédente dépêche. J^lie n'exig;' point de développements, mais elle offre des chances favorahles dans son application à notre ligne de conduite future.

L'Autriche a atteint un immense but. Elle a mis à profit le seul moment que lui offraient les derniers temps pour panser ses plaies, pour remonter sur la scène de l'Europe plus forte et plus puissante que jamais. Les événements les plus imprévus sont venus à son secours; elle n'eût peut-être pas pu exécuter ce qu'elle avait si sagement conçu, sans ces mêmes événements; mais ces événements existent, nous avons exécuté; bornons-nous à le constater, et profitons-en.

L'Empereur n'avait au fond rien à me dire hier. Il s'est donc accroché à des bagatelles; mais elles ne le sont pas pour lui. Nous établirons de meilleures relations par de petites formes que par de grandes concessions. Si nous voulons un jour la guerre, faisons-la rondement; voulant la paix, rendons-la douce en observant ces petites formes. Notre considération c->t assez établie pour que nous ne puissions craindre de la compromettre par des procédés quelque minutieux qu'ils puissent être. J'ai dit hier à l'Empereur que des procédés grands ou petits ne pouvaient exister qu'avec la plus parfaite réciprocité. Sondons le terrain et arrêtons-nous, si on ne nous répond pas dans le même sens.

Qua^.t à nos mesures militaires, qu'on parte du point de vue certain que la guerre ne peut avoir lieu avant un an; la conquête de l'Espagne sera ou impossil>le ou prompte, mais coûteuse. Elle exige de grands efforts momentanés, elle n'en exigera pas de moindres pour la maintenir. L'Empereur sera occupé pendant pluisieurs mois au delà des l^yrénécs; ses meilleures troupes en prennent la direction. Il lève une con-

AUDIENCE ACCORDÉE A METTERMCII (ISOS). 215

scrlption; mais si même, ce qui n'est pas, il pouvait remployer dans son entier pour nous combattre, il ne le ferait pas. Il nous respecte assez pour ne pas nous attaquer avec de simples recrues ; il vient d'éprouver en Espagne qu'elles ne sont bonnes que très-entremêlées à d'anciens soldats ou pour donner la chasse à une troupe battue. Et que de chances au bout d'une année! L'Empereur hasardera tous les jours moins celles d'une jjuerre disputée; l'esprit public y répugne de plus en plus, et reconduire ses armées des Pyrénées vers l'Inn n'est pas l'affaire d'un moment, et ne peut plus être l'effet d'une simple lubie.

Je prévois qu'après l'évacuation de la Prusse ( et le traité est effectivement prêt à être signé au premier jour avec le baron de Brockhausen), il laissera des forces en Allemagne et probablement en Italie pour nous observer; la plus simple prudence l'exige. N'ayons pas l'air de nous en apercevoir; rentrons dans le calme ; reposons-nous sur nos immenses ressources en cas de danger; prouvons que nous regardons le moment actuel comme le plus propice à tant d'améliorations intérieuxes, et comme le plus exempt de toute inquiétude qui pourrait nous venir du dehors.

Telle est ma manière de voir, que je n'hésite pas à soumettre avec franchise à notre auguste Maître.

J'ai témoigné hier à l'Empereur le désir de l'accompagner dans son premier voyage, convaincu que de bonnes relations entre grandes puissances ont besoin d'être cultivées sans cesse. Je lui ai dit que dans le cas où il ne remplirait pas mon vœu, je soumettrais à mon Maître celui de pouvoir aller à Vienne, ne fût-ce que pour deux ou trois semaines. J'ai exprimé avec intention l'une ou l'autre alternative, convaincu de l'utilité de la première et pour me donner la chance de pouvoir demander à Sa Majesté Impériale d'être appelé à Vienne, où je regarderais ma présence dans un moment de la plus entière stagnation dans les affaires comme pouvant fournir l'occasion à des explications verbales utiles à son service.

21G HECUEIL DE DOCUMENTS (1773-1815).

l'entrevue des souverains a ereurt.

(Note 26, p. 223, t. I.)

118. Metteinich à Stadion (E. D.), Pans, le 14 se|Ueinl)re 1808. — 119. M<tterniilià Slatlioii (E. D.), Paris, le 14 septembre 1808. — 120. Metterniiii à Stadion (E. D.), Paris, le 22 se|>teiiibrc 1808. — 121. Metternicl» à Stadion (E. D.), Paris, le 23 septeuibre 1808.

118. Un officier des chevahers-gardes, arrivé ici avant-hier en courrier de Saint-Pétersbourg, a porté à TEnipereur la nouvelle d'une détermination définitive de l'Empereur Alexandre sur le lieu et sur le moment de leur entrevue. Les deux Souverains seront rendus à Erfurt le 27 septembre. L'Empereur des Français prend la route par Metz, Francfort, Mayence, et compte être de retour ici le 15 octobre. Le Corps législatif est convoqué pour le 22 du même mois, et Sa Majesté ira, peu après cette époque, rejoindre l'armée qui se rassemble au pied des Pyrénées...

