FIN DE LA 5IISSI0X DE DRESDE
(Note 11, p. 220.)
55. Le comte de Metternich au comte de Cobenzl (Extrait de dépèche). Dresde, le 20 novembre 1803.
35. C'est au moment même de mon départ d'ici pour le lieu de ma destination , que je m'empresse d'avoir l'honneur de soumettre à Votre Excellence le résultat des ordres qu'elle a bien voulu me donner pour Dresde.
Je me suis convaincu de nouveau que la marche du ministère d'ici restera éternellement la même ; les protestations les plus solennelles de principes, abandonnés dans leur application dès qu'ils semblent pouvoir compromettre le moins du monde la Cour de Saxe vis-à-vis de la Prusse, et le désir prononcé de ne jouer qu'un rôle secondaire dans toutes les discussions d'un intérêt majeur : voilà la seule clef de toutes ses déterminations. J'ai parlé ici de la surprise de la Cour impériale de voir la Cour de Saxe abandonner la cause de la justice et de la politique la plus saine dans la discussion importante qui va s'ouvrir à Ratisbonne. Je n'ai rencontré partout que protestations d'attachement aux principes mis en avant. par la Cour impériale pour le maintien de la constitution germanique, et les instructions données au ministre près de la Diète sont motivées par le seul désir de voir accorder à l'Electeur le surplus de voix qu'il sollicite. M. le comte de Loss même a fini par me dire que la Cour impériale n'aurait assurément nul sujet de se plaindre de celle d'ici dans le cours des délibérations sur l'introduction des votes virils nouveaux ; qu'elle tenait au principe que nulle voix nouvelle ne pouvait être exercée sans la ratification impériale, et que le ministre avait des instructions précises de jouer un rôle paifaitement passif. — Je n'ai pu m'empêcher de saisir cette occasion pour lui faire entrevoir que ce rôle convenait peu à une Cour aussi prépondérante en Allemagne ; que la constitution de l'Empire devait nécessairement crouler si les premières Cours adoptaient un
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système purement passif dans des discussions d'un intérêt aussi majeur. Il se tut pour toute réponse, et reprit la conversation un moment après, en protestant de la pureté des principes de sa Cour. M. le baron de Yrintz, arrivé hier soir de Berlin, où il a fini les commissions dont il était chargé, m'a confié ce matin qu'une des raisons principales pour lesquelles il comptait s'arrêter ici quelques jours était celle d'éveiller l'attention du ministère sur des projets qu'il prétend savoir adoptés à Berlin, pour l'établissement d un rayon de correspondance depuis Erfurt, par les pays de Schœnburg et de Reuss jusqu'à Hof. Votre Excellence daignera se rappeler les discussions qui s'étaient élevées entre les Cours d'ici et de Berlin pour le libre passage des postes prussiennes jusqu'à Erfurt, et dont j ai eu 1 honneur de faire le sujet de plusieurs rapports durant ma mission à Dresde. M. de Vrintz, instruit de tous les détails de cette négociation, prétend y avoir trouvé un tel degré de condescendance et de poltronnerie de la part de la Cour d ici, qu'il ne doute nullement du succès de cette nouvelle entreprise des Prussiens, qui, tout en accaparant les lignes les plus importantes et lucratives des postes saxonnes, ôteraient à ce pays tout moyen de correspondance avec l'étranger, à moins de passer par des voies prussiennes, la seule frontière de la Bohème exceptée.
Je puis avoir l'honneur d'assurer à Votre Excellence que tous les bruits venus à Vienne sur l'accueil défavorable de la part de la Cour que pourrait trouver ici M. le baron de Schall sont parfaitement dénués de fondement. Elle rend complètement justice à toutes ses qualités personnelles, et je suis convaincu qu'on le verra arriver avec le plus grand plaisir dès que Sa Majesté Impériale jugera de Son auguste service de l'envoyer.
ÉPOQUE DE LA MISSION DE BERLIN (iSOi-lSOi)
PREMIÈRES DÉMARCHES DE METTERNICH POUR AMENER LA PRUSSE A ENTRER DANS LA COALITION AUSTRO-Rl SSE.
(Note 12, p. 220, t. I.)
56. Mettenilcli à Colloredo (E. D.), Berlin, le 24 septembre 1804. —57. Mttternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 4 décembre 1804. — 58. Metternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 5 décembre 1804. — 59. Metternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 27 décembre 1804. — 60. Hardenberg à Metternich (Note verbale), Berlin, le 26 décembre 1804. — 61. Metternich à Hardenberg (Note verbale), Berlin, le 15 janvier 1805.
36. Jamais assurément deux Monarchies jadis rivales ne pouvaient trouver leurs intérêts plus intimement liés que ne devraient l'être ceux de l'Autriche et de la Prusse dans le moment acuel. Situées entre deux Etats qui semblent destinés à changer la face du continent de TEuiope, qui seuls peuvent rivaliser avec quelque succès aux dépens des pays qui les séparent, tous deux renforcés, s'ils en avaient besoin, par des chances qui semblent exclusivement réservées au premier âge des individus et des États, les dangers de l'Autriche et de la Prusse étant les mêmes, leurs vues devraient être communes. Les germes destructeurs de la Monarchie prussienne ont été préparés par son propre gouvernement, et lui ont été offerts dans les acquisitions mêmes qui semblaient devoir en assurer la force et la splendeur. Tout parallèle entre la perte que la Monarchie autrichienne a essuyée dans le cours d'une guerre désastreuse, qui principalement a été rendue telle par les faux
calculs du ministère prussien, et entre les avantaj^es qui, au premier aperçu, semblent en avoir résulté pour la Cour de Berlin, ne saurait que tourner en notre faveur. La situation géographique des nouvelles acquisitions prussiennes offre tous les désavantages qui n'existent plus pour nous par l'arrondissement de nos pays, et si les Pays-Bas compensaient en partie par leur valeur intrinsèque les frais énormes, les embarras et les discussions politiques qu'entraînait leur possession, assurément les provinces westphaliennes, et la ligne des petites provinces éparses qui les lient au corps de la Monarchie prussienne, ne sauraient lui en offrir autant. Le génie de M. de Haugwitz, dont le ministère n'est sans contredit que la série la plus extraordinaire d'abandon de tout principe, de perfidies et de fausses mesures, ne s'est jamais étendu à la hauteur qui fait rejeter un appât qui, en multipliant les embarras politiques d'un Etat entouré de voisins puissants et manquant de toute ressource intérieure, doit nécessairement finirpar compromettre son existence. Frédéric II n'eût point perdu l'Europe entière par la paix de Bâle, ou serait sorti de la lutte inégale qui en a été le résultat, le Roi le plus puissant du continent. Il ne serait peut-être point difficile de prouver que la Monarchie prussienne, dont la surface s'est quasi triplée depuis la mort de ce Roi, a perdu de sa force réelle. Frédéric-Guillaume III n'aura assurément jamais, du centre de ses vastes Etats, fait entendre à la France; à la Russie et à l'Autriche un langage pareil à celui qui n'était point étranger à Frédéric II du fond de sa capitale, qui ne cessa jamais d'être le quartier général d'un vaste camp retranché.
Parmi tous les mauvais services rendus à son Roi par M. de Haugwitz, on ne saurait oublier celui d'avoir sapé dans ses fondements l'esprit militaire, unique base de la puissance prussienne et le résultat de soins assidus de trois grands princes. Il n'existe point de ministère de la guerre. Frédéric II embrassait avec son vaste génie tout l'ensemble de son armée. On peut assurer avec certitude que l'état militaire est tellement déchu de son ancienne hauteur, et a tant perdu de sa considération, que la première guerre dans laquelle la Prusse se trou^
verait entraînée, peut-être malgré elle, lui prouverait qu'elle a reculé d'autant que ses voisins ont acquis de force réelle et d'expérience.
