‹ MémoiresChapitre 74 sur 121 · CINQUIÈME SECTION · texte numérisé non relu

CINQUIÈME SECTION

Cette section s'occupe des expéditions, des anciennes et des nouvelles archives.

Le personnel à employer à ce travail se composerait d'un conseiller aulique, d'un conseiller ordinaire, d'un secrétaire aulique, d'un Archiviste, d'un adjoint, d'un expéditionnaire et de six employés subalternes.

RÉSOLUTION SOUVERAINE DE l'eMPEREUR FRANÇOIS.

J'approuve la répartition des affaires et du personnel que vous avez proposée pour la chancellerie d'État.

La réunion des Archives néerlandaises et italiennes avec celles de la chancellerie d'État ne souffre aucune difficulté; seulement, il faudra que les pièces de ces Archives soient mises à part et séparées des archives de la chancellerie d'État. Toutefois, dès qu'il sera possible de le faire, les deux employés qui étaient chargés de la conservation de ces Archives devront être supprimés, ou du moins recevoir une autre destination, et l'on devra faire l'économie de leurs appointements.

Totis, le 14 novembre 1809. FraNÇOIS. m. p.

312 RECUEIL DE DOCUMENTS (n-3-1815).

(Note 46, p. 234, t. I.)

150. Metternich à Sch\varzenl)cr{{ (E. D.), Vienne, le 25 décembre 1801). — 151. La comtesse de Metternich à son mari (I^ettre), Paris, le 3 janvier 1810. — 152. Mitlernieh à sa femme (Réponse), Vienne, le 27 janvier 1810. — 153. Mctternieh à Schwar/.enlieq; ( E. D.), Vienne, le 27 janvier 1810. — 15'f. Melternich à Scliwarzenherf» (E. D.), Vienne, le 14 lévrier 1810. — 155. Melternich à Schwarzenberp (E. D.), Vienne, le 19 février 1810.

150. . . . Vous désirez, mon Prince, recevoir une direction précise sur les intentions de Sa M;ijesté Impériale relatives à une question qui pourrait être mise incessamment sur le tapis. Si le divorce de Napoléon a lieu , il serait possible que l'on vous sondât sur une alliance avec la Maison d'Autriche. Je connais un parti qui à Paris s'emploiera très-directement en faveur de cette idée : c'est celui qui depuis longtemps vise à mettre des bornes aux bouleversements de l'Europe. Mes rapports de 1 808 renferment des données très- précises sur cet objet. Si le divorce de l'Empereur Napoléon n'a pas eu lieu à cette époque , on ne peut en chercher le motif que dans les entraves qu'il prévovaitau développement de son système politique, par une alliance avec une des premières puissances de l'Europe. Si dans le moment actuel la répudiation de l'Impératrice devait être assurée, le même calcul peut l'empêcher de songer à la fille de notre auguste Maître; le fait même de sa demande parait devoir vous fournir une base sur laquelle il peut nous être permis de calculer l'étendue des vues destructives rju'il nourrit ontrc nous, et l'époque plus ou moins prochaine qu'il tixe pour leur exécution.

L'Empereur, notre auguste Maître , a dans toutes les occasions prouvé que le salut de l'Etat est la première de ses lois Quel Souverain lui a sacrifié plus de considération, de justes ressentiments, de bonheur particulier? Si des motifs majeurs

parlent dans le cœur de tout père contre le fait seul d'une alliance avec Napoléon, combien ces motifs ne doivent-ils pas être augmentés, quand ce père se trouve être le Souverain d'un vaste Empire !

Sa Majesté, néanmoins, à laquelle rien ne répugne de ce qui peut contribuer à assurer le bien-être et la tranquillité de rÉtat, loin de rejeter cette idée, vous autorise, Monsieur l'ambassadeur, à la suivre et à ne point vous refuser aux ouvertures qui pourraient vous être faites à cet égard. Ce n'est toutefois qu'avec les restrictions suivantes qu'il serait possible que vous abordiez les questions :

1* Toute ouverture serait reçue par vous sans aucun caractère officiel. Votre Altesse ne pourrait même s'en charger qu'en mettant en avant sa bonne volonté personnelle de sonder le terrain chez nous.

