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CAUSES DE LA LENTEUR DE NAPOLÉON A COMMENCER LA GUERRE

(Note 33, p. 226, t. I.) 138. MeUernich à Stadion (E. D.), Paris, le 23 février 1809.

138. îl me serait très-diflicile de soumettre à Votre Excellence un raisonnement bien fondé sur la position actuelle de nos affaires. Ma dernière expédition a renfermé quelques aperçus sur le calme et le silence que l'Empereur garde dans son attitude particulière et publique. Mais ce même calme, cette même altitude qu'il affiche, et qui sont la preuve la plus certaine que son parti est pris, sur quoi s'appuient-ils? Je n'ai dans mon dernier rapport pas osé admettre la possibilité que l'Empereur se trompât effectivement sur notre position véritable; je ne l'admettrai jamais, et des prétentions pareilles à celles que renferme l'article marqué dans le journal ci-joint (le Publiciste du 22 février 1809) ne peuvent être mises en avant que pour les badauds de l'intérieur de la France. En excluant la possibilité d'une illusion complète sur nos moyens de défense, l'Empereur doit admettre en première ligne de calcul :

Que les moyens de l'Autriche seront exposés aux chances extravagantes de la campagne de 1805 ; — ou bien :

Qu'il existe un parti très-prononcé en faveur de la France dai's l'intérieur de notre Empire; qu'il peut compter sur la Honrjrie (je ne fais pas mention de la Galicie) ; — ou :

POURQUOI NAPOLÉON RETARDE LA GUERRE (1809). 27!ï

Que le bruit qu'il fait en Europe nous effrayera, que nous filerons doux, c'est-à-dire que nous consentirons sans coup férir à telle modification dans nos rapports politiques et militaires, dans notre existence même, qu'il voudra nous imposer; — ou enfin :

Que ses forces militaires n'étant pas prêtes ni arrivées encore sur les points qu'il jugera les plus convenables à l'attaque, il espère nous tenir dans un état d'incertitude qui lui permettra de rassembler, d'augmenter ses forces et de les porter sur les points qui, dans ses opérations militaires, sont pour lui autant de points cardinaux; — qu'en un mot, nous laisserons écouler les moments favorables pour nous, et que nous attendrons ceux qui le seront pour lui.

Je n'hésite pas à me prononcer pour la dernière de ces hypothèses. Elle est dans le caractère de l'Empereur. Il chercherait des explications, il rassurerait par tous les moyens possibles s'il ne voulait pas la guerre ; il serait à la tête de son armée, si elle était arrivée là où il l'attend; or, comme il ne rassure point et qu'il n'est pas encore dans son quartier général, le moment présent n'est pas encore le sien. Cette thèse me paraît claire à force d'être simple !

Nul doute que l'Empereur compte après cela sur notre manque d'énergie, sur notre habitude de négliger les moyens moraux et militaires que, dans les précédentes guerres, nous n'avons jamais appelés à notre secours. Il espère peut-être que les manœuvres connues du général Andréossy et de tant d'agents subalternes dans l'intérieur de nos pays, et surtout en Hongrie, susciteront des soulèvements ou un refus de secours à notre gouvernement. Mais comme il dépendra de nous de ne pas renouveler d'anciennes fautes, comme nos moyens sont tout aussi réels maintenant qu'ils furent hypothétiques en 1805, je ne puis placer que secondairement le calcul de nos fautes dans la balance de l'ennemi, et je n'admets nullement celui de mauvaises dispositions morales dans l'intérieur de nos pays; — j'excepte toujours la Galicie.

Napoléon, qui, jusqu'au commencement des affaires d'Espagne, avait toujours calculé juste, ne peut que séparer la

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question du début de la {jucnc (|u'il veut entreprendre de celle de sa poursuite. La première bataille, les premiers moments de la campa^jue me paraissent plus dijjnes d'être posés par lui dans 1 occasion présente que dans aucune autre. Il doit connaître les dispositions générales des esprits en Allemagne et en Italie. Nous sommes à même, ici, de rassembler trop de données sur cette dernière contrée pour pouvoir conserver des doutes sur Teffet qu'un début de campagne malheureux pour les armées françaises pourrait y produire. II lui faut donc plus de précaution, plus de prudence dans la question qu'il entame, que sans contredit dans nulle antérieure , et voilà, je ne puis en douter, l'explication de ce qui, à Paris même, paraît problématique dans la conduite momentanée de l'I'^mpercur à tous ceux qui ne regardent pas les articles de gazettes comme autant d'articles de foi. Ces personnes opposent au ridicule de l'assertion que nous n'avons pas cent quarante mille hommes et pas cent canons, la demande très-simple : Gomment une puissance dans un éfat de délabrement pareil peut-elle inquiéter le Souverain de la France, le dominateur des deux tiers de l'Europe et l'allié du reste, à l'exception de cette seule Autriche, si méprisable et si méprisée? Ce n'est donc qu'un esprit de destruction générale, de domination universelle, qui peut le porter à vouloir rayer de la surface du continent ce coin encore trop indépendant. Assurément, jamais défense ne fut plus légitime que celle de l'Autriche, en admettant pareille supposition, et l'Empereur lui-même ne nous y force-t-il pas?

On répand depuis plusieurs jours les bruits les plus pacifiques. Ces bruits sont soutenus avec soin par la police et par les personnes qui approchent I Empereur. On fait croire que le comte de Mier a porté à Vienne des propositions d'arrangement très-acceptables; on a l'air de ne pas douter que nous ne restions en paix au moyen de quehjues légères condescendances. Ce jeu est aussi simple que le but en est évident. Toute la tactique de Napoléon tend dans ce moment à rjngner du temps, et, après avoir provoqué cliez nous de très-justes alarmes et des mesures militaires motivées par ces mêmes

inquiétudes, à faire envisager jïos moyens de défense comme autant de démarches hostiles contre lui. Or, l'Autriche voulant la guerre, ou se mettant en guerre (termes du traité d'Erfurt), la Russie peut et doit être invitée à remplir les engagements qu'elle a pris.