L'homme qui survit à M. de Haugwitz, et dont l'existence ou la chute ne sauraient encore se calculer, et l'agent surtout le plus immédiat et le plus actif du système politique de ce , ministre, si toutefois l'ensemble de ses mesures mérite ce titre, est M. Lombard, secrétaire du Cabinet du Roi. Son emploi lui donne l'influence la plus étendue dans toutes les affaires politiques. Son collègue Beyme dirige, avec un pouvoir également illimité, toutes les branches de l'administration intérieure. Tous deux sont liés d'intérêt.
M. de Hardenberg, dont les principes politiques n'ont point eu le temps de se développer, mais qui, sous plusieurs points de vue, paraît vouloir suivre une ligne différente de celle de son prédécesseur, malgré les assurances positives de M. de Haugwitz sur leur inviolable unité de principes, ne doit son mfluence actuelle qu'à l'absence de trois mois que ce dernier a eu l'imprudence de se permettre l'été passé. Il n'a que deux chances, ou celle de se lier avec Lombard, ou celle de l'éloigner à jamais. La première lui enlève incontestablement toute influence indépendante ; la seconde lui offre l'avantage de placer près du Roi quelque individu de sa création. On ne saurait douter de son choix dans cette alternative, mais le temps seul nous prouvera la réussite. Le secrétaire du Cabinet s'occupe depuis quelque temps à préparer les voies à un de ses frères employés au département des affaires étrangères. Le cadet est infiniment jeune ; l'aîné, plus âgé que le secrétaire, ne réunit pas le même degr-é d'esprit à autant d'astuce, et le règne des Lombard paraît devoir finir avec celui qui se trouve maintenant à la tête des affaires. C'est cet homme, une des sources premières des maux qui affligent l'Europe, l'être sans contredit le plus dévoué aux intérêts de la France, salarié par elle , et ne pouvant plus être acheté par personne , parce qu'elle paye tous ses services autant et plus que tout autre ne pourrait le faire, qui forme l'entrave la plus directe à notre réunion avec la Prusse. Nous aurons beau agir dans le sens le
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|)his aïKilo/juc ;iiix siMilimenls |)(Mst)unol.s du IJoi, qnt^ jamais nous ne parviendrons à aucun résultat (jui de loin aurait pour l)ut de contre-balancer rinfluence désastreuse de la France. Toute ouverture sera accueillie avec une sorte d'empressement et de conviction de la part du Roi, et tous les résultats heureux seront soigneusement étouffés dans leur germe par Lombard.
Le Roi ne cède qu'à un seul sentiment qui le domine en chef, que tous les alentours ont eu soin de nourrir depuis des années, et qui assurément est le seul qui soit partagé par eux par les raisons que j'ai déveIopj)ées ])lus haut : c'est celui de la peur. Nous ne saurions nous cacher qu'on ne nous craint plus; et ce ne sera que la puissance qui inspirera ici quelque terreur qui dirigera avec des chances assurées de succès les démarches du Cabinet prussien.
La France et la Russie exercent ce pouvoir, et le moment de faire entrer la Prusse dans nos vues, qui essentiellement devraient être les siennes, ne saurait être plus favorable que ne l'est celui d'une brouille ouverte entre ces deux puissances : mais ce n'est pas nous qui y parviendrons jamais. Il paraît sûr que ce n'est qu'à Saint-Pétersbourg que la r40ur de Prusse peut se conquérir, et la réunion la plus parfaite de nos vues, la combinaison la plus intime de nos moyens avec ceux de la Russie pour parvenir à ce but, semblent offrir toutes les prol)abilités de succès. La réunion devrait, dans ce cas, être demandée par la Russie, qui ne risque pas de se voir compromise vis-à-vis de la France, et notre rôle se bornerait aux assurances les plus positives du vœu que nous avons formé depuis longtemps de voir inaugurer un sysièine nouveau et basé sur les intérêts communs des deux Monarchies ; assurances données si souvent, et fjui n'ont servi jusfju'à présent fjue fli> prétexte pour faire valoir l'attachement sans bornes du l'oi pour tous les gouvernements français que la Révolution a enfantés, quoique diamétralement op|)Osés aux sentiments personnels de ce souverain. Le Cabinet prussien n'abusera pas des ouvertures qui lui seront faites par la Russie, parce qu'il craindra de se compromettre vis-à-vis de cette puis-
sance; il y entrera volontaii-ement, s'il croit ne se mettre en avant que pour aider à empêcher TEurope d'offrir de nouveau des moyens d'agrandissement à la France, et ce n'est encore que la Cour de Russie qui pourra jamais le déterminer à un concert qui entraînerait quelque chance de guerre.
Le service le plus essentiel que la Gourde Saint-Pétersbourp^ pourrait nous rendre à nous, et en même temps à l'Europe entière, serait de s'employer à l'éloignement de Lombard de son poste actuel, où il se trouve placé comme une vedette de Bonaparte pour entraver, ou, ce qui équivaut à la même chose, pour le mettre au fait de toute mesure qui ne serait pas la sienne. Le moment actuel semblerait devoir faciliter à la Russie la réussite d'une négociation délicate, mais qui détruirait un des plus puissants obstacles à un concert entre les trois puissances : sa brouille avec la France , le changement du ministère prussien, dont probablement l'intérêt personnel seconderait ses vues, et surtout l'emban-as momentané dans lequel se trouve le Roi par les mesures que les chances de guerre avec la Suède pourraient entraîner de la part des Français dans le nord de l'Allemagne. La conduite de Lombard, ses principes connus, sa liaison avec la France, l'impossibilité dans laquelle nous sommes de nous confier à cet homme, tout servirait de prétexte , si l'on pouvait être embari'assé d'en trouver, pour l'éloigner d une place où il doit nécessairement porter ombrage à toute puissance qui n'est pas exclusivement dévouée à la France. La difficulté de remplacer Lombard par un sujet plus digne de servir son maître est grande : jamais peut-être la pénurie d'hommes propres à être employés dans la carrière diplomatique ne s'est fait sentir plus fortement qu'ici ; mais certainement on ne pourrait en trouver un qui fût plus dangereux que Lombard. Il serait infiniment heureux si ce concert, appuyé par le poids de la Russie et cimenté par notre désir sincère de réunir nos intérêts les plus chers à ceux d'un Etat qui depuis longtemps ne» devrait plus nous traiter en rival, devait s'établir, que les deux ministres d'Autriche et de Russie près la Cour de Berlin reçussent les ordres de s'entendre sur toutes les ouvertures à faire, et que leur langage fût par-
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faitemcnt conforme sur tous les objets «l'un iulcrét commun. Cette unité de volonté et d'expression prouverait au Cabinet d'ici qu'il existe entre nous et la Russie un concert fait pour lui imposer, en même temps qu'il lui ouvrirait des moyens assurés de se tirer de l'embarras dans lequel il ne cesse de se trouver depuis plus d'une année, en réunissant ses vues à celles des deux puissances.
Metteraich à Colloredo. Berlin, le 4 décembre 1804.