2° Vous établiriez comme remarque particulière provenant de vous, mon Prince, que si nulle considération secondaire, nulle prévention n'influera jamais sur les déterminations de l'Empereur , il est des lois auxquelles il restera toujours soumis.

Sa Majesté ne forcera jamais une fille chérie à un parti qu'elle abhorrerait, et Elle ne donnera jamais son consentement à un mariage qui ne serait pas conforme aux préceptes de notre religion.

3° Vous tâcherez, en outre, de préciser le plus possible la question des avantages que la France offrirait à l'Autriche, dans la supposition de la conclusion d'une alliance de famille. Le caractère personnel que vous établirez à ces premières ouvertures vous facilitera cette dernière recherche.

Telles sont les directions que, pour le moment, je puis avoir l'honneur de transmettre à Votre Altesse, et qui sont seules conformes à la position générale des affaires et à la nôtre en particulier.

Je dois vous prévenir, mon Prince, qu'avant son départ d'ici, M. Alexandre de Laborde, dont le rôle dans la dernière pacification est connu de Votre Altesse, est venu me trouver et me sonder sur la possibilité d'une alliance de famille. Il a mis sur le tapis le mariage du prince impérial avec la fille de Lucien,

OU bien celui de Tarchiduchesse Louise avec Napoléon. Je ne lui ai guère laissé d'espoir pour le premier, et je me suis expliqué sur le second dans le sens des instructions que j'ai l'honneur de vous transmettre aujourd'hui.

Laborde, qui, dans les derniers temps, a été directement employé par Napoléon dans ses rapports avec nous, n'aura pas manqué de préparer le terrain dans ce sens, et je l'éclaircis pour Votre Altesse en La mettant au fait de cette circonstance.

La cointes3e de Metternich à son mari. Paris, le 3 janvier 1810.

151. Aujourd'hui, j'ai des choses bien extraordinaires à vous conter, et je crois presque que ma lettre fera une partie essentielle de l'expédition.

D'abord il faut que je vous dise que j'ai eu ma présentation chez l'Rmpereur dimanche passé. Je ne l'avais demandée que verbalement à Champagny, lorsque je reçus une lettre de M. de Ségur qui m'annonçait que l'Empereur l'avait fixée à dimancli«, et que je devais faire choix d'une dame du palais qui me présenterait. Je choisis dans ma sagesse la duchesse de Bassano, et après avoir attendu, ainsi qu'une vingtaine d'autres femmes au nombre desquelles étaient la princesse d'Isenbourg, madame de Tyszkiewitz et autres, depuis deux heures jusqu'à six heures et demie du soir, je fus introduite la première, et l'Empereur me reçut comme je ne l'aurais pu croire. Il témoi- {;na une vraie joie de me revoir et de ce que j'étais restée ici pendant la guerre ; il me parla de vous et dit : «M. de Metternich a la première place de la Monarchip; il connaît bien ce pavs-ci, il pourra lui être utile. >» Cette phrase me fraj)pa surtout par ce qui va suivre.

Le lendemain matin, madame d Audenarde vint chez moi et me dit que l'Imjjératrice désirait beaucoup me voir; je me rendis à la Malmaison le jour d'après, qui était hier. Quand j'arrivai, il n'yavait dans le salon que le Vice-Roi, qui est bien le meilleur des humains; c'est la Reine de Hollande en homme. II m'a beaucoup parlé de vous, et au milieu de notre couver-