Celte vérité incontestable doit nous mener à ne pas être dupes d'un état de calme apparent et à nous expliquer le plus franchement possible vis-à-vis de la Cour de Saint-Pétersbourg. Convaincu que dans les moments importants il faut des mesures exceptionnelles, et ne pouvant jamais séparer la force d'une mesure de la plus extrême simplicité, je crois que rien ne serait moins déplacé que d'adresser à l'Empereur de Russie la demande comment il envisage l'état présent des choses, de prendre vis-à-vis de lui acte de la gêne dans laquelle nous met la France, de ne pas moins prendre acte de la provocation de la France, et de lui demander simplement, oui ou non, s'il regarde nos mesures militaires comme libres ou comme imposées par une impulsion étrangère et hors de notre portée. Cette question décidée, ce oui ou non prononcé servirait de base à tous nos rapports futurs avec la Russie. Je ne vois pas que celte dernière puisse refuser de répondre à des questions de fait et nullement hypothétiques, à des questions surtout qui, loin de troubler l'état de repos auquel vise Alexandre, lui fournissent un moyen de le conserver à son empire.

(Note 33, p. 226, t. I.)

139. Metternich à Stadion (E. D.), Paris, le 27 février 1809. — 140. Mettcrnicli à Stadion (E. D.), Paris, le 16 mars 1809.

139. M. le prince de Kourakin vient de me donner une preuve nouvelle des vœux qu'il forme pour la conservation de la paix, en me parlant de la garantie que pourrait obtenir rAutriche.

Rien sans doiUe ne serait plus heureux qu'un état de choses qui, vu sa stabilité, sa réciprocité, ses convenances politiques et militaires, permettrait aux puissances de réduire leurs moyens de difense. Appelez cet état garantie, paix, équilibre; le nom n'y fait rien. Nul doute qu'une réunion des trois Cours impériales puisse atteindre ce but. C'est celui que les principes politiques de M. de Kourakin lui font envisager comme le plus désirable de tous. Qui plus que l'Autriche aspire à un état pareil, le sollicite davantage, se trouve plus uni d'intentions et de vœux avec ce ministre?

Je crois que Ton ne pourrait jamais mieux préciser les intentions de Napoléon qu'en lui adressant très-rondement la demande suivante : L'Autriche veut la paix, parce que de tout temps elle l'a voulue, parce qu'elle est dans son intérêt. On a laissé tomber le mot de garantie; on a l'air de désirer qu'elle diminue ses moyens de défense. Il n'entre sans doute pas dans vos idées, si vous visez à un état de repos infiniment désirable et généralement utile, que l'Autriche ait moins de moyens de défense que d'autres puissances n'ont de moyens d'attaque, toute proportion gardée. L'Autriche veut réduire son armée; de combien réduisez-vous la vôtre?

Je ne crois pas qu'une seule objection à une demande aussi simple que juste puisse se trouver à la portée de quelqu'un.

C'est ainsi que devraient être posées les questions depuis longtemps par la Russie. Elles pourraient l'être encore si la Russie n'était à sept cents lieues du cratère où se consume l'Europe. Votre Excellence est sans doute d'accord avec moi sur la seule acception que puisse avoir le mot de garantie. Je me suis en toute occasion, et d'après ma conviction la plus intime, expliqué dans ce sens vis-à-vis de M. le prince de Kourakin, et je n'ai pas voulu laisser passer cette occasion d'informer de nouveau l'Empereur de la pureté des vues de cet ambassadeur. Tous ses soins tendent maintenant à faire éviter une explosion, sans doute bien malheureuse. L'ambassadeur d'une puissance amie de l'Autriche, liée à son existence par son propre intérêt, ne peut se charger d'une plus noble

entreprise. Mais la difficulté, l'impossibilité peut-être d'y parvenir, ne prouve-t-elle pas mieux que tous les raisonnements du monde ami trouble la paix en Europe, qui la trouble par goût et par principe, et qui par conséquent se refusera toujours à l'établissement d'un ordre de cboses quelconque qui ne serait pas la guerre ou la possibilité de la faire du jour au lendemain ?

Metternich à Stadion. Paris, le 16 mars 1809.

140 Le ministre Cliampagny m'invita le 13 à me rendre

chez lui M. de Champag^ny, dans un long entretien, ne

cessa de protester du désir de l'Empereur de conserver la paix avec l'Autriche. Il ajouta que son Maître ne nous voulait rien, que notre intégrité lui convenait; que malgré les chances de succès que lui offrait sa position, il n'en était pas moins éloigné de vouloir de nouvelles conquêtes, qu'elles le gêneraient; qu'il ne visait enfin nullement à la domination générale. Je protestai tout aussi vivement du désir pacifique de ma Cour; j'appuyai mon raisonnement sur l'évidence des faits, sur les preuves fournies en mainte occasion par notre auguste Maître de ses intentions amicales et pacifiques envers la France. M. de Champagny cita, comme preuve des intentions de Napoléon envers l'Autriche, la retraite des troupes françaises de l'Allemagne; je cherchai les miennes dans la stricte neutralité de l'Autriche pendant les campagnes de 1806 et de 1807 (neutralité qui tourna tellement au désavantage de la Russie, que de cette époque datent les reproches que nous fait cette puissance) ; — dans notre tranquillité parfaite pendant les mois d'octobre, novembre, décembre et janvier derniers, où l'Allemagne se trouva effectivement dégarnie d'une grande partie des troupes françaises, et où notre état de paix était aussi complet qu'en février 1809. Il en fut de cette discussion comme de toutes les autres ; chaque partie resta à son opinion et à ses preuves. M. de Champagny lui-même en fit la remarque et me dit : « Nos deux Maîtres sont donc animés du même esprit, et les armées ne s'en trouvent pas moins en présence. »