57. Conformément aux intentions de Votre Excellence, je me rendis le lendemain du reçu des dépécbesdu 15 novembre chez M. d'Alopéus, pour lui communiquer les ordres qui venaient de me parvenir, relatifs aux dernières ouvertures qu'il m'avait faites. Je crus ne pas pouvoir lui donner une preuve plus entière de la confiance du ministère de Sa Majesté Impériale, qu'en lui faisant la lecture de la dépêche même. Il ma témoigné la satisfaction la plus complète sur son contenu, et nous convînmes de notre marche uniforme dans une nép;ocialion délicate et qui ne saurait être conduite avec trop de prudence pour ne pas exciter l'attention de deux de nos collègues, les ministres de France et d'Angleterre, également intéressés à l'ébruiter, quoique dans des vues entièrement opposées, et surtout pour prévenir l'abus que des malveillant-, employés ici dans les bureaux mêmes, pourraient en faire. Il fut décidé que je me rendrais chez M. de Ilardenberg, pour le mettre au fait des vœux de mon auguste Maître pour une réunion sincère de volontés et de mesures entre nos Cours, d(jnt lunique but serait de maintenir l'équilibre de lEurope et d'assurer lindépendance, la tranquillité et la sûreté individuelle et générale des puissances également menacées j)ar la ligne sur laquelle le gouvernement français scmbh; vouloir procéder. M. d'Alopéus me confirma les bonnes dispositions du ministre et me prévint, de deux sujets d inquiétude, effleurés par M. de Ilardenberg, qu'il me conseillait d'écarter ; celui que tout concert entre la Prusse et l'Autriche pourrait entraîner un concert offensif, dirigé dans la suite par le Cabi-
net britannique, et qu'il n'entrât aucune vue d'a^jrandisscment dans nos plans. Mes instructions étant parfaitement précises sous ces deux rapports, et les intentions de ma Cour ne pouvant même pas être suspectes, je lui promis de préciser ces deux objets dans la conversation que j'aurais avec M. de Hardenberg. M. d'Alopéus se cbar(jea, avec toute la clialeur qui l'anime pour la bonne cause, d'appuyer mes ouvertures et d'offrir au Roi la garantie directe de l'Empereur, concernant la pureté et la sincérité de nos intentions. Nous convînmes de notre conduite particulière et (devant donner un prétexte à l'arrivée de mon courrier) que je ne ferais point de mystère de l'assentiment de Sa ^Majesté Impériale aux mesures emplovées par la Cour d'ici, pour opérer la délivrance du chevalier Rumbold*.
M. de Hardenberg étant ce jour-là à Potsdam, je n'ai pu lui faire demander une heure d'entretien que le lendemain 22 novembre. Je lui développai la conduite par laquelle Sa Majesté Impériale avait cru jusqu'à présent devoir convaincre le gouvernement français de son désir, partagé par le Roi, de maintenir la paix sur le continent et son éloignement à toute participation directe ou indirecte à la guerre maritime. Les résultats n'ayant point offert jusqu'à présent la même garantie des sentiments et des dispositions réciproques du gouvernement français ; des atteintes journalières et un système d'extension incompatible avec le repos et l'équilibre de l'Europe semblant former la base des principes politiques de ce cabinet, Sa [Majesté Impériale désirerait que les princes , qui sont à considérer comme les protecteurs naturels de cet équilibre, écartassent tous sujets de désunion entre eux et se réunissent dans leurs principes de conduite. Je m'appuyai sur toutes les raisons développées dans la dépêche de Votre Excellence, pour prouver qu'un tel concert ne saurait troubler en rien la bonne harmonie avec la France, si ses vues n'excèdent pas les bornes, et que, dans la supposition contraire, ce concert devenait
* Ruinbold, résident anglais près du cercle de la Basse-Saxe, arrêté sur l'orilre de Napoléon et remis en liberté plus tard. (Note de l'Editeur.^
26 r.EClEIL DE DOCl MENTS (17-3-1815).
nécessaire pour sauver les puissances les plus exposées d'une ruine peut-être inévitable; j'établis en tbèse qu'assurément Sa ^lajesté Impériale était très-éloignéc de vouloir plus que ce que la Providence avait placé sous son sceptre tutélaire, et qu'Elle re{]ardait comme superflu d'écarter comme une des bases premières de tout accord, toute vue d'acquisition ou empiétement.
M. de Hardenbei^'j écouta ces ouvertures avec attention et avec l'air du plus sensible plaisir. Il m'assura que sa conviction particulière était depuis longtemps venue au-devant des vérités que je venais de lui développer, et que son désir le plus sincère serait de pouvoir justifier la confiance flatteuse que je venais de lui témoigner, en contribuant de tout son pouvoir à la réunion des vues les plus salutaires entre trois puissances, les seules à même de sauver l'Europe d'une ruine qui lui semble préparée. Il me prévint de la difficulté qu'il aurait à surmonter pour porter le Roi à toute mesure qui, de loin, pouvait i-essembler à une coalition, les résultats de la dernière lui ayant laissé pour toujours une aversion peut-être insurmontable pour toute idée semblable; « mais, ajouta-t-il, soyez convaincu que vos principes sont les nôtres, et pourvu que vous ne veuilliezni d'une ligue offensive avec l'Angleterre, ni faire entrer pour rien des vues d'agrandissement pour une puissance quelconque dans les mesures à convenir, je m'emploierai de tout mon pouvoir à la chose, convaincu que jamais on ne fera goûter au Roi rien de ce qui tiendrait à ces deux buts. Vous concevez, me dit-il, qu'une des premières précautions à adopter est l'observation du plus profond secret, et celui-ci ne saurait se garantir qu'autant qu'il se trouve concentré dans le plus petit nombre d'individus possible;. Je désirerai:5 que sous ce rapport votre ministère ne fît plus la moindre ouverture touchant celte affaire au comte de Finkenstein , et qu'il vous chargeât uniquement de toutes les communications y relatives. Je ne ferai personnellement usage de la confiance
* Le comte Cbarles de Finkenstein, ministre plénipotentiaire de la Prusse à Vienne. (A'oie Je l'Éditeur,)
de votre Cour que vis-à-vis du Roi seul ; vous concevez que le premier mot que Ja France en apprendrait suffirait pour rendre toute réunion impossible; elle règne par la division des États, nous flattant alternativement et aux dépens les uns des autres.» Je lui promis de faire part de son observation relative au comte de Finkenstein à Votre Excellence.
Je crus devoir tirer de notre conformité de position relativement à la France de nouveaux gages de la sincérité de nos vues, et je Tassurai que toute mesure de précaution qu'il croirait devoir nous proposer serait assurément adoptée avec plaisir. ÎSI. de Hardenberg me prévint qu'il comptait ne pas se rendre à Potsdam, y ayant été la veille, et qu'il préférait attendre le retour du Roi, fixé au mercredi 28 novembre, pour ne point éveiller l'attention des alentours de Sa Majesté sur l'objet dont il ne comptait s'entretenir avec le Roi que quand il serait entièrement seul avec lui. Ce retard ne pouvant influer sur la marche d'une négociation tellement majeure, il me demanda si je ne pouvais pas lui remettre par écrit les points essentiels de ce que je venais de lui dire, son désir étant de se servir des propres paroles que j'avais employées. Ayant prévu cette demande, j'avais fait copier sur une feuille, sans rubrique et sans signature, un extrait de la dépêche, que je lui remis.
Il me donna sa parole d'honneur que l'unique usage qu'il en ferait serait de se borner à se pénétrer de son contenu, pour le rendre fidèlement à son maître.