sation est arrivée la Reine, qui se réjouit beaucoup de ce que nous ayons si vite refait connaissance ; puis, me prenant à part, elle me dit : « Vous savez que nous sommes tous Autrichiens dans Tàme; mais vous ne devineriez jamais que mon frère aeu le courage de conseiller à l'Empereur de demander votre archiduchesse ! » Je n'étais pas encore revenue de mon étonnement, lorsque l'Impératrice entra, et après m'avoir parlé de tous les événements qui viennent d'arriver, et de tout ce qu'elle a souffert, elle me dit : « J'ai un projet qui m'occupe exclusivement, et dont la réussite seule me fait espérer que le sacrifice que je viens de faire ne sera pas en pure perte ; c'est que l'Empereur épouse votre archiduchesse; je lui en ai parlé hier, et il m'a dit que son choix n'est point encore fixé; mais, a-t-elle ajouté, je crois qu'il le serait, s'il était sûr d'être accepté chez vous. » Je lui dis tout ce que je pus pour lui prouver que, pour moi individuellement, je regarderais ce mariage comme un grand bonheur; mais je ne pus m'empécher d'ajouter que, pour une archiduchesse d'Autriche, il pouvait être pénible de venir s'établir en France. Elle disait toujours : « Il faut que nous tâchions d'arranger cela » , et puis elle se désolait que vous ne fussiez pas ici. « Il faut faire envisager à votre Empereur que sa ruine et celle de son pays est certaine s'il n'y consent pas, et c'est peut-être aussi le seul moyen d'empêcher l'Empereur de faire un schisme avec le Saint-Siège. » Elle me dit que l'Empereur devait déjeuner chez elle aujourd'hui, et qu'elle me ferait alors savoir quelque chose de plus positif. Dans ce moment je reçois un billet de la Gochelet, qui me dit que la Reine m'attend demain matin; il faudra donc voir ce qu'elle aura à me dire.

Je n'ai point revu la Reine de Hollande, parce qu'elle est malade. Je n'ai donc rien de positif à vous dire sur l'aftaire en question; mais si je voulais vous conter tous les honneurs dont j'ai été comblée, je n'en finirais pas de sitôt. Au dernier cercle, j'ai joué avec l'Empereur; vous pouvez bien croire que ce n'était pas une petite affaire pour moi; cependant, je m'en suis tirée avec gloire. Il a commencé par me faire de grands éloges sur mon bandeau de diamants et sur l'éternelle robe

316 KECLEIL DE DOCUMENTS (1113-1815).

d or, et puis il m'a beaucoup questionnée sur ma famille et toute ma parenté; il voulait absolument, malgré tout ce que je pouvais lui dire, que Louis do Kaunitz fût mon frère. Vous ne sauriez croire ce que celle partie de jeu a fait d'effet; quand elle a été finie, je fus entourée et courtisée par tous les grands dignitaires, marécbaux, ministres, etc. J'eus de quoi faire des réflexions pliilosopbiques sur la vicissitude des choses humaines.

Metternich à sa femme. Vienne, le 27 janvier 1810.

152. C'est avec un intérêt bien vif que j'ai lu les renseignements que renferme votre dernière lettre sur l'entrevue que vous avez eue avec l'Impératrice. Cette princesse a fait, dans les derniers temps, preuve d'une force de caractère qui doit bien augmenter les sentiments de vénération que depuis longtemps lui ont voués la France et l'Europe entière.

Elle vous a parlé avec une telle franchise que je tiens à vous mettre à portée de lui répondre de même, et je désire beaucoup que vous en cherchiez l'occasion. Il est des questions dans ce monde qui, à force d'être délicates, ne sauraient être abordées d'une façon trop droite. L'Impératrice s'est placée devant vous avec cette noblesse qui la caractérise ; vous devez donc répondre sans détour à la preuve flatteuse de confiance qu'elle vous a donnée. Il serait superflu d'agiter vingt considérations qui ressortent des questions du genre de celle qui a été entamée par 1 Impératrice vis-à-vis de vous.