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Le ministre avait dans une occasion précédente prononcé le mot de garantie; lui ayant demandé alors ce qu'il entendait par garantie, il nie dit ne pas pouvoir lui donner de développements, n'étant point chargé de m'en parler. Cette même phrase ayant été mise sur le tapis dans notre entretien d'hier, j'insistai de nouveau sur des éclaircissements. M. de Ghampagny reprit qu'il supposait que M. de Romanzow m'en avait parlé. Je ne pus que lui dire que ce ministre s'était effectivement servi en plusieurs occasions de la même phrase, mais que tous les développements que j'avais réclamés s'étaient également bornés à l'assurance qu'il n'était pas à même de m'en donner, cette idée lui étant personnelle.

Connaissant les dispositions de ma Cour, les soins extrêmes que notre auguste Maître a pris depuis nombre d'années d'entretenir les relations les plus amicales avec tous ses voisins; tant d'efforts infructueux de sa part pour établir entre l'Autriche et la Frince des rapports conformes aux intérêts généraux de l'Europe, — intérêts qui assurément se concentrent dans un état de paix générale, — je répétai au ministre des relations extérieures qu'à chaque occasion je m'empresserais de transmettre à ma Cour toute idée que pourrait suggérer l'Empereur des Français pour l'établissement d'un état de choses seul conforme aux vœux de 1 Empereur mon Maître.

J'ai conclu de plusieurs phrases du ministre, accompagnées de la remarque plusieurs fois répétée que, dans une lutte qui s'engagerait, la Russie serait du côté de la France, « que les Cours des Tuileries et de Saint-Pétersbourg pourraient bien garantir réciproquement l'Autriche, et que cette dernière, en compensation, réduirait une partie de ses forces militaires » . Je précisai davantage la question, en exprimant à M. de Champagny mes doutes qu'une véritable garantie pût exister sans la plus parfaite réciprocité, et en ajoutant que je ne me faisais pas trop à l'idée qu'une puissance de premier ordre, et qui elle-même peut offrir une réciprocité de garantie, pût trouver dans un état entièrement passif une sûreté propre à la rassurer sur tous les événements futurs. J'ajoutai que l'existence d'une grande puissance devait se trouver assise et raffermie,

et par ses relations diplomatiques, et par sa force militaire; par quoi effectivement serait-il possible de remplacer ce seul et véritable équilibre entre puissances du même ordre, ces preuves, ces gages uniques de leur indépendance réciproque ! Fort de ce principe, je crus ne pas devoir douter que, s'il pouvait jamais être question d'une idée de réduction de la force armée de l'Empire autrichien, elle se trouver^U, dans un rapport parfait avec celle dont conviendraient également la France, la Russie et les États de la Confédération. Le ministre ne me cacha pas que la France, étant en guerre avec l'Angleterre, ne pouvait pas songer à une réforme de son armée, mais bien à un emploi plus actif contre cette puissance, et qu'elle pourrait ne laisser en Allemagne que le nombre nécessaire de troupes ; que l'état militaire de la Confédération étant déterminé par l'acte fédéral, il ne pourrait pas souffrir de modification.

Cette thèse devait nous mener à parler de la guerre avec l'Angleterre. M. de Champagny me dit que la guerre d'Espagne était aussi bien que terminée, et qu'elle ne réclamait plus même le nombre de forces employées encore dans ce Royaume. Il posa le principe très-vrai que l'Angleterre trouvera toujours dans l'espoir de voir la guerre se rallumer entre les puissances du continent un prétexte, et peut-être même une raison, de ne pas se prêter à la paix maritime. Je ne pus que lui rappeler que, lors de l'entrevue d'Erfurt , et au moment des ouvertures qui furent faites à sa suite au Cabinet de Saint-James, j'avais établi et défendu la même thèse en faveur de l'admission de l'Autriche dans un concert qui seul assurera la paix du continent et, si elle est possible, la paix maritime. Je fondai sur cette vérité un motif de plus qu'il fût possible d'établir en Europe un ordre de choses qui, en assurant des relations dignes entre les trois Cours impériales, ne serait pas moins utile à toutes les puissances qui sentent le besoin de la paix et du repos, à la tête desquelles je n'hésitai pas à nous placer.

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LES DERNIÈRES DÉPÊCHES DE l'amBASSADEUU d'aUTIUCIIE A PARIS.

(Note 33, p. 226, t. I.)

14J. Mptternich à Stadion (E. D.), Paris, le 3 avril 1809.— 142. Mettemid. à Statlion (E. D.), Paris, le H avril 1809. — 143. Metternich à Stadion (E. n.), Paris, le 18 avril 1809. — 144. Observations critiijiies sur le manifeste de {guerre français, écrites le 25 avril 1809. Extrait d'un Mémoire de Metternicli.