Un hasard ayant fait annoncer M. d'Alopéus dans ce moment, M. de Hardenberg me demanda si je ne croyais pas qu'il ne saurait être de trop, et je me prêtai avec plaisir à le voir partager notre entretien. Lui ayant dit le sujet qui m'avait amené chez M. de Hardenberg, M. d'Alopéus s'empressa d'effectuer les promesses qu'il m'avait faites en particulier, et se dit pleinement autoxisé à appuyer la sincérité et la loyauté des vues de rapprochement entre les Cours de Vienne et de Berlin, et s'engager même à faire parvenir toute garantie au Roi, par l'Empereur directement. Sa Majesté Impériale étant entièrement au fait de nos vues et partageant la conviction de la sin-
cérité d'un accord uniforme de volonté et de langage entre les trois puissances. La conversation que je venais d'avoir avec M. de Hardenberg se renouvela à peu près mot à mot, et nous instruisîmes le ministre de l'engagement réciproque que nous avions pris de ne confier le secret de la chose qu'à un seul de nos employés; M. de Hardenbcrg prévint M. d'Alopéus qu'il ne chargerait M. de Goltz * d'aucune communication relative à l'objet d'une négociation qu'il désirait voir concentrée entre lui, M. d'Alopéus et moi.
Le Roi étant effectivement rentré en ville le 28 novembre, M. de Hardenberg eut l'occasion de s'entretenir avec Sa Majesté et me pria de passer chez lui. Il me prévint qu'ayant vu Sa ÎSIajesté très-peu de moments seule, il n'avait pu que lui transmettre les ouvertures sans les discuter à fond; que Sa Majesté lui avait déclaré sans hésiter que ses intentions et ses vues étaient les mêmes que celles de Sa Majesté Impériale, mais que le mode d'exécution paraissait lui offrir trop de sujets à méditation, pour ne pas vouloir y réfléchir quelques jours. « Si Bonaparte l'apprend, ajouta le Roi, il tombera sur l'un ou sur l'autre, pour empêcher la réunion; je vous ferai appeler un de ces jours pour discuter la chose à l'aise. J'attends, continua-t-il, le retour d'un courrier que nous avons expédié de Potsdam et qui doit depuis trois ou quatre jours être à Paris; le but de son envoi ayant été de porter nos offres de médiation entre la France et la Russie et la proposition de Tévacuation du pays de Hanovre par les Français, son retour doit nécessairement apporter des modifications aux mesures de réunion même. » Je lui répondis que je croyais ne pas pouvoir différer l'envoi d'un courrier, par la voie duquel je pouvais seul rendre compte de notre première conversation, et je le priai de me dire ce que je devais mander de celle que je venais d'avoir avec lui.
M. de Hardenberg me répondit : « Je suis très-fort d'avis que vous informiez votre Cour de nos conversations, et man-
* Auguslc-Frédéric-Ferdinand, comte de Goltz, ministre plénipotentiaire delà Prusse à Saint-Pétersljourj. (iVofe de l'Editeur.)
dez-lùi mes propres paroles d'aujourcrhui. Je vous autorise même à garantir la conformité la plus absolue des principes du Roi et de sa manière de voir quant au fond de la chose, et ce n'est que sur le mode que j'ai des difficultés à vaincre. » Il me répéta ce que, dans notre première conversation, il m'avait dit relativement aux idées du Roi sur toute coalition, et de son travail à le désabuser sur le compte de ce qu'on lui propose dans ce moment : « Voulez-vous, ajouta-t-il, que je fasse demander un entretien au Roi? ISIais je ne vous cache pas que je n'aurais pas attendu aussi longtemps, si je ne le connaissais et si je n'avais la conviction qu'il faut ne pas le presser personnellement sur des décisions de ce genre. » Je lui répondis ne pas croire pouvoir abandonner à de meilleures mains la marche d'une affaire qu'il n'appuierait assurément que sur la connaissance la plus intime de son maître, et que j'étais loin de vouloir le presser. Je finis cette conversation, durant laquelle il ne put dissimuler son embarras sur le vague de sa communication, par lui dire que je ne pouvais rien ajouter à ce que je lui avais confié lors de notre première entrevue, et que je me bornais à me référer au contenu du papier que je lui avais remis, qui, tout en renfermant les principes de Sa Majesté Impériale, devait lui fournir les armes les plus fortes pour rassurer les craintes du Roi, si toutefois il pouvait en exister; que n'étant nullement informé des intentions de ma Cour relativement au mode de réunion, j'étais bien moins autorisé à appuyer telle forme de concert préférablement à telle autre, mais que je me chargerais avec plaisir de faire valoir près de Sa Majesté Impériale toute idée suggérée par lui qui tendrait à assurer l'exécution du rapprochement salutaire, sur la nécessité duquel nous ne saurions tous deux nourrir des doutes. M. d'AIopéus, de l'appui duquel je ne saurais assez me louer, avait eu soin de me prévenir de tous les embarras qu'éprouve M. de Hardenberg et sur lesquels il s'était expliqué plus franchement encore vis-à-vis de lui. Le caractère personnel du Roi répugne à toute mesure qui de loin semble lui offrir des chances de se voir forcé à se prononcer avec vigueur; il ne se dissimule pas, d'un autre côté, les dangers
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dont l'Europe est menacée, et malheureusemenl l'homme sur lequel il s'appuie fléchit-il sous la moindre apparence de (juerre. M. de Hardenhcrg me j)araît être entré dans les vues des Cours de Vienne et de Pétcrsbourg sans nulle retenue, cl nous pouvons espérer de lui et de ses soins tout ce qui jamais pourra s'attendre do la Cour de Berlin.
Metteinlch à Colloredo. Tîeilin, le 5 décembre 1804.
ij8. Convaincu de la nécessité que la Cour de Russie soit bien exactement informée de la marche de notre négociation, j'ai conçu la dépêche précédente de manière à pouvoir être lue par M. d'AIopéus. Le récit de mes conversations est tel que j'ai eu l'honneur de l'y tracer, et je ne crois pas avoir omis un mot essentiel.
M. de Hardenberg s'est expliqué vis-à-vis de moi avec la plus grande franchise, et il serait impossible de douter de la pureté de ses intentions à notre égard. Il connaît tous les dangers de sa position, et le peu de confiance qu'il a dans le cabinet du Roi et dans Lombard surtout, qu'il apprécie à sa juste valeur, le gêne dans toutes les opérations qu'il médite, quoique la réussite de la négociation relative au chevalier Rumbold lui permette de déployer un caractère plus prononcé qu'il n'eût osé le faire sans cet événement. Il paraît décidé à user de tous ses moyens pour réduire la faction de Lombard, et n'a pas craint d'avouer à M. d'AIopéus la nécessité dans laquelle il croit se trouver à cet égard. Les mesures qu'il m'a proposées pour assurer le secret, la chaleur avec laquelle il a reçu mes premières ouvertures, l'état de souffrance dans lequel je l'ai trouvé hier, de voir l'inaction et la faiblesse de son maître qu'il n'a pu me cacher, la conviction intime qu'il nourrit de l'étendue gigantesque des vues de l'Empereur Napoléon, — tout parle en faveur de la sincérité de ses promesses d'appuyer nos vues salutaires, et si le bien ne s'opère pas dans toute son étendue, la faute parait ne pas pouvoir lui en être attribuée.