Je regarde cette affaire comme la plus grande qui puisse dans ce moment occuper l'Europe; je vois dans le choix que fera l'Empereur Napoléon la possibilité du gage d'un ordre de choses non moins conforme aux intérêts généraux de tant de peuples qui, après des secousses aussi affreuses et multipliées, aspirent à la paix, qu'aux intérêts particuliers de ce prince. Cette considération m'a porté, dès les premiers moments où je fus informé de la dissolution des liens qui l'unissaient à une épouse bien difficile à remplacer, à tourner mes regards vers la princesse qui pourrait être appelée à ce rôle. Madame Par-

chiduchesse devait se présenter très-naturellement à mon esprit; je trouvai une foule de laisons pour; je crus dès le principe devoir m'assurer des dispositions de mon Maître pour écarter toute insinuation étrangère, si son consentement me paraissait impossible à obtenir. J'ai retrouvé l'Empereur, dans cette occasion comme dans toute autre, sans préjugé, droit, loyal, fort de principes et de volonté ; je l'ai trouvé et souverain d'un vaste Empire, et tendre père d'une fille qui, par toutes les raisons qui peuvent attacher à un enfant, mérite de lui être chère.

J'ai entrevu dès ce moment la possibilité de m'abandonner avec confiance à mes calculs; votre dernière lettre m'a prouvé, à ma grande satisfaction, qu'ils sont entièrement conformes aux vœux de l'Impératrice Joséphine. Deux obstacles devaient toutefois s'offrir à ma pensée : le premier, le plus insurmontable, celui de la religion, semble ne plus exister; mais Madame l'archiduchesse ignore, comme de juste, les vues qui se rapportent à elle, et ce n'est pas à l'Impératrice Joséphine, qui nous donne des preuves aussi prononcées de confiance, à elle qui à tant de qualités réunit celle d'une tendre mère, que je cacherai la foule de considérations qui s'offriront nécessairement à Madame l'archiduchesse Louise, au moment même où on lui parlera de son établissement. Mais nos princesses sont peu habituées à choisir leurs époux d'après les affections du cœur, et le respect que porte à la volonté d'un père une enfant aussi bonne et bien élevée que l'archiduchesse, me fait espérer de ne pas rencontrer d'obstacle auprès d'elle. Je me croirais donc autorisé à poser cette question le jour même où les vues de l'Empereur des Français m'appelleraient à le faire, et rien ne s'oppose à ce que vous répondiez par cette confidence à la preuve de confiance de l'Impératrice Joséphine.

Metternich à Schwarzenberg, Vienne, le 27 janvier 1810.

153. C'est avec un bien grand intérêt que Sa Majesté Impériale a appris les détails que Votre Altesse lui a transmis, par

sa dernière expédition de courrier, sur la question du mariage de l'Empereur des Français.

Il serait difficile de tirer une conclusion précise des diffél'entes données qui nous sont parvenues. On ne peut que reconnaître un certain caractère officiel aux explications, quelque vagues qu'elles aient été, que le ministre des affaires extérieures a eues avec Votre Altesse. Les courses non interrompues de M. de Laborde, les propos de tant de personnes attachées au gouvernement, et qui tous se rapportent à un même vœu; les ouvertures très-directes surtout qui ont eu lieu de la part de l'Impératrice et de la Reine de Hollande vis-à-vis de Madame de Metternich, devraient faire supposer que le parti de Napoléon serait pris, ainsi que le dit l'Impératrice, si notre auguste Maître consentait à lui accorder Madame l'archiduchesse; les demandes qu'on prétend généralement avoir été adressées en Russie, luttent d'un autre côté avec cette supposition. Les questions doivent, dans tous les cas, être éclaircies peu après l'arrivée du présent courrier, si elles ne le sont pas déjà avant cette époque. On nous en a trop dit pour admettre la possibilité qu'il n'entrât pas dans les intentions de la Gourde France de s'allier avec la Maison impériale d'Autriche. Ensuivant un calcul très-simple, et en rapprochant de la grande publicité que l'on a donnée à la prétendue demande faite en Russie les voies secrètes que Ton suit vis-à-vis de nous, on serait peut-être même autorisé à supposer que les vues directes se portent maintenant de notre côté ; mais tous les calculs s'arrêtent devant une transaction de ce genre avec Napoléon, et nous ne pouvons que suivre une marche très-calme et trèsuniforme, et dont le résultat ne peut, de manière ou d'autre, que tourner à notre avantage.