141. Je ne puis que regarder la présente expédition comme la dernière que je serai dans le cas d'adresser à Votre Excellence. Je ne me livre à aucun raisonnement particulier sur la conduite que l'on tient ici vis-à-vis de moi. Si elle est pénible pour moi individuellement, j'ajoute avec plaisir ce sacrifice à ceux qu'un ambassadeur de TEmpereur à Paris est journellement dans le cas de porter à son service. Plus l'adversaire se permet de violations directes du droit des gens, plus il rend sa cause mauvaise, et plus il fournit surtout de preuves de son humeur sur la position véritable des questions, humeur qui n'exista jamais chez Napoléon sans motifs fondés. II conserva jusqu'au dernier moment de la douceur dans ses relations avec la Prusse.

Je me permets, d'après la marche que prennent les affaires et le genre de procédés que l'on a pour moi, d'admettre toutes les chances, les moins probables même, en consultant les règles les plus communes du droit des gens. Je ne serais nullement étonné que l'on me refusât mes passe-ports au moment où je recevrai l'ordre de les demander. L'Empereur ne se trouvant peut-être plus à Paris, on en agira comme avec mon passe-port de courrier. Je demanderai, et on ne me répondra pas. Si on arrête mes courrieis, je ne serai même pas dans le cas de former une demande. J'ai quelques notions préalables à l'appui de ma supposition. On me fait l'honneur de supposer que ma présence pourrait être de quelque utilité à Vienne, par la connaissance que j'ai des lieux et surtout des individus. Je crois, en admettant mon éloignement de mon pays, remplir un devoir sacré en déposant ici entre les mains de Sa

Majesté Impériale mes vœux et mes faibles conseils sur le caractère général à imprimer à la marche des affaires.

Napoléon, par la fougue de son caractère et par l'excès de son ambition, a provoqué les complications actuelles. H se croit des chances de succès; d'un autre côté, il ne se fait pas illusion sur la nature de la lutte qu il engage avec nous et sur nos moyens de résistance réels. Il fonde l'espoir du succès sur son génie militaire , sur l'esprit qui anime ses généraux et ses soldats. Il entame pour la première fois une lutte immense avec des moyens inférieurs; il espère les doubler par l'excès de la mobilité. Il fonde son espoir sur la lenteur que nous mettrons dans nos mouvements , sur le repos que nous pourrions prendre après de premiers succès, sur notre découragement et sur l'anéantissement de nos forces morales ainsi que sur la paralysie de nos forces physiques après une première défaite. L'Empereur a dit ces jours derniers à quelqu'un : «Les Autrichiens font une diable de levée : je puis avoir du désavantage au début, je les rattraperai. »

Cette certitude ne peut être calculée que sur l'insuffisance de nos forces morales. La paix ou la guerre ne dépendaient pas de nous; que la victoire soit notre ouvrage.

Attendons-nous à des coups forts et surtout imprévus; opposons la plus extrême mobilité à la sienne ; suivons ses principes, ne nous regardons comme vainqueurs que le lendemain de la bataille, comme vaincus que quatre jours après. Ne nous laissons pas déconcerter par des entreprises partielles; plus elles seront hardies, plus elles seront risquées. Le premier coup de canon tiré, ne cédons pas les avantages de l'offensive; ayons la volonté la plus énergique, ne bornons pas nos voeux à tel ou tel succès, ambitionnons-les tous; tenons toujours le glaive d'une main et l'olivier de l'autre ; toujours prêts à négocier, ne négocions qu'en avançant. Voilà le système de Napoléon ; qu'il trouve enfin des adversaires qui lui fas-ient une guerre, uniquement provoquée par lui, comme il la ferait à leur place. Les moyens militaires sont égaux, les dispositions des peuples sont pour nous ; pourquoi le succès ne le serait-il pas ?

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Si Napoléon ne se fait pas d'illusion, ne nous en faisons point non plus. S'il a des chances de succès, nous en avons; si une défaite totale sape les fondements de la Monarchie autrichienne, défaite qui ne serait facile qu'autant qu'elle serait , moins disputée, des défaites sapent l'existence même de Napoléon. Il me paraît qu'on est à Vienne, depuis que la nouvelle dynastie règne en France, toujours parti d'un point de vue erroné, en opposant la France à rAutriche ou à telle autre puissance. La France ne fait plus la guerre depuis la paix de Lunéville. C'est Napoléon qui la fait avec des moyens français; c'est encore, dans le moment actuel, Napoléon qui fait la guerre à l'Autriche. Un homme doit, d'après tous les calculs les plus simples, courir au moins autant de risques qu'un ancien et formidahle Empire; admettre cette thèse, ce n'est pas se faire illusion ; fonder ses calculs sur la supposition contraire, admettre que c'est la France et tous ses a/liés qui se lèvent contre l'Autriche , serait retomber dans cette même erreur que je prends à tache de combattre.

Je la regarde comme d'autant plus dangereuse, qu'elle imprime à la conduite de toutes les mesures de la guerre un caractère opposé à celui qui seul peut nous servir. Ma thèse est d'autant plus juste que Napoléon ne fait pas la guerre au peuple autrichien, bohème, hongrois; il la fait au Souverain qui, sous un même sceptre, réunit tous ces peuples ; la lutte qui s'engage est le défi de Napoléon à Françoi: I". Les peuples de notre Empire se serrent tous autour du trône de l'auguste Maison qui leur a assuré des siècles de prospérité et de bonheur. Je suis loin de voir le même empressement ici. La lutte n'est donc pas égale, elle est entièrement à l'avantage de notre auguste Maître. Ces avantages ne peuvent être annulés que par la pusillanimité, par la faiblesse morale, par la trahison. Que l'Autriche soutienne son antique gloire en soutenant son Souverain ; que le Souverain fournisse à son peuple les moyens d'employer utilement la force de sa volonté, en plaçant, dès If principe, les questions comme elles doivent l'être, et en imprimant à la machine entière une marche conforme à ces principes.