M. d'AIopéus réunit à un air très-brusque et un bouillonne-
ment extrême un calcul très-froid et beaucoup de mesure dans la négociation même. Je suis convaincu que le renouvellement de la guerre n'entre pas dans ses vues, et qu'il ne s'est pas refusé au calcul de toutes les chances qui dans ce cas se trouveraient du côté de la Finance. Il me paraît observer scrupuleusement les ordres de sa Cour, et je ne puis que me fortifier dans la conviction que c'est par la Cour de Pétersbourg seule que nous conquerrons la Prusse. Tout dépendra de la marche que le Cabinet russe suivra à Berlin, de la persévérance surtout qu'il mettra dans ses négociations et dans l'appui qu'il continuera à donner aux nôtres. Le Roi a voué personnellement un degré de confiance très-étendu à la droiture et aux principes personnels de l'Empei'eur Alexandre, et si sa raison ne saurait se refuser à la nécessité de réunir ses vues à celles des deux Cours, la crainte seule de se voir compromis vis-à-vis de la France le tourmente, et ce n'est que la Russie qui jamais parviendra à la vaincre ou à la forcer d'agir malgré elle. J'ai appuyé tous mes raisonnements vis-à-vis de M. de Hardenberg sur notre conformité parfaite de position sous tous les rapports possibles, n'oubhant pas toutefois que nous ne pouvons faire autre chose que nous offrir. La Prusse a certainement autant besoin de nous que nous pouvons avoir besoin d'elle ; vérité qu'une triste expérience ne manquerait malheureusement pas de mettre dans son plus grand jour, si l'indécision du Roi et de son aide de camp le général Kœckritz devait ne pas porter ce monarque à un concert également utile aux deux partis.
M. d'Alopéus vient de sortir de chez moi. Je lui ai communiqué ma dépêche sous lettre A (n* 57), et il m'a dit ne pas croire pouvoir mieux faire qu'en basant sur son contenu sa dépêche à sa Cour.
Metternich à CoIIoredo. Berlin , le 27 décembre 1804.
59. M. de Hardenberg a eu plusieurs conférences avec le Roi, qui enfin s'est déterminé à un parti sur les ouvertures que j'ai été chargé de faire au ministère ici. Vous trouverez
dans la déclaration verbale ci-jointe (n^GO), qui m'a été remise par M. de Ilardenberg dans une conférence que j'eus avec lui hier, et que j ai 1 honneur de vous transmettre en original, Monsieur le comte, Timprcssion des sentiments du l{oi, qui, j'ose m'en flatter, surpasseront ce à quoi on était peut-être en droit de s'attendre.
M. d'Alopéus, qui, pendant l'espèce de stagnation de laquelle nous venons de sortir, avait eu soin de nie tenir au courant des vues que lui communiquait M. de Hardenberg, me prévint que ce ministre trouvait des difficultés à proposer à son maitre : d'abord, la forme d'une convention pour assurer les piincipes communs aux trois Souverains, vu le danger qu'entraînerait personnellement pour le Roi de Prusse Te-xistence d'un pareil accord, s'il était éventé et dénaturé par le Cabinet des Tuileries; puis et secondement, la manière de faire entrer les intérêts de 1 Italie, de laquelle les Etats prussiens se trouvent tellement éloignés, dans l'appui qu'il se proposait d'accorder à nos ouvertures. M. d'Alopéus me prévint que surtout le dernier point serait le plus difficile à amener. M. de Hardenberg, effectivement, après avoir remis hier la Note verbale, me dit se croire obligé de me faire connaître dans toute leur étendue les sentiments et la manière de voir du Roi son maitre; Sa Majesté croyait ne pas pouvoir se mêler des affaires d'Italie, dont la situation géographique de ses Etats et l'impossibilité d'y porter avec quelque succès des secours effectifs devaient nécessairement l'éloigner. Il me cita à l'appui de cette thèse la possibilité d'une guerre en Danemark, qui, avec la meilleure volonté d'y porter remède de notre part, se trouverait également hors de notre portée. Je crus devoir lui observer que l'Italie et tout ce qui y était relatif pouvait être considéré sous deux points de vue différents ; que nous avions, comme voisins et comme puissance limitrophe de ce pays, un intérêt plus direct et plus particulier à ce qui le regarde que des puissances plus éloignées, mais qu'on ne saurait se dissimuler que les vues d'empiétement de la France de ce côté devaient intéresser l'Europe entière, comme toutes celles que cette puissance étendrait sur d'autres parties de ce continent; qu'as-
sûrement la Prusse, la Russie et l'Autriche ne verraient pas avec indifférence que l'Empereur Napoléon réunit demain le trône d'Espagne à la couronne de France, et qu'elles ne pourraient que s'intéresser également à ce que la couronne de Naples, de la Lombardie et peut-être celle de l'Italie entière ne passassent sur sa tète ou dans sa famille, supposé qu'un pareil projet entrât dans ses vues; que mon auguste Maître, loin de vouloir empiéter sur les droits d'aucun de ses voisins, n'arrêtait ses vues que sur des principes généraux; que j'étais convaincu que si jamais il pouvait dans le concert des puissances être question d'intérêts quelconques, ce ne serait que sous des rapports applicables à des principes d'utilité commune, et que, sous ce point de vue, l'Italie m'en paraissait aussi peu pouvoir s'en séparer que tout autre Etat de l'Europe. M. de Hardenberg m'assura que ce qu'il venait de me dire ne saurait s'entendre différemment, mais qu'il avait cru devoir s'expliquer le plus franchement possible sur la manière de voir du Roi.
... M. d'Alopéus ayant suggéré l'idée de faire contracter un engagement entre les trois Souverains, qui serait contenu dans des lettres autographes, M. de Hardenberg l'assura sous le sceau du secret de l'assentiment du Roi à ce mode, en le priant de ne pas le nommer.
... L'état présent de notre négociation me parait aussi avantageux que possible. La Prusse est compromise dans la cause générale ; elle l'est directement et explicitement vis-à-vis de nous et de la Russie. On aurait sans doute beaucoup atteint en la portant à ne plus entraver les vues des deux Cours ; elle s'est engagée à les soutenir. M. de Hardenberg a prononcé vingt fois dans le cours de notre conversation la volonté du Roi de tenir avec nous et la Russie le même langage, de se concerter sur toutes les mesures. C'est de là, a-t-il ajouté, que nous attendons ce qui peut le plus immédiatement influer sur le sort de l'Europe ; le Roi en est convaincu, et ses résolutions, une fois prises, sont invariables.
... Je crois pouvoir réduire tous les éléments contenus dans la Note verbale et agités dans ma conversation avec le ministre
34 RECUEIL DE DOCUMEÎSTS (1773-1815)
aux termes suivants : La Pi'usse veut s'entendre avec les deux Cours impériales sur tous les principes propices à garantir et à consolider la paix en Europe et applicables à toutes les prétentions que le Gouverneinent français pourrait développer (^l'Italie non exceptée) et qui tendraient à troubler la paix, à désunir les puissances entre elles et à nécessiter un langage et un concert de mesures propres à maintenir et à rétablir l'équilibre politique de l'Europe. Elle s'empresse surtout d'articuler vis-à-vis de nous les affaires intérieur es de l'Empire germanique dans lesquelles elle nous croit plus immédiatement intéressés pour le moment présent. Il ne saurait échapper à la haute pénétration de Votre E.tcellence que les affaires d'Allemagne sont implicitement désignées dans la Note verbale.