Votre Altesse a vu, par les instructions antérieures que j'ai eu l'honneur de Lui adresser, que Sa Majesté Impériale, pour laquelle le bonheur de Ses peuples sera toujours la suprême loi, ne fera point de difficulté de faire servir Son auguste fille de gage à des relations qui assureraient le repos et la prospérité de Sa Monarchie.

La question religieuse écartée, il ne resterait que celle du

consentement de Madame l'archiduchesse Marie-Louise. Les sentiments connus de tous les membres d'une Maison qui n'existe que pour le bonheur de ses sujets, ne nous laissent guère de doute que Son Altesse Impériale ne donne son consentement à une alliance qui Lui offre assurément des points de vue très-importants.

Je ne vois donc plus dans ces faits de raisons fondées d'admettre des doutes sur la réussite du projet; mais il s'agit d'en déterminer l'existence sans nous compromettre, et de préparer le moyen de tirer un parti utile de sa réussite et même de la supposition contraire.

D'après les démarches diverses dont la dernière expédition dé Votre Altesse rend compte, nous ne nous permettons pas de douter que Tonne s'attende à Paris que, parle présent courrier, Elle ne reçoive des instructions qui La mettent à même de répondre, d'une manière non équivoque, tant aux questions qui déjà ont été agitées, qu'à celles qui pourraient Lui être adressées d'une manière plus directe.

L'ouverture la plus prononcée ayant été faite par l'Impératrice et la Reine de Hollande à Madame de Metternich, Sa Majesté Impériale n'en croit pas moins devoir suivre cette voie nullement officielle, et par conséquent moins compromettante, pour faire parvenir sans fard ses véritables intentions à la connaissance de l'Empereur Napoléon. J'ai l'honneur de communiquer ci-joint en copie à Votre Altesse la lettre que j'adresse à ce sujet à Madame de Metternich. Vous voudrez bien, Monsieur l'ambassadeur, tenir un langage conforme à M. de Laborde , et si la question devait être posée directement par M. le duc de Cadore, à ce ministre luimême.

Nous croyons, par une attitude aussi correcte, nous établir de nouveaux droits à l'estime de l'Empereur des Français. Elle doit nous servir même dans la supposition où ce Prince contracterait d'autres nœuds. Le reproche , si souvent mis en avant, d'une prévention particulière que nourriraient notre auguste Maître et son Cabinet contre le Souverain de la France, ne peut assurément que tomber dans le néant, après

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des preuves aussi évidentes. Sa Majesté Impénale sacrifie en toule occasion des ressentiments particuliers, malheureusement trop souvent provo(|ués, à limportante considération du repos et du bien-être de Ses peuples.

L'Empereur m'ordonne de vous témoigner, mon Pnnce,'Sa satisfaction complète de la mcsureque vous avez mise jusqu'à présent dans la conduite d'une affaire aussi délicate que l'est la présente, et de la manière dont vous avez placé la question, en reliant au consentement de l'Empereur et de Son auguste fille l'intérêt évident de Son Empire, et vous voudrez bien, mon prince, poursuivre la même ligne.

Metternich à Schwarzenberg. Vienne, le 14 février 1810.

154. Le courrier Laforet nous a remis le 7 de ce mois les rapports de Votre Altesse du 31 janvier dernier. Leur contenu nous a prouvé que les calculs auxquels nous nous sommes livrés, dans les dépêches expédiées d'ici le 27 janvier, se sont confirmés.

Les dernières ouvertures que l'on vous a faites, Monsieur l'ambassadeur, dans l'affaire du mariage, nous autorisent plus ou moins à supposer que les explications très-précises, quelque peu officielles qu'en aient été les formes, que le courrier Renard vous a portées, vous vaudront des demandes plus directes de la part du Cabinet français.

En calculant la marche ordinaire de l'Empereur des Français, nous avons, dès que les premières idées relatives au mariage furent agitées, cru devoir mettre Votre Altesse à même de répondre à telle insinuation qui pouvait Lui être faite.

