‹ MémoiresChapitre 68 sur 121 · OU METTERNICH PRIT LA DIRECTION DU MINISTÈRE · texte numérisé non relu

OU METTERNICH PRIT LA DIRECTION DU MINISTÈRE

DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES (l809-1810).

(Note 41, p. 228, t. I.)

lJi5. Metternich à l'Empereur François (Rapport), Komorn, le 20 juillet 1803. — 146. Metternich à l'Empereur Français (Rapport), Komorn, le 10 août 1809. — 147. Metternich à l'Empereur François (Rapport), Komorn, le 11 août 1809. — 148. Résolution souveraine de Sa Majesté l'Empereur François. Komorn, le 14 août 1809.

145. Les événements qui se sont accomplis le 5 et le 6 juillet sur les lieux où la grande armée s'était battue, amenèrent la conclusion d'un armistice qui, vu l'importance de ses conditions, devait avoir une influence décisive sur la situation politique et militaire de la Monarchie.

Ne pas accepter l'armistice dans toutes ses conséquences était impossible après la dislocation de l'armée, dislocation déjà accomplie. Aussi Votre Majesté a-t-Elle donné à INIgrSon frère Tordre d'en exécuter les conditions. Il ne restait donc que deux partis à prendre : il fallait, ou bien utiliser cet intervalle pour négocier, ou bien mettre l'armée sur un pied tel qu'elle pût appuyer la négociation et, dans le cas de la reprise des hostilités, jouer un rôle efficace.

Votre Majesté a profité des pourparlers préliminaires du

prince de Liechtenstein avec l'Empereur Napoléon, pour faire part à ce dernier de la nomination d'agents chargés de négocier la paix. Il est à croire que ces choix seront agréés. Il faut à ces négociateurs des instructions qui, dans une situation comme la présente, ne peuvent émaner que de Votre Majesté.

Il n'est pas probable que Napoléon consente à accorder le status ante bellum. Il faudrait souscrire sans hésiter à cette condition, attendu que le but élevé que nous poursuivions par la guerre ne peut plus être atteint par suite de l'échec subi par nos armes. Mais on ne peut se flatter que cette condition soit acceptée, car Napoléon a déclaré au prince Jean de Liechtenstein qu'il faudrait que l'Autriche se résignât aux mêmes sacrifices que ceux que lui avait imposés la paix de Presbourg, c'est-à-dire à la perte de trois à quatre millions de sujets.

Cette supposition serait certainement fondée, si nous étions dans la même situation qu'à la fin de la campagne de 1805. Mais, sous le rapport militaire comme au point de vue politique, notre position est loin d'être la même qu'alors.

A la fin de l'année 1805, notre force militaire était entièrement paralysée ; elle était presque anéantie. Par contre , actuellement nous avons encore deux cent cinquante mille hommes à opposer à l'ennemi; de plus, nous avons derrière nous une campagne où chaque corps d'armée s'est couvert de gloire, et où peu s'en est fallu que l'ennemi ne fût complètement anéanti.

D'autre part, en 1805, nos derrières étaient parfaitement assurés par la Russie, notre flanc était couvert par la Prusse, qui était dans toute la plénitude de sa force; nous avions négocié à Presbourg, et consenti à des cessions de territoire qui pouvaient bien amoindrir l'État, mais non l'anéantir. En cas de besoin, nous trouvions des alliés sûrs derrière nous et sur notre flanc droit. L'Empereur d'Autriche était encore Empereur d'Allemagne, l'influence de la France en Allemagne était encore le fruit d'une usurpation.

Aujourd'hui, la Prusse n'est plus rien, la Russie est' Taliiée de la France, la France est maîtresse de l'Allemagne. L'Autriche est donc seule; elle ne peut trouver d'autre appui qu'en

30> UECUEIL DE DOCUMENTS (1773-1815).

elle-même. Par conséquent, notre situation politique est incomparablement plus mauvaise qu'en 1805.

Si nous pouvions alors foire des cessions territoriales qui nous affaiblissaient, je n'en vois guère 5 faire aujourd'hui qui n'auraient pour suite l'anéantissement de l'Empire.

En 1805, un fidèle serviteur de l'Empire pouvait encore donner des conseils ; aujourd'hui , il faut qu'il se horne à exposer consciencieusement à Votre Majesté la situation telle qu'elle est. C'est au Souverain seul qu'il appartient de choisir entre plusieurs maux et plusieurs dan^jers. L'idée du choix comporte aussi celle des moyens d'action qui nous restent encore. Sans ces moyens, nous n'aurions plus d'autre perspective que la capitulation ou la mort morale et politique.