M. de Hardenberg a fait profession dans notre conversation d'hier, du vif désir de son maître de s'entendre le plus tôt possible avec nous sur tous les points de discussion qui peuvent encore exister relativement aux arrangements définitifs de l'Allemagne. Il m'a dit qu'il suffirait que Sa Majesté 1 Empereur voulût faire entrevoir, premièrement, quels sont les objets qu'Elle jugerait propre d'écarter, ou dont Elle voudrait ajourner la discussion; secondement, quels sont ceux qu Elle désirerait voir soumis dès à présent à une discussion, pour être sûr de Tassentiment du Roi, qu'il prononcerait de la manière la moins équivoque à la Diète. II ajouta : « Il ne faut plus dorénavant qu un même langage de notre part pour éloigner de la patrie allemande toute influence étrangère, et il n'écbappei'a pas à votre Cour combien il est essentiel de détruire les éléments les plus propres à nourrir l'espoir de la France de nous désunir. » — J'assurai M. de Hardenberg de la satisfaction que causeraient à Vienne les ouvertures qu'il venait de me faire, et de l'empressement avec lequel Sa Majesté Impériale répondrait à la confiance du Roi, de laquelle Elle apprécierait dans toute leur étendue les preuves que je lui transmettrai. Je me suis convaincu dans cette occasion, comme dans toutes les précédentes, du désir sincère du ministre de contribuer de son mieux au rapprochement de nos deux Cours. Il m'a beaucoup parlé de sa conviction que la France continuerait à nous
amuser réciproquement aux dépens les uns des autres, et des vœux qu'il formait pour l'échange de toutes les fausses suppositions qu'on s'empresserait de nous suggérer réciproquement, comme le moyen le plus simple et le plus sûr de déjouer de pareilles manœuvres.
Hardenberg à Metternich. Berlin, le 23 décembre 1804. (Annexe du n° 59.)
CO. Le Roi, en adhérant au système de la plus parfaite neutralité qu'il s'est prescrit durant la guerre actuelle, est constamment animé du désir de voir la paix et la tranquillité maintenues sur le continent, et ses bienfaits rendus le plus tôt possible à toute l'Europe sur des bases solides et équitables.
Sa Majesté éprouve la plus vive satisfaction de trouver les sentiments de Sa Majesté Impériale à cet égard entièrement conformes aux siens, et c'est avec une reconnaissance bien sincère qu'Elle a reçu les ouvertures faites par M. le comte de Metternich sur un accord de principes et de conduite, et, s'il le fallait, de démarches et mesures à établir entre Leurs Majestés et Sa Majesté Impériale de toutes les Russies. D'après les heureux rapports qui existent entre les deux Souverains de Russie et de Prusse, et la haute confiance que le Roi place à juste titre dans le caractère de Sa Majesté l'Empereur des Romains et d'Autriche, Sa Majesté donne très-volontiers les mains à un accord pareil et sera prête à se concerter avec Leurs Majestés sur tout ce que les circonstances épineuses du moment pourront exiger, et ce qui pourra servir à atteindre le but énoncé plus haut. Sa Majesté consent avec plaisir à mettre de côté tout sujet de désunion entre les deux Cours. Elle serait au comble de ses vœux de les voir écartés pour toujours et de pouvoir surtout s'entendre avec Sa Majesté Impériale sur les affaires d'Allemagne.
Les communications ultérieures de la part de la Cour Impériale sur tous les objets qui pouraient survenir, seront accueillies avec autant de satisfaction que de confiance.
Melternich à Hardenberg. Berlin, le 15 janvier 1805.
61. Les dispositions salutaires contenues dans la Note verbale de M. le baron de Hardenberg, ainsi que les ouvertures que ce ministre d'État y a ajoutées, correspondent parfaitement à celles de l'Empereur.
Tout ce qui se passe en Europe, et spécialement en Allemagne, est assurément fait pour éveiller surtout l'attention des grandes puissances liées à ce grand corps de nation, et la Cour de Vienne se dissimule aussi peu que celle de Berlin les suites funestes qui paraissent devoir être le résultat inévitable de la protection sourde que la France accorde à toutes les menées à la tète desquelles elle ne se trouve pas ouvertement. La marche et les moyens employés par elle pour s'attribuer une influence décisive sur les Cours de Portugal et d'Espagne, et pour asservir plus immédiatement encore la Hollande, la Suisse et à peu près l'Italie entière, offrent des pronostics non équivoques sur le sort qui attend l'Allemagne lorsque son tour sera venu, c'est-à-dire l'accomplissement du sort que Napoléon destine aux républiques dont il s'est entouré et à l'indépendance desquelles nous devons nous attendre à chaque instant de lui voir porter les derniers coups.
Le raisonnement suivant parait du moins très-concluant : Si le Souverain actuel de la France, non content du haul degré de puissance où il a porté son Empire, exécute réellement les vues qu'on lui suppose, et que toutes ses actions autorisent à lui supposer, pour s'arroger ou la domination ou un pouvoir dictatorial sur tous ses autres voisins, sans doute il nourrit aussi des vues semblables sur rAlleniagne. Ceux qui ont deviné le Souverain de la France dans les démarches du Premier Consul, sont également autorisés à étendre fort loin leurs conjectures sur les desseins progressifs du Restaurateur de l'Empire de Charlemagne, appelant auprès de lui le Souverain Pontife, les autorités législatives des républiques italiennes et autant de princes d'Allemagne qu'il en a trouvé de disposés à assister comme par anticipation de vasselage à son sacre ; chercha t
enfin, OU attendant des garanties encore plus certaines du succès de ses plans dans l'adoption du même gouvernement militaire et des mêmes principes politiques qui ont porté l'Empire romain à la Monarchie universelle.
Le sort de l'Europe dépend de la détermination des Souverains de l'Autriche, de la Russie et de la Prusse ; de la sincérité, de l'énergie qu'ils mettront dans leur union ; du point de vue élevé qu'ils donneront à leur concert. Le maintien de la paix même ne saurait exister sans l'union des grandes puissances. La tranquillité avec laquelle on permet à une puissance déjà prépondérante d'opprimer ses voisins faibles et d'attaquer le Midi si elle ménage le Nord, ou le Nord si elle épargne le Midi, ne saurait être considérée comme un état de paix; c'est au contraire un état de guerre d'autant plus dangereux, que la partie attaquante est la seule à employer les armes, à s'assurer des conquêtes sans coup férir, poiwant braver ainsi, sans aucun danger de résistance isolée ou tardive, jusqu'à l'époque où même la réunion des puissances affaiblies ne suffirait plus pour arrêter le torrent.
L'Empereur d'Allemagne et d'Autriche chérit la paix autant que Sa Majesté Prussienne, et en a peut-être plus besoin qu'aucun autre Souverain.
L'Empereur de Piussie est tout aussi pacifique, tout aussi peu animé de la soif de l'ambition et des conquêtes ; mais il ne dépend ni de leurs désirs ni de leurs mesures isolées de maintenir la paix du continent et, par la suite, la tranquillité et surtout la considération et la gloire de leurs Monarchies. Ils ne pourront compter sur une paix véritable et durable que lorsqu'ils seront sincèrement unis tous les trois, pour maintenir la paix par les seuls moyens propres à la préserver de toute atteinte, ou du moins à l'établir pour l'avenir sur des bases solides. Une telle union doit reposer avant tout sur la confiance la plus entière dans la pureté, la modération et l'énergie de leurs sentiments réciproques.
