ENTREE IMMINENTE DES TROUPES RUSSES SUR LE TERRITOIRE PRUSSIEN
(Note 13, p. 221, t. I.)
65. Metternich à CoIIoredo (E. D.), Berlin, le 20 septembre 1805. — 66. Metternich à CoIIoredo (E. D.), Berlin, le 27 septembre 1805.
63. Je m'empresse d'avoir l'honneur de soumettre à Votre Excellence les détails suivants d'une conférence que j'ai eue ce matin avec M. le baron de Hardenberg.
Ce ministre m'ayant fait prier de passer chez lui, je m'y rendis à midi. Il me prévint que notre entretien avait été motivé par les résolutions que Sa Majesté avait prises en conséquence de la dernière lettre autographe Àc l'Empereur Alexandre. « Vous savez sans doute par 1\L d'Alopéus, me dit le ministre, qu'il a été chargé d'une mission pour le Roi ; peut-être même êtes-vous informé de son contenu ? » Je lui
46 RECUEIL DE DOCIMENTS (n-.l-lSi:.).
répondis que M. d'Alopéus m'avait assuré ne j)as en avoir été informé lui-même , mais que je n'ignorais pas le fait. «L'Empereur, continua le ministie , prie le Roi, dans les termes les plus polis, d'accorder à ses armées le libre passage par ses États; il lui propose également une entrevue que le Roi s'est décidé à accepter, .le viens d'entretenir M. d'Alopéus; je l'ai prié d'en informer le plus tôt possible son auguste Maître, et Sa Majesté enverra ce soir également un ofticier pour informer de son côté l'Empereur. Le Roi s'étant également décidé à l'envoi de M. le comte de Ilaugvvitz à Vienne, je viens vous demander des passe-ports pour ce ministre; il compte se mettre en route demain malin, et vous serez peutêtre bien aise de le voir encore avant son départ; il est dans la pièce attenante, et je vais le prier d'entrer; Sa Majesté vient d'ordonner que toute son armée soit mise incontinent sur pied de guerre ; nous croyons par cette mesure énergique nous mettre à même de porter, à la suite des explications qui auront lieu entre les deux Souverains, un secours d'autant plus prompt à la cause commune. »
Je retins M. le baron de Hardenberg, qui venait de se lever pour aller cbercber M. de HaugAvitz. Je voulaisd'abord m'entretenir confidentiellement avec lui, ce qui n'était pas facile, vu la présence de M. de Haugvitz dans une pièce parfaitement contiguë, et la surdité du ministre. Je dis au baron de Hardenberg que j'aurais l'honneur de lui envoyer le passeport demandé, mais que je ne pouvais que lui exprimcM- ma conviction intime que le voyage de M. le comte de Ilaugwitz ne mènerait pas à d'antres résultats qu'à ceux que M. le comte de Merveldt et moi avions été chargés de transmettre au Cabinet prussien. « Votre Excellence doit sans doute être convaincue, lui di>-jr, que les principes de la Cour inij)érialo ne sont plus susceptibles de modifications; je vous ai prévenu de la réj)onse que l'on ferait aux dernières propositions Ac. la France, transmises par la Cour d'ici, et je ne me suis point trompé; je puis maintenant vous assurer avec certitude que le voyage de M. de I^'UIg^vitz se bornera à le convaincre sur les lieux de la détermination invariable de Sa Maje-)té l'Empereur, de poursuivre
la route que les deux Cours impériales se sont tracée ; on a fourni à la France les moyens les plus directs de se prononcer, nous nous sommes expliqués ici sur la pureté de nos intentions ; jamais puissance assurément ne s'est prononcée avec plus de difjnité et de sincérité que nous. Vous avez un moyen l)ien plus direct de prendre une part active à nos négociations pacifiques; joignez-vous aux armements communs; M. de Haug^vitz se convaincra que ce n'est que de cette manière que la Prusse peut y parvenir. Le but que vous venez de donner à l'ordre de mettre votre armée sur pied de guerre, que vous m'assurez n'être autre que celui de venir à notre appui, annoncez-le à la France ; vous rendrez par ce fait seul le service le plus signalé à la bonne cause, dont je défie que vous sépariez jamais vos intérêts sans vous préparer une ruine assurée ; faites précéder toute autre démarche par celle-ci, et j'entreverrai un but au voyage de M. de Haugwitz. »
Le baron de Hardenberg m'interrompit pour me dire que Sa Majesté avait cru devoir répondre à l'envoi de M. de Merveldt*par celui d'un de ses ministres, d'un homme dont le rang elle caractère public correspondaient parfaitement aux égards que le Roi nourrissait pour Sa Majesté Impériale; qu'il serait chargé d'expliquer à Vienne les motifs du voyage du Roi et des armements prussiens; « peut. être, continua-t-il, tout espoir d'éviter encore l'éclat de la guerre n'est-il pas impossible, peut-être même parviendrait-on à renouer le fil des négociations si les hostilités avaient eu lieu, ce qui est trèspossible ; vous ne nous avez pas communiqué toutes vos négociations, il s'agit donc de s'entendre. » Je répondis au baron de Hardenberg que cette supposition avait plus le droit de m' étonner que tout autre, ayant moi-même été chargé de toutes les communications relatives à nos négociations avec la France. « Vous n'en êtes peut-être pas informé vous-même, me dit le baron ; mais ce que je vous dis est très-vrai, et je
* Le général comte de Merveldt avait été envoyé à Berlin, comme plénipotentiaire spécial de la Cour d'Autriche, pour ap.ir de concert avec Metternich en vue d'amener la Prusse à entrer dans la coalition. (^Noie de l Editeur.)
puis VOUS le prouver. » Je persistai à affirmer que je ne saurais admettre celte thèse.