Que le Bohême soit prévenu, qu'il sache, par les propres publications françaises, qu'on veut faire de sa patrie un État tributaire comme la Bavière ; que rAutricbien sache que quelque maréchal français est peut-être destiné à le gouverner avec le titre d'archiduc ; que la Hongrie ne se flatte pas de rester unie en un seul corps de nation. Le Gouvernement français ne se cache pas sur ses intentions ; mettons-les donc à profit. En un mol, battons-nous avec les armes de l'ennemi, renvoyons-lui ses propres balles ; détruisons enfin ce prestige, cette fumée si légère qui jusqu'à présent servait la cause du Gouvernement français. Nous détruirons ce prestige, ou nous cesserons d'exister. Ce n'est pas nous qui avons placé ainsi les questions, — c'est la partie adverse elle-même.

L'histoire des dernières campagnes ne fournit à l'observateur ordinaire que des exemples de victoires inouïes des Français ; elle fournit à l'observateur éclairé autant de moments perdus par les parties adverses, de causes abandonnées par elles dans les moments du plus grand embarras de l'ennemi ; d'entreprises hasardées, irrégulières de Napoléon; de résistances lâches, faibles ou pitoyables des alliés. N'oublions jamais que c'est dans le parti que nous tirerons d'un premier choc heureux et dans notre persévérance, que nous devons seulement chercher le salut commun. Tout individu qui ne serait pas pénétré de ces vérités ne servira jamais que la cause de l'ennemi ; il servira celle de son Maître dans un moment, le dernier peutêtre, oii la nation entière doit prouver qu'elle ne la sépare pas de la sienne propre. Si malheureusement le Gouvernement lui-même, et tout prouve le contraire, n'en était pas convaincu, s'il pouvait lui rester un seul doute sur les véritables et immenses vues de Napoléon, sur la nécessité de faire la guerre et la paix comme lui, un gouffre affreux s'ouvrirait devant nous ; le char est lancé, il l'a été contre le gré, contre les vœux les plus chers de l'Empereur ; mais que ceux qui seuls l'ont mis en mouvement soient enfin victimes de leur folle et immorale entreprise. Nous n'atteindrons ce but qu'en battant, sans un moment de relâche, notre ennemi avec ses propres armes et moyens. Nous sommes depuis longtemps, "• 19

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pour la première (ois, forts par nous-mêmes ; soyons-le tout à fait; lirons parti de nos forces, et n'oublions jamais que Tannée 1809 est ou la dernière de l'ancienne, ou la première d'une nouvelle ère.

il est sans doute inutile de recommander à tous les chefs de^ corps d'armée de ne jamais entrer dans le moindre pourparler avec l'ennemi. Que tout parlementaire soit renvoyé au grand quartier général. Napoléon n'a jamais entamé de pourparlers que pour gagner du temps ou pour effrayer; il ne dit mot, quand il ne vise pas à l'un ou à l'autre de ces buts. Qu'on fasse une grande différence entre l'envoi de simples officiers d'ordonnance porteurs de lettres, ou l'envoi d'un Savary, Duroc ou autres. Les premiers porteront toujours ce qui prêtera à une réponse; les seconds n'arriveront que pour espionner, surprendre, tromper. Que tout chef de corps ne suive surtout, après un échec ou après une victoire , d'autre impulsion que celle qui lui sera venue du général en chef. Qu'ils se convainquent tous que jamais les nouvelles que leur donnera l'ennemi, celles qui portent souvent le caractère de la plus grande vraisemblance, ne sont et ne seront vraies. Il paraît ridicule de donner un avertissement aussi simple; mais tout ridicule disparait quand on est à même de se convaincre sur les lieux mêmes de la marche journalière du Cabinet français, du caractère qu'il déploie avec une uniformité parfaite dans toutes les occurrences. La machine entière est montée à cela; tous les efforts doivent donc en toute occasion se ressentir de la force motrice et première.

Metternich à Stadion. Paris, le 11 avril 1809.

142. La guerre actuelle présente trois chances : 1° Elle peut avoir un résultat prompt et heureux pour la France.

L'Autriche, dans ce cas, est rayée de la liste des puissances, ses vastes États sont démembrés. L'Europe subit une réforme totale. Un gouvernement central et monstrueux pèse sur de faibles tributaires, uniquement occupés à traîner une chétive

LES DERNIÈRES DÉPÈCHES (1809). 291

existence en rivant leurs chaînes. L'Espagne est subjuguée, la Porte Ottomane reléguée au delà du Bosphore; la frontière du grand Empire s'étend de la Baltique à la mer Noire ; la Russie sous peu de mois refoulée en Asie, le plan constant de Napoléon a reçu son exécution. Il est le Souverain de l'Europe ; sa mort sera le signal d'un bouleversement nouveau et affreux ; tant d'éléments divisés tendront à se rapprocher. Des princes nouveaux auront de nouvelles couronnes à défendre ; des Souverains détrônés seront rappelés par d'anciens sujets; une véritable guerre civile s'établira pour un demi-siècle dans le vaste Empire du continent, le jour même où le bras de fer qui en tient les rênes sera réduit en poussière.

2» La guerre peut traîner en longueur ; son résultat peut être heureux pour l'Autriche.

Ces deux dernières chances sont entièrement en notre faveur. Les suites d'une guerre à soutenir au delà de plusieurs mois sont incalculables pour Napoléon. Quelles eussent été les suites du retard de la bataille d'Austerlitz? — je ne parle pas de sa perte , — et rapprochons la position de Napoléon au mois de décembre 1805 de celle du moment où il entre en campagne en 1809 !

