LENÏREVUE DES SOUVERAINS A ERFURT
pour lequel on a des attentions qu'on ne m'accorde pas à moi-, nous dérogeons donc à notre règle générale en ne traitant pas l'ambassadeur de France moins bien que ses collègues. Mais il ne s'agit pas ici d'un fait qui tienne le moins du monde à l'étiquette; Votre Excellence me trouvera toujours sur la même ligne : ménager aux deux Cours les moyens de s'entendre et de servir leurs propres intérêts en leur facilitant tous les moyens de se prouver réciproquement estime et considération, tel est mon but invariable. Ce même point de vue me fit désirer de pouvoir accompagner l'Empereur. Il est de fait que dans tout ce qui peut ou doit se traiter à Erfurt, l'Autriche ne saurait être que d'un grand poids pour ou contre; vous ne voulez que la paix, l'Autriche ne veut que la paix; — n'ayant donc qu'un but, nous ne devrions vouloir l'atteindre que par les mêmes moyens. »
« — L'Empereur, me répondit M. de Champagny, m'a expressément chargé de vous témoigner qu'il a trouvé dans le vœu que je lui ai soumis de votre part de l'accompap^ner à Erfurt, une preuve nouvelle du bon esprit qui vous anime; mais le public attache une valeur très-exagérée à une entrevue concertée depuis plus de huit mois, remise d'un moment à l'autre, et qui n'est au fond qu'une rencontre de deux amis. II croit qu'il s'agit de régler tous les intérêts et rapports du continent; on y traitera, à la vérité, d'affaires, mais ce ne sera que par ricochet. »
J'interrompis ici le ministre en lui disant que j'étais loin de partager les opinions exagérées du public, et également loin de laisser influencer mon opinion et mes calculs par des raisonnements quelconques. « Je connais mieux que le peuple parisien, lui dis-je, notre force et notre poids réel ; je rends trop justice à la place que l'Autriche tient parmi les puissances de l'Europe pour ne pas regarder comme vaine et illusoire toute entreprise tendant à régler sans son concours le sort du continent; je suis et dois être parfaitement tranquille sous ce rapport. »
Ici, le ministre répéta ce qu'il venait de me dire sur le but de l'entrevue ; il ajouta une phrase pour m'assurer que l'en-
trevue n'aurait rien de compromeltant pourrAulriche, et qu'il s'y a{;irait principalement tle concerter des moyens povr forcer l'Angleterre à la jx/ix, (j ni enfin devait se /airc.n Vous n'êtes pas, continua-1-il, dans une position géofyraphiquc propre à influer sous ce rapport sur l'An^jleterre, et la llussie seule réunie à la France peut la forcer à ce résultai. "
Je fis observer à M. de Cliainpagfny que si on voulait forcer l'Angleterre à la paix, l'Aulriclie ne pouvait également pas rester étrangère à celte entreprise ; que j'étais étonné de lui entendre avancer que nous n'étions pas à même d'influer sur les décisions de cette puissance, tandis que l'Empereur m'avait dit, devant une infinité de témoins, que les actions de l'Angleterre avaient haussé de cinquante pour cent par la seule vraisemblance que r Autriche pût de nouveau entrer en lice avec la France; que, d'un autre côté, en ne calculant que l'état de souffrance dans lequel nous nous trouvions sous une infinité de rapports par suite de notre concours aux mesures continentales, je ne pouvais que supposer que ce même concours de l'Autriche devait également influer puissamment sur la partie adverse.
M. de Champagny s'étendit, pour toute réponse, en protestations sur les services que nous rendions à la cause commune par les mesures que nous avions adoptées et que nous exécutions. Le fin mot était de mettre en avant quelques phrases tranquillisantes pour l'Autriche, personnellement polies pour moi, de me dire enfin d'une manière gracieuse, mais gauche par la tournure que lui avait donnée M. de Champagny, qu'on ne voulait pas de nous, et qu'on comptait s'arranger seuls avec l'Empereur de Russie.
Rapprochons tout ce que renferment mes derniers rappoi ts et celui que je rédige dans ce moment, de ce que m'a dit l'Empereur à l'audience diplomatique du 15 août, à l'audience particulière du 25 du même mois (n" 114 et IIG), et je me trouve toujours réduit au raisonnement que j'ai pris la liberté de soumettre à Votre Excellence dans mon Rapport du 14dece mois (nM19).