Napoléon se fait accompagner par MM. de Talleyrand, de Champagny, Maret et Duroc; le général Nansouty et deux chambellans forment le reste de sa suite. jMM. de llomanzow, de Tolstoy et de Caulaincourt accompagnent l'Empereur Alexandre. L'Empereur Napoléon a fait entrevoir à M. de Tolstoy qu'il l'inviterait à laccompagner. Cet ambassadeur a pris le Souverain au mot, et est parti de ce principe dans les entretiens que depuis il a eus avec M. de Champ:îgny.

Convaincu que dans les grandes occasions il faut prendre de grands partis, je me suis, après mine délibération sur les avantages et désavantages que poui'rait présenter celui que je projetais, rendu hier matin chez M. de Talleyrand. C'est lui qui m'a confié les détails sur le voyage de Sa Majesté que je viens d'avoir 1 honneur de communiquer à Votre Excellence. Il me demanda si je n'avais point encore de réponse sur le projet qu'aurait notre auguste Maître de venir surprendre les deux Souverams à Erfurt; il insista beaucoup et de nouveau sur l'extrême utilité de cette démarche. Il fait une immense

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différence entre la présence de notre auguste ISÎaitre et Tenvoi d'un des princes de la Maison, et n'attribue que peu de valeur à ce dernier parti.

Je lui soumis alors la question : s'il pouvait y avoir quelque difficulté à ce que je témoignasse en mon nom pinvé à Napoléon le désir d'être appelé à l'accompagner. Je motivai mon vœu sur la nature des relations qui existent entre l'Autriche et la France, sur l'importance dont serait notre intervention dans toutes les questions relatives à la pacification générale, si tel était le but de l'entrevue. Je parlai de l'embarras dans lequel on se trouverait ici de nous faire entendre par un refus que la présence d'un homme chargé des intérêts de l'Autriche étant gênante, les délibérations d'Erfurt porteraient un caractère pouvant compromettre ces mêmes intérêts; — je lui observai enfin qu'une démarche faite en mon nom individuel, et avec tous les ménagements nécessaires, ne saurait point exposer la dignité de ma Cour, si surtout je fixais comme bornes de mon vœu le désir de prouver à l'Europe entière l'existence réelle de bonnes relations entre nos deux Gouvernements. M. de Talleyrand entra complètement dans ma manière de voir; il approuva et mon calcul et les conclusions que j'en tirais, et nous convînmes que je ferais une démarche près de M. de Champagny dans le sens que je viens d exposer.

Je me rendis effectivement chez le ministre des relations extérieures au sortir de chez le Vice-Grand Électeur. Je mis la conversation sur le voyage de l'Empereur. M. de Champagny me dit qu'il avait soumis à Sa Majesté mon vœu d'être instruit du moment de son départ (vœu que jamais je ne lui avais exprimé), que beaucoup des membres du Corps diplomatique le partageaient, et que Sa Majesté, qui encore ne lui avait point donné d'ordres, le mettrait sans doute à même de nous en prévenir plusieurs jours à l'avance. Je fis quelques questions à M. de Gbampagny sur les déterminations de l'Empereur Alexandre, sur le choix des personnes qui accompagneraient l'Empereur des Français. Il ne me répondit, à sa manière habituelle, que par monosyllabes. « Je ne sais, lui dis-je, pourquoi je vous adresse des questions sur des choses

que je sais. Mais pourquoi l'Empereur ne donnerait-il pas à l'Europe une preuve bien évidente de nos bons rapports eu m'admeltant à sa suite? Je pars du point de vue que I'ImupcM'eur lui-même a établi dans le dernier entretien que j'ai ou avec lui au sujet de nos bonnes relations (n" 116). C'est justement en m'appuyant sur cette base solide que l'idée m'est venue de l'utilité réelle pour nos relations particulières, et pour la cause du repos (général, de mon admission comme ambassadeur d'une puissance amie et prépondérante à l'entrevue d'Eriurt. »

M. de Cbampafjny fut embarrassé pour me répondre, et choisissant toujours dans les moments difficiles les arjjuments les moins plausibles, il me dit que je savais que Sa Majesté n'était pas dans l'habitude de se faire accompagner dans ses voyages par le Corps diplomatique, qu'il ne s'agissait ici qiu> d'une entrevue depuis longtemps concertée entre deux amis, que j'avais d'ailleurs complètement raison de constater le rétablissement de meilleures relations entre nos deux Cours, cî qu'il me priait surtout d'être convaincu que dans l'entrevue en question nos intérêts ne seraient pas compromis.