La guerre contre l'Autriche en 1805 était peu populaire en France ; celle de 1809 l'est encore moins. Le trésor de l'État était rempli ; il est vidé en grande partie par la guerre d'Espagne. Napoléon disposait de son armée eu entier; elle était composée de vieilles bandes, que d'anciens succès avaient enivrées; des succès nouveaux, et d'un .genre dont l'histoire n'offre guère d'exemples, l'avaient conduit quasi sans coup férir au centre de la Monarchie autrichienne ; aujourd'hui, la grande moitié de son armée est occupée en Espagne ; la •j résistance des peuples de la Presqu'île a rompu le charme ^ aux yeux de tous les peuples de l'Europe; des défaites san- ' glantes sont à effacer par des succès futurs. Des conscriptions étaient à anticiper, des réserves étaient à mettre en activité ; on vit depuis longtemps d'anticipations, les réserves sont détruites. Le Chef de l'ancien Empire germanique ne comptait en 1805 que des ennemis en Allemagne. La cause de l'Au-

triche est maintenant celle de tous les peuples jusqu'aux bords du Rhin. Nous prenions enfin (et cette considération me paraît une des plus (jraMdos), en 1805, conseil (Fun CahineL qui n\i que trop prouvé par le ("ait qu'il ne sait pas se gouverner lui-même ; nous sommes livrés maintenant à nos propres et seuls calculs ! Notre position est donc sans contredit préférable ; elle Test bien au delà de ce à quoi les vœux les plus hardis pouvaient prétendre naguère. Si nous succombons, ce ne sera que par nos propres fautes, ou par notre lenteur.

3" Si TAutriche, loin d'avoir des succès prodigieux d'ici à l'automne (et pourquoi ne les aurait-elle pas?), n'a pas de grands revers ; si elle soutient la lutte avec des chances balancées, quelle sera la situation de la France, ou plutôt celle de Napoléon en France à cette époque? Je défie l'homme d'État le plus versé dans la connaissance du caractère de l'esprit public et dans celle de la position véritable des choses, de se prononcer sur cette question.

Metternich à Stadion. Paris, le 18 avril 1809.

145. L'Empereur, averti le 12 avril à dix heures du soir, par une transmission télégraphique, du passage de l'Inn par l'armée autrichienne, s'est cinq heures après mis en roule pour Strasbourg, où il est arrivé le 15, à cinq heures du matin. On avait annoncé le cercle ordinaire à la Cour pour le jeudi 13. L'Impératrice, réveillée parle bruit qu'elle entendait dans les appartements de l'Empereur, monta chez lui, et 1 ayant supplié de lui permettre de l'accompagner surle-champ, Sa Majesté se mit en route, suivie d'une seule femme de chambre. Le service de l'intérieur n'est parti que les jours suivants. La Reine de Hollande et ses enfants se rendront également à Strasbourg dans le courant de cette semaine.

Le Sénat fut rassemblé le 14; M. de Champagny y lut ini rapport * qui, h ce qu'il paraît, ne renferme que le récit de

• Publié par le Moniteur du 25 avril 1809. {Note de CÈditeur.)

conversations entre lui et moi et la communication des notes françaises. Le procès-verbal de la séance ayant été expédié le même jour à l'Empereur, il ne sera publié que dans deux ou trois jours. L'Empereur a demandé et le Sénat a accordé une levée nouvelle de quarante mille conscrits, dont vingt mille à prendre su?' les réserves arriérées et vingt mille sur celles de Tannée 1810. Cette première mesure se trouve en contradiction directe avec la promesse faite Tannée dernière aux réserves arriérées de ne plus jamais pouvoir être appelées, et le bruit qui en a percé dans le public est loin d'y produire un effet favorable. Il paraît qu'on va également mettre les gardes nationales en activité.

M. de Cliampagny m'a invité le 15 au matin à passer chez lui. Il me dit que je devais savoir que tout était fini entre nous, et il me demanda si je n'avais point de nouvelles. Je lai fis la remarque que comme on avait intercepté mes courriers, je ne pouvais guère en avoir. Il me dit alors que TEmpereur, qui s'était tenu prêt à partir d'un moment à Tautre, ne s'était mis en route qu'après que nous avions eu déclaré la ^uerre. Il prit un papier sur son bureau et me pria de le lire, pour me convaincre de ce dernier fait. C'était la lettre adressée le 3 avril par Son Altesse Impériale Mgr le généralissime au général en chef de Tannée française en Bavière. Je fis remarquer au ministre que cette pièce prouvait clairement Texistence d'une déclaration de TEmpereur mon Maître à TEmpereur des Français. M. de Champagny me dit qu'il l'ignorait, qu'il avait connaissance d'une déclaration qui s'adressait aux puissances. «L'une n'exclut pas Tautre, repris-je ; mais celle à TEmpereur Napoléon est sans doute antérieure. Il est possible qu'en interceptant les courriers, vous ayez privé l'Europe d'un dernier et précieux moyen de conserver la paix entre les deux Empires ! » M. de Champagny me dit quelques phrases auxquelles je ne pus attacher de sens. Il s'établit ici une sinp^ulière divergence entre TEmpereur et son ministre. Le premier a dit à tout le monde qu'il a intercepté trois courriers, deux venant de Vienne, et le dernier que j'expédiai d'ici. Champagny m'assura qu'on n'en avait arrêté qu'un seul, venant de

Vienne, et que ce courrier n'aurait pu arriver ici que le 10 ou le 12 avril, ainsi après le passage de l'Inn. Il m'avait assuré trois ou quatre jours plus tôt qu'on n'en avait intercepté aucun ; je m'arrête donc de préférence à la version établie par Sa Majesté elle-même. M. de Champagny, à la suite de la demande que je lui fis, qu'on ne me traitât pas moins bien que mon prédécesseur, auquel en 1805 on remit au nioins les dépêches ouvertes, — espoir que le ministre ne me prit pas en entier, — me prévint que l'Empereur trouvant qu'après la rupture il serait inconvenant que les ambassades prolongeassent leur séjour, il se trouvait autorisé à me remettre mon passe-port.