Nos dernières dépêches vous auront prouvé, mon prince, que notre auguste Maître, n'ayant en vue que le bien-être de SCS peuples, ne s'opposerait pas à accorder Madame l'archiduchesse à l'Empereur des Français. Son Altesse Impériale n'étant, à l'époque du départ du dernier courrier, pas encore informée d'une question qui depuis longtemps occupe l'Europe entière, je n'ai pas été dans le cas de préjuger celle de son consentement. J'ai la satisfaction de vous prévenir confi-

dentiellement aujourd'hui que Madame l'archiduchesse Marie- Louise n'a vu, dans l'ouverture que son auguste père lui a faite depuis sur la possibilité que Napoléon étendit ses vues jusqu'à elle, qu'un moyen de plus de prouver à ce père chéri le dévouement le plus absolu. Elle sent toute la force du sacrifice, mais son amour filial l'emportera sur toutes les considérations secondaires, et son consentement peut être regardé par nous comme sûr, le jour même où Sa Majesté Impériale croira devoir le provoquer. Cette situation des affaires nous permet maintenant d'attendre avec calme que la demande officielle du Souverain de la France nous soit présentée. Si les dernières explications que T Empereur m'a ordonné de faire parvenir à la source même, par Madame de Metternich, et que Votre Altesse a été autorisée à soutenir par un langage entièrement conforme, nont point amené des ouvertures plus directes avant l'arrivée du présent courrier, rien n'empêchera Votre Altesse de faire usage, sous main, de la notion importante que je viens de Lui communiquer, sans mettre à cette confidence un air d'empressement qui nous priverait des movens précieux de placer, au moment même où la demande officielle nous serait faite, plusieurs questions de la plus haute importance.

On ne saurait douter que les entreprises de Napoléon contre le chef de 1 Eglise ne rembarrassent dans ce moment. Les insinuations faites par l'Impératrice Joséphine à Madame de Metternich, celles qui ont depuis eu lieu vis-à-vis de Votre Altesse tendent directement à relier la cause de l'Eglise à l'arrangement de l'affaire du mariage. Si ia manière dont, dès le principe, nous avons établi les questions relatives à la religion, peut avoir contribué à la mise en avant des vues religieuses de l'Empereur des Français, il ne nous semble pas moins démontré qu'avec une conduite mesurée et habile, il pourrait être léservé à notre auguste Maître déjouer un rôle éminent dans l'arrangement des affaires de l'Eglise, en mettant à profit l'embarras même que ces affaires causent à Napoléon. Vous ne pourrez trop, Monsieur l'ambassadeur, vous pénétrer de ce point de vue, l'occasion de le faire valoir pouvant d'un moment à l'autre s'offrir à vous. Nous ne saurions effectivement assez II. 21

322 r.ECUEIL DE DOCUMENTS (1--3-1S15J.

appuyer sur la nécessité que l'Empereur notre Maître reçoive, en plaçant son auguste fille dans un pays lointain, la garantie la plus complète pour le repos de sa conscience, et ce qu'il n'eût point été possible d'obtenir naguère en faveur du Saint- Siège, pourrait peut-être s'eflectucr dans un moment où l'Empereur des Français doit se convaincre, par l'opposition qu'il éprouve journellement de la part de son propre clergé, de la difficulté que présente la destruction de la paix religieuse. .

Il est plusieurs autres questions d un intérêt majeur que nous réservons à l'époque où la demande formelle nous arriverait. Nous sommes loin de trouver dans une alliance de famille avec un prince dont le système indépendant de toute considération particulière n'est journellement que trop démontré, une garantie suffisante pour compenser le sacrifice que fait sous tant de rapports, le chef de la première Maison souveraine de l'Europe, en accédant à cet arrangement; obtenir par ce sacrifice le plus possible doit essentiellement entrer dans v.rf?j calculs, et les vues toujours bienfaisantes et modérées de l'Empereur tendent, en premier lieu, à la sûreté et à la tranquillité future de ses peuples.