Le comte de Ilaiifjxvitz étant entré dans l'appartement dans ce moment, il vint à moi et me réitéra, avec ses phrases habi- . tuelles, les assurances de sa satisfaction d'avoir été choisi par Sa Majesté pour la mission la plus agréable qu'Elle ait pu lui confier. Je n'hésitai pas à lui répéter tout ce que je venais de dire à son collèfjuc; j'appuyai principalement sur ma conviction de l'inutilité de cette démarche, et ne mis jamais en doute la thèse que tous les armements ne sauraient avoir eu lieu que dans le sens des Cours impériales. MM. de Haugwitz et de Hardenberg se récrièrent de nouveau sur les intentions et les vues du Roi, assurément les plus conformes aux nôtres. « Il y aurait un seul moyen, ajouta le baron de Hardenberg, de faire tourner nos mesures militaires contre les vœux mêmes du Roi, si on voulait nous forcer la main. Vous savez sans doute aussi bien que moi les bruits de l'entrée des troupes russes sur notre territoire, qui circulent dans le public. C'est dans la vue de s'entendre sur toutes ces mesures que le Roi entreprend un long voyage; l'entrée des Russes, malgré lui, serait indubitablement le signal de la guerre. » Les deux ministres abondèrent dans les assurances du service signalé que ces mêmes armements rendaient par le fait même à la cause ; ils prétendirent que la France rabattrait de ses prétentions en vovant des préparatifs aussi sérieux, ne pouvant surtout pas entrevoir de chances qui pussent rallier ces forces à sa cause. J'interrompis ces messieurs pour leur soumettre la remarque que si Sa Majesté et son ministre étaient aussi convaincus qu'ils me le paraissaient de l'effet que ne pouvaient manquer de produire sur le Gouvernement français des démonstrations énergiques, ils ne faisaient qu'appuyer la thèse que j'avais été à même d'avancer au nom de ma Cour. « Ne vous bornez pas, leur dis-je, à laisser deviner vos intentions à la France, prononcez-les de concert avec les Cours impériales, et vous assurerez toutes les chances de succès.» Leconite dcllaugwitz .se joignit à moi et paraphrasa ma thèse en ajoutant que c était pour s'entendre complètement avec nous qu'il allait à Vienne.
Cette conversation, qui dura plus d'une heure, roula toujours sur plus ou moins de lieux communs : beaucoup de mots, de phrases, et peu de sens. Je crois ne pas devoir retracer ici de nouveau avec plus de détails tant de phrases dites et redites. Je me flatte que Sa Majesté Impériale daignera approuver la modification que les circonstances m'ont forcé d'apporter au refus de l'envoi de M. de Haugwitz. Le refuser dans un moment où sa mission coïncide avec le voyage que le Roi va entreprendre lui-même n'eût absolument rien changé à des dispositions qui sont le résultat, à ce que m'ont avoué les deux ministres, de la conférence tenue hier; j'aurais d'ailleurs été dans le cas de prévenir M. de Haugwitz lui-même qu'on n'en voulait pas, ce qui n'eût servi qu'à l'aigrir dans un moment où il est appelé dans les conseils du Roi. Son caractère personnel est trop connu à Vienne pour en rappeler les traits détaillés, et Votre Excellence jugera sans doute dans sa haute sagesse jusqu'à quel point Elle voudra m'employer à contrôler ses rapports ; son voyage, en tout cas, est destiné à ne point produire de résultat; je désirerais pouvoir en assurer autant de celui du Roi. J'avoue que mes rapports intimes avec le baron de Wintzingerode , qui connaît à fond son maître, n'ont pu que me faire craindre toute entrevue de ce genre pour ses suites.
Votre Excellence est aussi à même que nous , qui nous trouvons sur les lieux, de juger des dispositions momentanées de la Cour de Prusse. On avait répandu hier les bruits les plus alarmants sur le parti que prendrait le Roi à la suite des vues de son conseil rassemblé ; tout se réduit aujourd'hui à plus de démonstrations militaires et à tout aussi peu de bonne volonté. Le voyage du Roi n'a évidemment d'autre but que de tacher d'amadouer l'Empereur, de gagner au moins du temps, si le premier des buts ne réussit point : l'envoi du comte de Haugwitz n'est qu'une manœuvre de plus dans le même sens ; tout semble dépendre maintenant de la fermeté que l'Empereur Alexandre mettra dans sa conduite vis-àvis du Roi , et de l'effet que produira l'entrée des troupes russes, qui parait reposer sur des engagements trop formels