Il ajouta que Sa Majesté ne l'avait pas moins chargé de m'exprimer la satisfaction complète qu'il avait eue de ma tenue et conduite pendant tout le cours de mon ambassade près de lui; que, pour m'en donner une preuve, il me faisait faire l'offre, si la chose pouvait entrer dans mes convenances particulières, de laisser établie ici ma famille pour tout le temps que je pourrais désirer; que Sa Majesté elle-même se chargeait de sa protection, que Madame de Metternich aurait à telle époque et pour telle route qu'elle le désirerait les passe-ports nécessaires. Je répondis au ministre par l'assurance de mon extrême sensibilité pour les choses personnellement flatteuses que Sa Majesté me faisait parvenir par son organe; que, quant à mes passe-ports, je ne me croyais nullement autorisé à les demander sans ordres précis de ma Cour; que l'Empereur étant sans doute maître de son côté de borner la durée de mon séjour ici, je le priais de me dire si Sa Majesté avait fixé un jour pour mon départ.

M. de Champagny me répondit que non, mais que l'Empereur désirait qu'il ne lardât pas trop. Je le prévins alors que, s'il devait m'adresser de son plein et propre gré mes passeports, j'en userais dans la huitaine. Je lui demandai en même temps si M. Dodun avait reçu l'ordre de quitter Vienne; il me répondit affirmativement.

J'ai été informé depuis que M. de Champagny était embarrassé d'expliquer à son Maître la durée de mon séjour jusqu'au

commencement de la semaine prochaine, époque à laquelle je l'avais iixée. Je me suis donc résolu à l'avancer, et je compte me mettre en route vendredi prochain, 21 du mois. Ayant demandé à M. de Ghampagny si Sa Majesté me fixait une route à suivre, il me prévint que, sachant que Ton avait à Vienne des inquiétudes sur mon compte, — raison qui ajoutait à son désir de me voir bientôt rendu à ma Cour, — l'Empereur regarderait comme une méfiance insultante pour lui tout détour que je ferais pour éviter ses armées. Je me dirigerai donc, par la route de Strasbourg, droit sur le quartier général de Son Altesse Impériale Mgr l'Archiduc Charles. Je me fais accompagner de M. le prince Esterhazy, de MM. de Mier, Lefèvre et d'Ugarte. M. de Floret me suivra dans une quinzaine de jours. Ne sachant trop sur quelle route diriger ma famille pour lui faire éviter ou l'encombrement des armées ou des tumultes populaires, sur lesquels des bruits, vrais ou faux, se répandent ici comme venant du nord de l'Allemagne, j'ai pris le parti de la laisser établie ici, jusqu'à ce que, du point de mon arrivée près Sa Majesté Impériale, je puisse lui faire parvenir des directions ultérieures. M. Neumann reste avec elle*.

OBSERVATIONS CRITIQCES SUR LE MANIFESTE DE GUERRE FRANÇAIS, ÉCRITES LE 25 AVRIL 1809.

144 L'époque de la guerre avec l'Autriche devait être

déterminée par deux causes, par de grands succès, ou de grandes défaites en Espagne.

Le morcellement de l'Europe en puissances dont la plus forte n'aurait que trois à quatre millions de sujets, était entré depuis longtemps dans le plan de Napoléon. Toutes

* Le séjour de Metternich à Paris se prolongea jusqu'au 26 mai. Il fut traité en prisonnier et échangé plus tard à Komorn. Pour l'intelligence de ces faits, nous renvoyons le lecteur au récit détaillé qui se trouve dans l'Autobiographie. (Note de l'Editeur.)

ses entreprises, tous ses efforts militaires, ne visèrent plus qu'à ce seul et unique but, depuis surtout que la malheureuse guerre que fit rAutricho en 1805 facilita l'exécution de ce plan.

Créer un vaste Empire, devenir chef et protecteur de vingt à trente petits États, tel é(ait le but auquel Napoléon visa depuis ce moment. Il ne craignait pas les affreuses convulsions que devait nécessairement éprouver l'Europe avant la réalisation de ce plan; il n'était retenu par aucun principe moral; rien ne pouvait donc contre-balancer son ambition démesurée et les effets de la basse flatterie de ses alentours immédiats, qui jamais ne travaillent que dans le sens qu'ils savent être le plus conforme aux vœux secrets de leur maître. Établir ce morcellement jusqu'aux bords du Niémen, du Borysthène, et jusqu'aux confins de la Hongrie et de la Turquie, faire servir l'imprévoyante marche du Cabinet de Saint-Pétersbourg à la destruction de la Porte Ottomane, tomber ensuite avec toute la masse de l'ancienne Europe sur la Russie, et refouler sa puissance dans les steppes de la Tartarie et derrière le Wolga, tel est le plan de domination universelle que médite Napoléon, et dans lequel le soutiennent en partie ses affidés. Eux et lui ne peuvent se cacher que jusqu'à présent il n'a rien fait dans son propre pays pour asseoir sur des bases quelconques sa dynastie, pour assurer la puissance même de son successeur immédiat; lancé par goût, par un besoin de mouvement moral et physique, dans l'immense carrière des conquêtes, ce n'est plus en France, dans l'attitude du Souverain de ce vaste Empire vis-à-vis de ses sujets, que Napoléon et ses confidents cherchent leur sécurité et celle de leurs descendants, — c'est dans l'impuissance des voisins et dans la destruction de l'ancienne Europe. « C'est nous qui plaçons les Princes sur des trônes créés par nous », se dit la ligue napoléonienne; — ils relèvent pour ainsi dire de nous; nul ne sera assez puissant pour se mettre à la tête d'une coalition contre les chefs de la ligue; la jalousie des confrères, les movcns militaires et de police ré[)andus par la France sur toute la surface de la grande fédération, éventeront les mines, les annuleront, avant que