François II n'omettra rien pour prouver que les siens sont dignes à tous égards d'une telle confiance de la part d'Alexandre I" et de Frédéric-Guillaume. Celle que Sa Majesté
l'Empereur de Russie inspire au Souverain de la Prusse, comme à celui de l'Autriche, engage «Sa Majesté Impériale à laisser à ce Monarque le soin glorieux d'amener par son intervention la formation d'un triple accord, duquel l'Allemagne et la majeure partie de l'Europe attendent paix, sûreté et indépendance. Sa Majesté Impériale et Royale s'empresse d'assurer Sa Majesté Prussienne de la manière la plus positive, en attendant que les trois Cours soient à même de réaliser des dispositions qui semblent leur être parfaitement communes, que, bien loin qu'il puisse entrer dans ses idées de jamais compromettre les intérêts de la Prusse, Elle regardera au contraire les dangers de la Prusse comme les siens propres, subordonnera toute vue particulière à l'intérêt public, ne fera aucune différence entre les objets plus ou moins éloignés, dès qu'ils sont propres à donner de l'inquiétude. Enfin, aucune tentative ne pourra détourner l'Autriche du triple concert à former, dût-on même lui offrir l'appât des avantages les plus considérables pour elle seule. Sa Majesté Impériale et Royale espère, de son côté, que la détermination de Sa Majesté Prussienne sera absolument semblable à son égard.
MISSION DE WINTZINGEROUE A BERLIN. (Note 12, p. 220, t. I.)
62. Metternich à CoIloredo(E. D.), Berlin, le 18 février 1805. — 63. Metternich à Wintzingerode (iNote), Ijerlin, le 3 mars 1803. — 64. Melternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 16 mai 1805.
62. Je m'empresse d'avoir l'honneur d'informer Votre Excellence de l'arrivée de M. le baron de Wintzingerode et des premiers entretiens que j'ai eus avec lui *.
* Le général -major et aide de camp de l'Empereur de Russie, Wintzingerode, élait tharcé de la mission de négocier, de concert avec l'envoyé M. d'.Alopéus, l'entrée de la Prusse dans la coalition contre la France.
(iWe de l'L'dileur.)
M. de Wintzingerode se rendit chez moi. Je le prévins être instruit de son arrivée et avoir reçu Tordre de concerter avec lui toutes les démarches
« Soyez bien convaincu, me dit-il, que le seul but de l'Empereur Alexandre est celui de resseirer le plus étroitement possible les liens qui unissent nos deux Etats, et à l'avantage desquels on est revenu après des moments d'erreur depuis longtemps passés. Nous sommes décidés à ne plus souffrir la neutralité de la Prusse en cas d'une guerre dont les chances se développent journellement davantage ; il vaut mieux avoir affaire à un ennemi ouvert, qu'à un soi-disant ami, favorisant
toutes les entreprises de l'ennemi commun Je suppose que
le premier courrier dont on vous annonce l'envoi vous portera le développement de nos vues sur l'objet essentiel du concert; tout se réduit au principe de faire se prononcer le Roi et de ne pas vous voir compromis. Si le Roi veut sincèrement le concert, il ne se refusera pas à faire la première démarche, à écrire à votre Empereur et à prier le mien de se charger de lui faire agréer ses intentions. L'Empereur de Russie a des preuves directes que la Prusse l'a compromis anciennement vis-à-vis de la France, vous l'avez été dans plusieurs occasions; c'est à elle à nous fournir maintenant les premiers gages de son désir de s'unir à nous. C'est dans ces vues que je crois que vous feriez bien de ne pas faire semblant de nous être arrangés ensemble ; il me paraît naturel que si le ministère d'ici croit que l'Autriche et la Russie vont entièrement d'accord, et qu'on ne lui permette plus que d'accéder à des mesures prises, il craindra bien plutôt de se compromettre que s'il suppose le contraire. »
Je fis observer au général qu'il suffirait que je ne changeasse rien à la conduite que j'avais tenue ici jusqu'à présent, pour entrer parfaitement dans ses vues
Le général m'assura avoir été mis au fait de toute la marche de notre négociation; il n'hésita pas à me dire que le contenu de mes dépêches avait toujours réuni tous les suffrages de son maître, et qu'une des causes de son mécontentement contre M. d'Alopéus venait du peu d'énergie qu'il avait mis
jusqu'à présent à me seconder; que toutes mes dépêches avaient été fortes en principes, et que la manière dont je m'étais prononcé eût exigé le double de vigueur et de force de la part du ministre de Russie.
« M. d'Alopéus, dit-il, juge l'Empereur tel qu'il a été aux conférences à Memel, et il se trompe. L'Empereur est personnellement attaché au Roi, mais il serait au désespoir qu'on pût croire que ce sentiment influât jamais le moins du monde sur sa manière de voir les choses, et il en convaincra le Roi lui-même. »
Nous convînmes de notre conduite; que j'attendrais que M. d'Alopéus vînt au-devant de moi pour me faire les premières confidences relativement aux dépêches portées par M. de Wintzingerode ; que dans le public nous éviterions toute apparence de traiter d'affaires directement , et je le priai de passer toujours chez moi, vu la surveillance à laquelle nous ne saurions échapper dans l'hôtel garni qu'il habite, et qui est un des plus surveillés par la police, ce dont je m'empressai de l'avertir.
La situation actuelle des affaires, toutes les chances de guerre qui se sont développées ici depuis peu, la présence active de l'ancien ministre, qui, poussé et soutenu par le parti assurément le plus nombreux, ne calcule que le moment de reprendre son ancienne influence, tout concourt aux embarras du ministre actuel. Il ne saurait se refuser à la proposition de la Russie de faire faire au Roi le premier pas direct dans le concert, et dans la forme indiquée par lui-même, sans compromettre la pureté des intentions de son maître ou sans avouer le peu de pouvoir qu'il serait en droit d'exercer sur ses déterminations finales.
Le rôle calculé de M. de Haugwitz dans les embarras de son rival ne saurait échapper à tout observateur sur les lieux. Il entamait naguère d'emblée des discussions politiques; il a l'air d'ignorer tout ce qui se passe dans ce moment, et se home à vivre dans la plus grande intimité avec les Lombard. Quelques mots échappés aux employés de la mission de France , et surtout la continuation de son étroite liaison avec le chevalier de
Eîray *, prouvent que les partisans avoués de la France n'ont pas perdu l'espoir de lui voir reprendre le gouvernail.
Je borne ma conduite particulière au strict sens des ordres de Votre Excellence. Elle est infiniment moins difficile que je ne pouvais le supposer, vu le pied d'apparence amicale sur lequel le général de Wintzingerode s'est mis avec l'envoyé de Russie. Ce premier m'a confirmé, dans une conversation que j'ai eue avec lui ce matin et dans laquelle il m'a fait part de son entretien avec le Roi, son opinion, énoncée dans ma présente dépêche, que M. d'Alopéus ne réunit pas l'énergie nécessaire à un envoyé de Russie à d'autres qualités qu'il ne se permet pas de lui contester.
Metternich à Wintzingerode. Berlin, le 3 mars 1805.
65. Le ministre prussien ayant promis de remettre au ministre d'Autriche, dans peu, un aperçu détaillé sur les intentions du Roi relativement au concert, toute conjecture paraît devoir rester en suspens jusqu'à cette époque. Les réponses du Cabinet de Berlin aux différentes ouvertures que lui ont faites la Cour de Vienne et récemment celle de Saint-Pétersbourg, ne pourront offrir que deux points de vue décisifs : elles porteront, ou le consenteinent explicite d'entrer dans un concert de mesures et de moyens à opposer aux vues et aux empiétements de la France, ou elles seront évasives et dilatoires. Cette dernière supposition équivaudrait à une réponse négative, à la différence près que les voies de négociation resteraient ouvertes.