Je me permets de poser en fait qu'aujourd'hui toute cession attaquerait la vie de l'Etat dans ses sources mêmes. Le jour où nous signerions une paix entraînant des cessions de territoire, notre existence ne dépendrait plus que de l'aveugle destin.

Mais on ne saurait cacher à Votre Majesté que si un nouvel effort échoue, ou s'il réussit sans qu'on tire un parti convenable du succès, le lien qui unit actuellement les États de l'Autriche risque d'être brisé sans retour.

Il serait possible que Napoléon prétendît se faire céder Salzbourg, le cercle de l'Inn, une bande du littoral ou le littoral fout entier, et la Galicie, ou au moins la Galicie occidentale. A une demande pareille, à laquelle viendrait peut-être s'ajouter encore celle du désarmement de la milice nationale et de la réduction de l'armée au chiffre de quarante ou cinquante mille hommes, il n'y a certainement à répondre que par un non.

Peut-être, — et cela est probable, — ne demandera-t-il que des cessions partielles; peut-être voudra-t-il Salzbourg et le cercle de l'Inn, ou Salzbourg et le littoral, ou bien Salzbourg et la Galicie occidentale.

i II me semble que le contre-coup de ces cessions se ferait sentir à la Monarchie de diverses manières. Au point do vue militaire, Salzbourg a plus d'importance, la Galicie occidentale en a moins. Au point de vue financier, le littoral vient en

première ligne. J'avoue que je ne vois pas la possibilité de céder le littoral.

Ainsi, dans le cas où Napoléon insisterait pour obtenir des ' ■„ cessions de territoire et où Votre Majesté aimerait mieux consentir à des sacrifices de ce genre que de reprendre la lutte, il serait nécessaire d'indiquer d'une manière précise quelle cession Votre Majesté entendrait faire, jusqu'où Elle irait, quel serait Son dernier mot. Une question indépendante de celle des cessions territoriales est celle de la réduction de l'armée. Celle-ci surtout me paraît être de peu d importance. Après la paix, il nous faudra réduire l'armée, ne serait-ce que pour des considérations financières. D'ailleurs, des réductions de ce genre sont, à vrai dire, purement nominales, du moment qu'on a soin de conserver les cadres. Napoléon et l'état de nos finances nous imposent, sous ce rapport, des lois également sévères.

Il n'en est pas de même des réserves et du système de la landwehr. Sur ce point il y a peu de concessions à faire.

En ce qui concerne les contributions. Napoléon en demandera pour trois raisons : il a besoin d'argent; en nous faisant payer des frais de guerre, il paralyse nos finances; en élevant des prétentions exagérées, il se ménage une querelle toujours prête.

A la Chambre des finances, les avis sont très-partages sur la possibilité de payer les contributions en numéraire. Le comte O'Donell nie qu'il soit possible de le faire, le comte de Pergen va jusqu'à regarder comme facile le payement d'une contribution de vingt millions. Pour moi, je suis de l'avis du comte O'Donell, qui est aussi celui du comte de Stadion.

La garantie des emprunts faits par l'Autriche en Hollande, dont la France semble s'être chargée, fait aussi craindre de nouvelles complications. Il faudra que ce point soit l'objet d'une attention spéciale.

La conservation du titre d'Empereur que porte Votre ^Majesté ne doit et ne peut être mise en question. Jamais je ne pourrais opiner pour la renonciation à ce titre, attendu que pour Napoléon l'idée de suprématie et d'indépendance est inséparable de la dignité impériale.

Voilà quels sont les principaux points sur lesquels il est nécessaire de donner des instructions.

Dans un autre rapport, j'exposerai ma manière de voir sur la situation où se trouvera la Monarchie après la conclusion de la paix.

En terminant, j'insisterai pour qu'on se hâte de prendre les mesures militaires que commandent les circonstances. La ferme volonté de Votre Majesté peut seule, peut exclusivement sauver l'État! Si aujourd'hui deux cent cinquante mille hommes ne peuvent arracher à l'ennemi une paix acceptable, quelle perspective de salut une armée de cinquante ou de cent mille hommes pourra-t-elle offrir à la Monarchie? Quand même, dans l'état de lassitude morale où nous voyons l'armée, une paix supportable serait préférable aux chances de la guerre, on n'en saurait dire autant d'une capitulation. La première ne deviendra possible que si Votre Majesté travaille à centraliser toutes les forces de l'Empire et à écarter la funeste influence que des pouvoirs séparés exercent sur le corps tout entier. C'est à Votre Majesté seule qu'il appartient de décider de la guerre et de la paix.