MeUernicb à Schwarzenberg. Vienne, le 19 février 1810.

loo. Il serait difficile que l'événement important qui va se consommer ne répande pas une aussi grande masse d'inquiétude dans plusieurs Etats de l'Europe, qu'il sera accueilli avec joie dans d'autres parties du continent. La Russie, la Prusse, la Porte Ottomane, verront plus ou moins, dans une alliance de famille entre les deux Empereurs, un abandon entier de l'Autriche au svstèmc français. La Cour de Saint-Pétersbourg, en calculant notre politique à son point de vue, entreverra un svstèmc de conquête pour nous indemniser de nos pertes. Lci deux autres puissances craindront que certaines parties de leurs États ne puissent exciter notre convoitise.

Les vœux de Sa Majesté se bornent à l'espoir de pouvoir gagner, par l'immense sacrifice qu'ElIe fait, quelques années

(le repos, et la possibilité de guérir bien des plaies causées par les luttes toujours renouvelées des dernières années.

Nous sommes loin de nous faire illusion sur la très-grande distance qu'il y a, du mariage avec une princesse autrichienne, à l'abandon du système de conquêtes de l'Empereur Napoléon; mais nous ne désespérons pas de mettre à profit les moments de repos qui, nécessairement, doivent naître pour nous, afin de consolider notre attitude intérieure, et pour tempérer les vues de l'Empereur des Français. Le fait même de son mariage avec une de nos princesses porte des entraves à la rapidité de sa marche destructive, par le gage de paix que croient y trouver les peuples soumis à l'autorité de Napoléon. Mais si notre ambition se borne à une attitude pacifique, nous n'en croyons pas moins devoir la faire partager, autant que le fait peut dépendre de nous, par nos voisins. Nous prenons à tâche de rassurer la Prusse et la Porte Ottomane. La retraite des troupfes de l'Allemagne et des provinces illyriennes nous sert dans ce but, et nous nous empressons de le faire valoir comme une première suite de notre attitude actuelle. Votre Altesse voudra faire entrer explicitement cette nuance dans ses rapports avec les missions de ces deux puissances.

Nous avons adopté une marche différente vis-à-vis de la Piussie. Nous sommes informés par les derniers rapports de M. de Saint-Julien de ses vives inquiétudes sur notre rapprochement présumé avec la France.

L'effet que cette supposition devait produire sur un Cabinet aussi faiblement conduit que celui de Saint-Pétersbourg ne s'est pas démenti; depuis qu'il commence à nous craindre, il cherche le plus possible à rétablir ses anciennes liaisons avec nous, et nous croyons ne pas pouvoir nous placer dans une meilleure attitude pour atteindre ce but autant qu'il pourra nous convenir, qu'en ne lui témoignant que la plus parfaite impassibilité, et, sans montrer de l'humeur, le mépris que nous avons voué à sa conduite dans les derniers temps.

Il serait difficile de juger de loin la sensation qu'a généralement produite ici la nouvelle du mariage. Le secret de la négociation avait été tenu si strictement, que ce n'est que le jour

324 RECUEIL DE DOCIMENTS (1773-1815).

même de Tarrivée de M. de Floret que la chose a percé dans le public. Le premier effet sur le chnnge a été tel, que le cours serait aujourd'hui à trois cents et moins encore, si le Gouvernement n'avait intérêt à le tenir à un taux plus élevé, et ce n'est encore qu'en achetant, dans l'espace de deux jours, un million de numéraire, qu'il est parvenu à l'arrêter à trois cent soixante-dix. Peu de faits ont peut-être jamais obtenu un assentiment plus universel de la part du véritable corps de la nation.

Les diplomates ne se doutaient également de rien, et le comte de Schouwaloff a été terrifié de la nouvelle.

Les apprêts des fêtes occupent maintenant et la Cour et le public. J'ai eu l'honneur d'envoyer par le dernier courrier à Votre Altesse le programme pour le peu de jours dont on pourra disposer. Sa Majesté Impériale a ordonné qu'ici, suivant la plus stricte étiquette, et le protocole dont on s'est servi lors du mariage de Marie-Antoinette, on ne négligeât rien pour donner à la cérémonie le plus d'éclat possible. Votre Altesse feia bien de s'expliquer dans ce sens, car nous avons lieu de nous apercevoir combien l'Empereur des Français tient à ces détails.

