RAPPORTS DE LA RUSSIE AVEC LA FRANCE (I8IO
aux côtes, une occasion opportune pour le sonder sur la question turque. L'Empereur, sans entrer dans beaucoup de détails, me dit que nous devions à Erfurt, et à notre refus de reconnaître le Roi Joseph, la promesse qu'avait obtenue l'Empereur Alexandre, que lui, Napoléon, ne s'opposerait pas à la réunion des deux Principautés danubiennes à la Russie. Je fis obserrer à l'Empereur que ce fait me paraissait embrasser trop intimement la politique française pour qu'il me fût possible de croire qu'une considération secondaire eût influé sur cette détermination. L'Empereur passa à un autre sujet, mais je n'en étais pas moms sûr qu'il y reviendrait dans une autre occasion.
Il entama effectivement la conversation, quelques jours plus tard, en me demandant si je n'avais point de nouvelles des frontières turques. Sur ma réponse négative, l'Empereur me dit qu'il paraissait que la campagne allait s'ouvrir. Son opinion, qu'il discuta assez longuement, fut que les Turcs seraient forcés de céder les Principautés. « C'est, ajouta-t-il, une grande affaire pour les Russes et pour vous; je ne crois pas que la Porte y perde beaucoup; les Principautés étaient depuis longtemps bien plus russes que turques; mais c'est cet agrandissement de la Russie qui formera un jour la base de la réunion de la France et de l'Autriche. Le Danube est d'un intérêt immense pour vous. Regardez la carte : ces pays-là devraient bien plutôt vous appartenir à vous qu'aux Russes. Possédés par ces derniers, ils seront un sujet éternel de jalousie pour vous. » Il revint ensuite aux conférences d Erfurt, et eut l'air de regretter d'avoir été jeté forcément hors de sa ligne, qui, ajouta-t-il, est infiniment plus conforme aux intérêts de l'Autriche et de la Porte qu'à ceux de la Russie.
Je saisis ce dernier point de vue pour répéter à Sa Majesté ce que je lui avais dit antérieurement sur mes doutes qu'une considération secondaire puisse jamais influer sur une question d'une aussi haute importance. Je demandai s'il n'y aurait pas moyen d'arranger le tout de la manière qui, selon l'Empereur lui-même, était de notre intérêt commun, en tâchant de rétablir un état, dût-il même être modifié, mais qui se rapprocherait
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du slalu rftio ante belliim, et qui u'altaquerait pas la Porte clans les bases de sou existence. Je trouvai le moment trop favorable pourne pas parler de la Serbie, et de notre désir de voir é{jalement cette province rentrer dans l'ordre et obéir à son légitime Souverain ; je ne cacbai pas à l'Empereur combien il nous serait impossible de jamais consentir à une extension de la domination russe sur la Serbie, en tout ou en partie. « La Serbie, me dit l'Empereur, doit vous appartenir nécessairement un jour, et vous ne risquez rien du ciHé des Russes, car, en m'engageant à Erfurt à ne pas m'opposer à leur agrandi'ssement par les Principautés, j'ai expressément stipule que jamais ils ne passeraient le Danube. Ils ont trop peur, ajoulat-il, pour risquer de se compromettre. L'Empereur a de bonnes intentions, mais c'est un enfant. Le comte de Romanzow est toujours dans les espaces imajjinaires. Que voulezvous que l'on fasse d'un homme qui ne sait chercher le salut que dans le bénéfice du temps? »
L'Empereur, qui, dans plusieurs occasions, s'était prononcé vis-à-vis de moi dans le même sens sur le compte du chancelier de TEmpire, venait d'être directement provoqué par une algarade que le comte de Romanzow avait faite à Caulaincourt, sur le refus de la ratification française, et dont l'Empereur venait d'être informé ; je savais qu'il avait fait citer Kourakin par le ministre des relations extérieures, pour lui faire témoigner sa surprise du langage du Cabinet russe, qu'il dit ne pas pouvoir ni vouloir confondre avec les véritables intentions de l'Empereur.
« Les Serbes, reprit l'Empereur, ont déjà voulu se soumettre à vous. » Je lui répondis qu'effectivement ce malheureux peuple, craignant de se voir livré sans appui à des vengeances particulières, lié avec nous par des rapports quotidiens et une foule d'intérêts, avait souvent demandé notre appui. «» Nous avons fourni dans ces occasions, lui dis-je, une preuve irrécusable de notre conviction, que l'un de nos premiers intérêts est la conservation de la Porte Ottomane. Nous n'avons cessé déjouer le rôle de conciliateur entre elle et les Serbes. » J'ajoutai que, comme je l'ai su depuis, les chefs de l'insurrection