Metternicli à l'Empereur François. Komorn, le 10 août 1809.

146. Dans mon précédent rapport (n° 145), j'ai admis les chances de la paix et de la guerre; dans le rapport actuel, je me bornerai exclusivement à parler de la solution pacifique.

Après la paix de Presbourg, non-seulement notre droit, mais encore notre devoir, nous appelaient à travailler au rétablissement d'un ordre de choses propre à assurer la paix générale de l'Europe. Notre but devait être de chercher notre indépendance dans raffranchissementde tous, de trouver notre garantie dans la garantie générale. Quels moyens nous avions pour atteindre ce but, l'état de notre armée le dit assez.

Quelles que puissent être les conditions de la paix, nous aboutirons toujours au résultat suivant : c'est que nous ne pourrons trouver notre sécurité qu'en nous pliant au système français qui triomphe aujourd'hui.

Je n'ai pas besoin de répéter à Votre Majesté combien nous sommes peu faits pour ce système, et cela parce qu'il est en opposition avec tous les principes d'une saine politique, parce qu'il est dirigé contré tout grand corps d'États. Mes principes sont invariables ; mais l'homme ne saurait lutter contre la force des choses. Si, malgré les moyens les plus extraordinaires, nous ne sommes pas sortis victorieux de la guerre actuelle, toute entreprise ultérieure, tentée avec des forces moindres contre un adversaire devenu tout-puissant, serait un acte de pure folie.

Il faudra donc qu'à partir du jour de la conclusion de la paix notre système se borne exclusivement à louvoyer, à nous effacer, à composer avec le vainqueur. De cette manière seulement nous prolongerons peut-être notre exiiXence jusqu'au jour de la délivrance commune. Sans l'assistance de la Russie, il ne faudra plus jamais songer à secouer le joug qui pèse sur toute l'Europe. Cette Cour à l'esprit flottant se réveillera plus tôt quand elle ne trouvera plus à se faire un mérite exclusif de sa misérable conduite politique. Perpétuellement en contradiction avec elle-même et avec les principes qu'elle professait la veille, elle viendra peut-être nous offrir son appui quand elle nous verra suivre ses traces avec l'empressement d'un rival. Nous n'avons donc qu'un parti à prendre : il faut que nous réservions nos forces pour des temps meilleurs, et que nous travaillions à notre salut par des m.oyens plus doux, sans nous préoccuper de la marche que nous avon^ suivie jusqu'ici.

Une des premières conditions qui nous sera imposée sera de fermer nos ports à l'Angleterre. Il faudra donc que nous entrions dans le système du blocus continental, quelle qu'en soit l'inutilité.

La reconnaissance de l'usurpation du Royaume d'Espagne sera la deuxième conséquence de la paix.

Mais nous pourrions être sollicités de prêter un concours actif à l'usurpateur. Jamais je n'opinerais pour une action aussi avilissante au point de vue moral et au point de vue politique.

Une question qui touche au cœur même des Etats est celle xr, 20

de rasservissement du Saint-Siège. Si l'on peut la passer sons silence, tant mieux. Si elle venait à être agitée, le meilleur mode consisterait à admettre Tincorpoiation des Etats de l'Église, mais en convenant que les derniers changements politiques seraient tous reconnus, et sans toucher spécialement «ux questions spirituelles.

Par suite de Tarmistice qui vient d'être conclu, il est impossible que nous échappions entièrement aux contributions. Je crois qu'il faut ramener les différentes opinions qui ont cours dans les administrations financières à cette idée unique • c'est qu'on doit adopter comme maximum la dernière contribution payée par nous. Toutefois il serait bon d'essayer de faire porter en déduction de la contribution de guerre la somme de près de vingt-quatre millions que la France nous doit aux termes de la paix de Presbourg.

Il n'y aurait qu'à faire constater que la créance de l'Autriche sur la France existe toujours. 11 faudrait que la retraite de l'ennemi suivît immédiatement la conclusion de la paix.

Melternich à l'Empereur François. Komorn, le 11 août 1809.