DOCUMENTS APPARTENANT A LÉPOQIJE DE LA MISSION SPÉCIALE A PARIS (I8IO).

ARRIVEE DE METTEBNICH A PARIS, ET SON ENTRETIEN AVEC NAPOLÉON A COMPIÈGNE-

(Note 48, p. 235, t. I.)

156. Metternich à l'Empereur Fraiirois (Rapport), Paris, le 4 avril 181U. — 157. Metternich à l'Empereur François (Rapport), Paris, le 4 avril 1810.

156. ... Je rencontrai, en me rendant à Paris, le prince de Schwarzenberg et jNIadame de Metternich sur la route de Chàlons, se portant, d'après l'invitation de l'Empereur, au-devant de Sa Majesté l'Impératrice. Je n'arrêtai pas ma course, et, arrivé dans la capitale, j'écrivis au ministre des relations extérieures, qui se trouvait depuis la veille à Gompiègne, pour lui demander le lieu et le moment où je pourrais remettre à Sa Majesté Impériale les lettres dont j'étais porteur. II m'invita à me rendre le lendemain à Compiègne. Je fus prévenu en même temps, par une lettre du grand,maréchal du palais, que Sa Majesté l'Empereur m'avait assigné un hôtel à Paris, où je serais logé et défrayé aux frais de la Cour.

L'ambassadeur de Votre Majesté se chargeant de consigner dans ses rapports tout ce qui est relatif au séjour que nous fîmes à Compiègne, je me borne à rendre le témoignage à cette Cour-ci qu'il serait difficile de mettre plus de recherche dans sa conduite vis-à-vis de nous qu'elle ne le fit.

L'Empereur me reçut le jour même de mon arrivée, avant son dîner. Je lui remis les lettres de Votre Majesté Impériale.

826 RECUEIL DE DOCUMENTS (m3-1815).

Il m'accueillit avec des marques visibles de satisfaction. Il ne cessa de m'exprimer celle qu'il éprouvait de la conclusion de l'affaire qui l'occupe exclusivement dans ce moment ; il entra dans tous les détails sur la marche de cette même affaire, et en revint toujours à son thème, que nous n'avions oublié aucune nuance pour lui rendre l'événement heureux du moment aussi doux et agréahle que possible. Il me parla de l'oubli entier du passé, de l'époque heureuse et calme à laquelle nous venions d'arriver, de l'impossibilité que dorénavant rien ne pût troubler les rapports naturels qui viennent de s'établir entre nous, etc., etc. Je lui exprimai le désir d'être autorisé par lui à m'expliquer pendant mon séjour à Paris sur plusieurs objets d'une importance mnjeurc pour nous, et d'une utilité commune pour les deux Empires. Il accueillit ma demande avec prévenance, et me dit qu'il donnerait sur-lechamp au duc de Gadore des ordres relatifs à ma proposition. Le détail ecclésiastique sur l'affaire du divorce nous mena dans notre conversation, qui avait duré à peu près une demiheure, à parler de la brouille avec le Saint-Siège. L'Empereur entra dans beaucoup de détails; le résultat de ce premier entretien fut l'assurance qu'il regarderait comme très-heureuse notre intervention entre le Saint-Père et lui. A mesure que je vis qu'il regardait nos bons offices comme utiles pour lui, je diminuai les apparences de mon empressement à nous immiscer dans une discussion aussi délicate, et je plaçai la question de manière à ne pas lui laisser de doute qu'en nous chargeant de porter des paroles de paix entre lui et le Saint- Siège, nous nous établissions des droits réels à sa reconnaissance.

Le dîner ayant été annoncé, nous coupâmes notre entretien, qui, outre la conviction que les premiers moments que l'Empereur avait passés avec l'auguste fille de Votre Majesté Impériale lui paraissaient un gage assuré de son bonheur intérieur, me donna la certitude que mon voyage ici ne serait pas sans utilité pour les intérêts de la Monarchie.

Invité au dîner le lendemain, l'Empereur engagea au sortir de table une conversation avec moi qui dura plus de trois

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