« Si je pouvais le croire, repris-je, je ne vous parlerais pas même de Tidée qui m'est venue; je regarderais dans ce cas ma présence comme tout aussi inutile pour empêcher le mal, que, dans la supposition contraire, elle me paraît propre à assurer le bien. La réunion des deux Empereurs porte un caractère j)lu5 sérieux que celui d'une simple rencontre d'amis : ils ne se feraient point accompagner de leurs ministres s'il ne s'agissait de grands intérêts , et quels sont ceux auxquels l'Autriche puisse être étrangère? S'agit-il de conquérir la paix générale? Nous n'y sommes pas moins intéressés, et non moins utiles que la France et la Russie. S'agit-il de régler les rapports des puissances du continent entre elles? L'Autriche y occupe une jilace trop marquante pour qu'un arrangement de cette espèce puisse avoir lieu sans elle. Je crois vous servir, ajoutai-je, en vous fournissant un moyen aussi naturel d'atteinrlre le grand I but que je suppose être le seul que puisse se proposer l'Empereur Napoléon. Je suis d'ailleurs fort à l'aise en vous parlant

L'ENTREVUE DES SOUVERAINS A ERFURT (iSOS). 219

de tout ceci, car ma Cour sait tout au plus à l'heure qu'il est <[ue l'entrevue est décidée; je suis sans ordres et sans instructions, et il vous est facile de calculer, d'après les dates mêmes, que je ne puis pas vous parler en ambassadeur d'Autriche, mais en simple particulier. «

M. de Ghampagny m'objecta alors que les autres membres du Corps diplomatique pourraient faire la même réclamation. — « L'ambassadeur d'Espagne et le Persan exprimeront peutêtre le même désir. »

K — Il n'est pas question de réclamations, lui répondis-je; je vous soumets un vœu bien clairement motivé ; d'ailleurs, ajoutai-je en riant, je ne saurais, ni au point de vue moral, ni au point de vue politique, souscrire à votre rapprochement entre un ambassadeur d'Autriche et celui d'un Khan de Perse nous formons une véritable antithèse diplomatique.»

M. de Champagny, voyant sans doute qu'il avançait sur un terrain scabreux, me dit qu'il communiquerait à l'Empereur mon idée; il convint avec moi des termes dont il se servirait, et qui furent absolument conformes à mes désirs.

Je suis bien loin de prétendre que mon projet puisse s'exécuter. Il présenterait le double avantage de me mettre à même de surveiller les négociateurs français , et d'influer sur les Russes. Ce dernier point serait surtout d'une haute importance; mais plus les chances seraient favorables dans ce cas, moins je me permets d'en entrevoir la possibilité.

Quoi qu'il en soit, je croirai avoir fait mon devoir en ne négligeant pas la seule démarche à ma portée, et surtout en l'exécutant de manière à ne pas compromettre ma Cour, M. de Ghampagny s'étant chargé de sonder le terrain avant de m'attirer un refus.

Metternich à Stadion. Paris, le 14 septembre 1808.

119. Il serait difficile de se former d'avance une idée juste de ce que peut être le résultat de l'entrevue des deux Empereurs. Je crois qu'eux-mêmes l'ignorent. Napoléon sait ce qu'il y apporte d'intentions et de projets. Alexandre croit tout

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au plus être d'accord avec lui-même . TiC premier voudra tout ce (ju' il pourra obtenir, le secoud eut accovdcv bien au delà de ce qu'il voudra et croira accorder. Il est des événements indépendants de tout calcul ; au-dessus d'eux quand il s'a{;it de Napoléon, au-dessous quand ils portent sur un Cabinet tel que celui de Saint-Pétersbourg.

Les seules bases desquelles nous devons partir sont celles de la position des affaires au moment de l'entrevue, du plus ou moins de complications qu'aura intérêt de tiiire naître Napoléon, du plus ou moins de courage que puisera Alexandre dans cette même position des affaires.

J'envoie aujourd'hui à Votre Excellence des pièces d un bien haut intérêt pour fixer son opinion sur celte position.

Elle reçoit sous le n° 1 le Moniteur du 5 septembre, qui établit d'une manière officielle, le jour même de la séance du Sénat, le point de vue que la Cour impose au public sur la marche des événements en Espagne.

Sous le n' 2, le Moniteur du 7 septembre, qui renferme les premiers détails publiés sur la séance du Sénat du 5.

Sous le n" 3, le reste des détails de cette même séance.

Sous le n° -4, les publications qui dans plusieurs feuilles ont eu lieu sur la défection du général de la Romana, et sur les affaires d'Espagne et de Portugal.

L'ensemble de ces pièces nous rejette, sous le rapport des phrases et du style, en J793. Nulle ne présente un plan fixe pour l'avenir. On fait décréter au Sénat que la guerre avec l'Espagne est juste, et fondée sur un calcul de saine politique; le pouvoir d'un Sénat ne s'étend ni sur des principes éternels, ni sur l'opinion des peuples.

On pousse les phrases de rhétorique au point de supposer que les mânes de Henri IV, de François I" et de Ijouis XIV sourient à la généreuse entreprise de Napoléon de culbuter le trône de leur arrière-petit-fils. Les mânes de ces princes ne peuvent venger l'insulte qu on leur fait.

On renverse tout, principes, convenances, aulorilé de l'histoire, pour établir de nouveaux principes de politifjue et du droit des gens. Ni M. de Champagny, ni Clarke, ni les orateurs

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