DISGRACE DK TALLE\RAN'D
(Note 35, p. 2Î7, t. I.) 133. Mettcrnich à Stadion (E. D.), Paris, le 2 février 1809.
135. La nomination d'un nouveau grand chambellan est un événement d'un très-haut intérêt pour tout observateur de ce qui se fait à Paris. Voici la marche de cette afiaire, telle que j'ai pu 1 îipprendre.
Samedi dernier, le 28, M. de Talleyrand se trouva chez lEmpereur avec l'archichancelier et le ministre de la marine. L'Empereur fit une sortie très-vive contre un parti qu'il prétendait exister, à la tête duquel il désigna MM. de Talleyrand et Fouclié, et dont le but serait d'entraver la marche de son Gouvernement. II aurait dit que l'on calomniait ses ministres, qu'on voulait lui en donner d'autres, qu'il déclarait aimer beaucoup "SI. de Champagny, et qu'il le ferait aussi puissant que ^L de Talleyrand; qu'il aimait également les ministres de la justice et des finances ; qu'il savait que si le hasard de la guerre l'eut lait périr en Espagne, on eût tenté d'enlever le trône à son frère. Il passa de là à quelques discussions politiques, et se prononça surtout contre lapai.v de Presbourg, qu'il qualifia d infâme et d\euvre de corruption.
Quelques moments après, le maréchal Duroc se présenta chez M. de Talleyrand et lui redemanda sa clef. La nomination de M. de Montesquiou fut déclarée au lever du lendemain dimanche. Il s y atleudait aussi peu que le public, qui, par ce fait, jugea que M. de Talleyranfl devait se trouver dans une sorte de disgrâce. La tournure que Sa Majesté fit donner dans le Moniteur du 30 janvier à la nomination du nouveau grand chambellan amortit en partie les bruits qui circulaient dans le public.
Il parait, en général, que l'Empereur, depuis son retour, est irrité contre une quantité d'individus marquants et occupant des places plus ou moins influentes. On annonce comme très-probable que le général Savary sera nommé au gouver-
nement de Paris au premier jour. Celte place donnant une grande étendue de pouvoir à celui qui l'occupe, et le général Savary étant connu pour un des hommes dans lesquels l'Empereur place le plus de confiance, qu'en toute occasion il a chargé des commissions les plus secrètes et les plus difficiles, le public en tire la conclusion que Sa Majesté veut créer une contre-police générale, afin de surveiller le parti qu il a lair de supposer exister contre lui*.
(Note 27, p. 223, t. I.)
134. Metternich à Stadion (E. D.), Paris, le 1er février 1809. — 135. Metternich à Stadion (E. D.), Paris, le 9 février 1809. — 130. Metternich à Stadion (E. D.), Paris, le 17 février 1809.
134. J'ai été trouver aujourd'hui M. de Romanzow. Il n'y a nul parti à tirer de lui. II me demanda ce que je pensais de la guerre. Je lui répondis qu'il me paraissait que c'était plutôt à moi à lui adresser cette question. Il ne me cacha pas qu'il croyait que le parti de l'Empereur était pris, et qu'il en fendrait d'autant plus de prudence chez nous. — «Qu'appelez-vous prudence ? lui dis-je. Si Napoléon prend une attitude offensive ou même inquiétante contre nous, il faudra bien que nous dérogions au pied de paix sur lequel se trouve encore notre armée. Voulez-vous que nous nous laissions surprendre disséminés dans nos quartiers?» — «Je travaille beaucoup à le calmer, me dit Romanzow, j'ai une chienne de besogne; mais prenez bien
* Dans une dépêche antérieure, datée du 13 juillet 1808, le comte de Metternich avait écrit au comte de Stadion : u Le bruit dune disgrâce de M. de
Talleyrand est depuis longtemps répandu dans le public M. de Talleyrand
est, depuis la campagne contre la Prusse, en opposition avec le système envahisseur de l'Empereur. Il s'était expliqué fortement contre le bouleversement de l'Espagne. D'indiscrets amis ont colporté l'opinion de l'ancien ministre; de zèles ennemis paraissent avoir saisi ce préteste pour le desservir, i
(i-Vofe de CEditeur.)
garde de vous compromettre; cela pourrait avoir des suites incalculables. »
(i — Je suppose, repris-je, que les premières nouvelles de M. le prince de Schwarzenberg seront de nature à répondre à ridée que l'Empereur mon Maître était en droit de se former de son envoyé. On ne peut faire à l'Empereur Alexandre l'injure de croire qu'il pourrait jamais se trouver sur une ligne hostile contre nous.»
« — Cela dépend des positions, répondit M. de Ronianzow; il peut exister des engagements antérieurs très-embarrassants.» — « Embarrassants dans le cas d'une agression de la France? repris-je; la question de quel côté vient la guerre doit vous être bien plus démontrée à vous qu'à tout autre. »
« — Quand une fois le canon gronde, dit M. de Romanzow, il est très-difficile de décider de quel côté est l'agression.»
« — La guerre ne date pas du premier coup de canon, répliquai-je; la guerre morale précède celle des armes. Je suppose qu'on nous inquiète au point de nous forcer à nous mettre en attitude de repousser la force par la force, et qu'on vous dise alors : Vous voyez que ce sont eux qui nous font la guej^re; croiriez-vous à cette version?»
M. de Romanzow se noya dans des phrases qui tantôt portèrent sur sa conviction qu'il ne nous serait pas trop possible d'éviter la guerre, tantôt sur son espoir de parvenir à calmer Napoléon; sur la nécessité que nous soyons très-prudents, que nous soyons sur nos gardes, que nous n'armions pas, etc.
Tous mes soins vis-à-vis de ce ministre se borneront à lui prouver, le plus catégoriquement possible, que ce n'est pas nous qui nous mettrons en état d'hostilité.
Melternich à Stadion. Paris, le 9 février 1809.
135. Romanzow est de plus en plus convaincu que la guerre est inévitable; il tire cette conclusion du silence sur notre compte que garde l'Empereur vis-à-vis de lui. Il continue à faire tout ce qu'il peutpour persuader l'Empereur; néanmoins, il me paraît qu'il faudrait ne rien négliger pour expliquer à
Saint-Pétersbourg, pas à pas, chaque de'marche, chaque mesure que nous prenons; le point essentiel est de prendre acte vis-à-vis de cette Cour de l'initiative française ; la fougue de Napole'on nous fournit sous ce rapport et jour par jour des preuves à l'appui. On dit que beaucoup de troupes françaises filent vers la Savoie. Les personnes qui connaissent les moyens disponibles de la France ont bien de la peine à suivre les calculs de l'Empereur; néanmoins il est certain qu'il n'est pas prêt, parce que s'il l'était il serait déjà en campap^ne; observons les choses à ce point de vue, et nous ne nous tromperons pas. Il a dit hier à Romanzow : « Tout est manqué ; mes calculs me prouvent que je perds plus à l'état actuel des choses qu'à la guerre. » Ou donc est l'espoir du ministre russe de le persuader du contraire?
Metterniclî à Stadion. Paris, le 17 février 1809.