jamais elles puissent jouer. L'Empereur des Français, serait-il même débile et sans nulle foicede caractère individuel, maintiendra l'ordre par sa seule position, par le besoin qu'aura de lui et de son autorité la fédération tout entière !

Malheur à l'État qui voit encore à la tête de son administration des hommes assez bornés et assez corrompus pour ne pas reconnaître l'évidence de ce plan, ou les dangers de sa réalisation !

Napoléon, après la paix de Tilsit, avait le choix entre le bouleversement de l'Autriche ou celui de l'Espagne. Il préféra commencer par le second, parce qu'il crut pouvoir le consommer sans coup férir. Rien n'eût été moins populaire en France qu'une guerre immédiate, après les campagnes désastreuses et pénibles de Pologne. La grande armée elle-même, fatiguée, abîmée, désirait le repos. Napoléon ne douta pas qu'il offrirait à la France et à l'Europe, sans coup férir, le spectacle nouveau de la chute d'un des premiers trônes. Voilà les seuls et véiitables motifs d'une marche qui semble énigmatique à l'observateur privé de moyens de contrôle , et de laquelle les partisans et les complices du système napoléonien s'efforcent de déduire la preuve, selon eux irrécusable, que l'Empereur ne voulait pas la guerre avec l'Autriche, sans quoi il la lui eût faite en 1807 ou en 1808. Si au contraire il est possible de tirer de ce moment de trêve une induction autre que celle que Napoléon se trompa dans son calcul sur la révolution espagnole , c'est bien certainement celle de la pleine conviction de l'Empereur, que François I" ne lui ferait la guerre qu'autant qu'il l'y forcerait , et que par conséquent le moment de l'explosion serait entièrement à ses ordres.

J'ai établi plus haut la thèse que la soumission de la Presqu'île, ou de grands revers, devaient infailliblement servir de signal à une nouvelle guerre avec l'Autiùche.

Il suffit de se convaincre, de se pénétrer de la véritable marche de la politique de Napoléon, pour ne plus douter que la destruction d'un trône des Bourbons ne devait être qu'un intermède pacifique entre la guerre de 1807 et celle contre

298 RECUEIL DE DOCUMENTS (m3-1815).

1 Autriche, que Napoléon signa en principe à Tilsit, Le jour où le nouveau Roi s'asseyait tranquillement sur le trône d'Espagne et des Indes, servait de signal à la guerre avec TAutriche.

jNIais toutes les chances tournèrent contre les destructeurs de ce trône. Napoléon, enfoncé dans les Castilles, ses armées menacées de toutes parts, détruites ou prêtes à Tétre, dut songer à un prétexte pour sortir d'un Royaume en pleine insurrection, sans avoir 1 air ni d'abandonner de plein gré son frère à tous les dangers de sa position, ni d'abandonner une entreprise aussi malheureuse dans l'exécution que criminellement conçue. Il fit la guerre à V Autriche. Ce parti fut pris le jour où il signa, à Valladolid, l'ordre à la Confédération de tenir ses armées prêtes^. Il devait, par cette détermination, nécessairement atteindre un des buts suivants : ou faire renoncer, dans le moment même de la crise, 1 Autriche à ses immenses forces militaires, et la conquérir sous peu, sans moyens de résistance et par conséquent sans autres efforts de sa part que les soixante mille Français et quatre-vingt mille confédérés et alliés établis en Allemagne, ou bien prévenir une attaque de notre part, à laquelle nous pouvions être tentés, sous peu de mois, par la nécessité d'employer nos forces, et par la disposition générale des peuples de 1 Europe.

L'une ou l'autre de ces alternatives le tirait d'Espagne, et pouvait, avec des succès, tourner à son profit ou futur ou momentané.

Voilà la guerre de 1809, et voilà ce que voulait Napoléon.

La conservation du trône espagnol semble lutter avec le plan de morcellement dont j'établis l'existence. Mais le morcellement de la Presqu'île n'était pas moins décidé que celui du reste de l'Europe. Le domaine français, étendu jusqu'à

* Dans le rapport adressé par Champagny à Napoléon, qui devait servir de manifeste de puerre, on lit : u Votre Majesté écrivit de Valladolid aux princes de la Confédération, pour les engager à préparer leurs contingents : mesure de simple précaution, qu'ap|ielaient dc|)uis longtemps les craintes qu'ils avaient témoignées à Votre Majesté, et Votre Majesté effectua son retour à Pais. ■ * (i\'o/e de i Ldileui \)

LES DERNIÈRES DÉPÈCHES (1809). 299

TEbre, enlevait à la couronne d'Espagne les boulevards les plus puissants. Le Portugal eût formé un ou deux États distincts; les colonies espagnoles n'étaient pas étrangères aux vues de Napoléon, qui espérait recouvrer sur le continent de l'Amérique de riches compensations pour la perte des anciennes colonies françaises. L'insurrection espagnole déjoua un plan ajourné dès les premiers indices d'un mouvement populaire dans ce Royaume.

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