En considérant la position actuelle de la Prusse relativement à la Poméranie suédoise, il n'y a point de doute que le vœu le plus prononcé du Roi et l'espoir dont se flatte son ministère se bornent à ne plus voir agiter d'aucun côté les questions y relatives. Le Roi se trouve incontestablement exposé par ses propres démarches à voir menacer de trois côtés son système
* Le chevalier de Bray, envoyé de Bavière à Berlin, était particulièrement intime avec les Français. {Note de l'Editeur.)
de nullité, le seul conforme à ses inclinations personnelles, et que des conseillers et des alentours perfides et vendus ont revêtu d'un masque de neulralité août tous les avantages sont constamment en faveur de la France.
La Russie s'est prononcée catégoriquement contre le projet d'occupation de la Poméranie.
La Suède s'est bornée à sauver des principes, sans s'expliquer sur ses intentions futures.
On espère ici que la France ne prendra nulle connaissance des discussions qui se sont élevées entre les Cabinets de Saint- Pétersbourg et de Berlin, et qu'elle se reposera sur la foi des engagements contractés avec elle par la Prusse.
Les premières nouvelles de Paris fourniront incontestablement la mesure des vues de Napoléon, et de l'intérêt qu'il trouvera à augmenter ou à diminuer les embarras de cette Cour. Sa conduite prouvera également le plus ou moins d'intention qu'il peut avoir eue dans le temps à faire provoquer par son ministre à Berlin les mesures qui ont amené les discussions présentes. S'il trouvait bon de se reposer maintenant sur les engagements susmentionnés de la Prusse, quelle raison peut lui servir d'excuse aux yeux du Roi, de ne pas en avoir fait autant à une époque où il ne dépendait que de lui d'avoir l'air d'ignorer la part directe que la Russie serait forcée de prendre à la cause de la Suède?
Peut-on supposer, en ne calculant même que les cbances les plus simples, que le Roi puisse se flatter encore d'éviter plus longtemps de sortir de son état d'inaction? La possibilité d'une chance lui semble-t-elle admissible où la Prusse puisse, dans un mouvement général, se soustraire de nouveau à toute participation?
Quel sera eafin le parti qui emportera le concours de la Prusse?
La solution de ces trois questions exigerait une discussion profonde et qui embrasserait l'ensemble de la politique de cette Cour et la connaissance la plus étendue des engagements contractés envers la France.
Deux considérations inséparables de son caractère personnel
ÉrOQUE DE LA MISSION DE BERLIN (l805). 43
doivent nécessairement s'offrir au Roi, s'il se trouvait forcé de choisir entre les deux Cours impériales et la France, savoir :
1° Quel est le parti qui lui offre le plus de chances de sûreté et exige le moins d'efforls momentanés?
2° Lequel des deux semble promettre le plus d'indemnités pour les frais qu'occasionnerait la guerre?
On pourrait, et assurément avec raison, s'étonner que la question du choix d'un allié entre les deux partis puisse être sujette à une discussion quelconque, en partant du seul point de vue des principes et des inclinations propres au Roi même. Il ne paraît pas douteux que la volonté seule des puissances et l'impossibilité dans laquelle on le mettrait de ne pas se décider, porteraient le Roi à se prononcer.
Il souffrira tout, s'il croit réussir par là à ne prendre fait et cause pour rien, et dans le seul cas que le rôle passif ne puisse plus être soutenu, il ne paraît pas douteux qu'il se prononcera pour le parti qui lui offrira le plus de chances de sécurité et surtout le moins d'efforts momentanés, et qu'il ne saura se dissimuler qu'elles se trouvent toutes dans sa réunion avec l'Autriche et la Russie.
Metternich à Colloredo. Berlin, le 16 mai 1805.
64. Le baron de Wintzingerode ayant annoncé au ministre du cabinet son intention de retourner à Pétersbourg, le Roi le fit inviter à se rendre à Potsdam pour y assister à une manœuvre de la garnison, après laquelle Sa Majesté lui accorderait son audience de congé. Le général y fut reçu par le Roi avec une infinité de protestations d'amitié pour l'Empereur Alexandre; il eut avec lui un entretien de plus d'une heure, qui ne porta que sur tous les lieux communs habituels, et le Roi lui parut infiniment plus à son aise que les précédentes fois qu'il avait eu l'honneur de l'approcher
Le système politique de la Piusse ne peut être ébranlé que par une réunion intime de volontés et de moyens de la Russie et de l'Autriche. Elle doit ne pas voir d'échappatoire, ne pas pouvoir douter de l'impossibilité de ne plus agir quand ces
U RECUEIL DE DOCUMENTS (m3-1815).
(leitx puissances croient devoir se prononcer pour le bien de l'Europe entière. Il ne faut pas seulement se borner.^ la mettre momentanément au pied du mur, il faut l'y retenir. Tout ce qui ressemble le moins du monde à de l'incohérence dans les plans des puissances lui servira toujours de prétexte pour tenir son épingle hors du jeu, ou pour la retirer si déjà elle l'y avait mise; — tout ce qui de loin prêtera à l'idée d'un pas rétrograde sera explicitement désigné comme tel, et le Cabinet du Roi en tirera le parti le plus favorable à ses anciens principes.
On ne peut nier que la mission du baron de Wintzingerode et le langage énergique que l'Empereur Alexandre a fait tenir ici par cet envoyé, n'aient produit naguère l'effet d'intimider le Roi et de porter le ministre à assurer positivement que la Cour de Prusse ne se refuserait pas à coopérer avec les puissances alliées si le moment d'agir était arrivé
Trois conséquences également lâcheuses me paraissent cependant ressortir de la marche que le cabinet de Saint- Pétersbourg a cru devoir suivre dans une affaire dont je suis également éloigné de me permettre déjuger véritablement les motifs :
1' Que la Prusse est autorisée à espérer de nouveau qu'étant l'intermédiaire, elle resteia également l'arbitre des puissances rivales en Europe;
2* Qu'en ne se décidant pas trop vite pour une question faite par la Russie, on a du moins des chances de la voir offerte bientôt avec des modifications essentielles;
3* Que Ton se persuade ici avec plaisir que la liaison entre les deux Cours impériales n'est pas aussi intime qu'on était en droit de le supposer il y a peu de temps.
On est informé ici que la détermination de l'envoi de M. de Nowosiitzoff* est le seul résultat de la négociation avec l'Angleterre, et le baron de Ilardenbcrg m'a dit explicitement
• NowosilUorr, jeune diplomate russe, d'abord cmjjloyé au ministère de la justice, fut envoyé à Londres avec une mission confidentielle; il devait arrêter avec Pitt lei conditiont d'une coalition entre la Itussic et V Annh'Xwrc.
{A'ote (lu iÈdileur.)
ÉPOQUE DE LA MISSION DE BERLIN (lS05). 45
qu'il croyait qu'elle pouvait bien être aussi neuve pour Vienne qu'elle l'avait été pour ici.
La Prusse ignore heureusement les stipulations qui lient les deux Cours impériales; mais elle doit y croire, sans en connailre les termes, et c'est de cette persuasion seule que nous pouvons attendre des résultats heureux. La conviction de l'impossibilité de détacher la Russie des intérêts de l'Autriche sera sans contredit toujours le plus puissant moyen, pour les deux puissances, et l'idée soumise par M. d'Alopéus au baron de Wintzingerode, peu de temps après l'arrivée de la nouvelle de l'envoi de M. de Nowosiltzoff, d'établir à Berlin les points de négociation entre la France , la Russie et l'Angleterre, serait assurément la plus funeste de toutes les déterminations. Celle de combattre sur les lieux toute conception de ce genre , quelque peu vraisemblable qu'elle puisse être tant du côté de la Russie que de celui de la France, est également un des motifs qui ont fait hâter aussi son départ.