147. La négociation qui aura pour résultat de fixer à la fois l'avenir le plus prochain et l'avenir définitif de la Monarchie, est sur le point de s'engager. Votre Majesté m'a honoré de la mission de conduire cette négociation.

Il est presque impossible que le ministre ne soit pas jugé exclusivement d'après le résultat de son oeuvre. En lutte avec tous les partis, malheureusement en lutte avec des principes reconnus comme vrais, il entreprend une tache qui lui est imposée tant par la nécessité que par des complications accidentelles. Tout ce qui , dans le cours ordinaire des choses, facilite l'œuvre du négociateur, ce qui même, dans les circonstances actuelles, pourrait tourner à l'avantage des négociations, je veux dire l'étendue considérable des ressources que nous avons encore , augmente aux yeux de la nation et de toute l'Europe la responsabilité de celui qui négocie.

La conviction, la satisfaction intime d être resté fidèlement

aux côtés de l'Empereur à Theure du danger, de Tavoir servi dans la mesure de mes forces , en faisant abnégation de moimême , en laissant de côté toute considération secondaire, en étouffant tout sentiment personnel , peut seule me guider dans l'oeuvre que j'entreprends d'après l'ordre de Votre Majesté. Je partirai demain matin pour me rendre à l'endroit fixé pour les négociations (Altenburg).

Le 20 juillet , j'ai eu l'honneur de soumettre à Votre Majesté mon premier rapport sur les négociations qui vont s'ouvrir (n» 145).

J adresse ci -joint à Votre Majesté un second rapport, où je me borne uniquement à envisager de près la paix Jutiire et à parler de notre situation politique telle qu'elle devra être déterminée par la paix elle-même (n" 146).

Il ne me reste plus qu'à piier Votre Majesté de me faire parvenir des instructions précises relativement aux travaux du moment actuel.

Résolution souveraine de l'Empereur François. Komorn , le 14 août 1809.

148. Les principes qui devront servir de base aux négociations sont les suivants : Avec les forces que la Monarchie possède encore , elle n'est pas dans le cas d'être réduite à capituler. Il ne saurait donc être question que d'une paix acceptable, d'une paix telle qu'elle ne mine pas l'existence de la Monarchie et qu'elle ne la conduise pas sûrement à la ruine.

S'appuyant sur ces principes, les négociateurs tâcheront (vu que les armées ne peuvent être employées immédiatement) de gagner du temps jusqu'à la fin du mois d'août , et de profiter de ce répit pour tirer au clair les intentions de Napoléon, pour savoir s'il veut une paix acceptable pour nous , ou s'il entend élever des prétentions qui amèneraient la ruine de la Monarchie ou des guerres nouvelles , auquel cas ce serait un devoir pour nous de conjurer le danger les armes à la main.

Dans l'intervalle, il faudra sonder la Russie et se mettre en état de recommencer la lutte.

Bien que, faisant abstraction d'incidents extraordinaires , je

308 RECIEIL DK DOCIMENTS (17-73-1815)

regarde toute paix conclue avec Napoléon comme funeste, à cause des suites qui peuvent en résulter pour la Monarchie, il peut se présenter des cas où la paix deviendrait absolument nécessaire. Elle pourrait, par exemple, nous être imposée par nos rapports avec la Russie, mais plutôt encore par l'opinion d'une grande partie de mes sujets.

Je considère comme inacccpt.iMcs les conditions suivantes :

La réduction de l'armée avant lévacuation de tous mes Etats par l'ennemi.

La suppression du système de la landwehr et de la réserve , ou d'une institution analogue sous un autre nom.

Le payement de contributions exorbitantes.

Le payement des dettes extérieures par un moyen de ce genre

La cession des côtes , comme étant la ruine de ma Monarchie au point de vue commercial.

On peut considérer comme objets de négociation : l'échange de la Galicie occidentale contre le Tyrol, ou contre l'Istrie et la Dalmatie.

Compensation pour ce que j'ai à réclamer à la France.

Toute cession ou échange devra être subordonné à mon consentement.

Il faudra demander la suspension provisoire des contributions, et régler du mieux le sort du Tyrol et du Vorariberg; c'est là une question dans laquelle mon honneur est engagé.

Il laudra aussi veiller, aussi bien que possible, aux intérêts de mes alliés, tels que le Roi de Sicile et de Sardaigne, et de ceux de mes serviteurs qui ont souffert à cause de leur fidélité envers moi.

François, m. p.

Page 1