‹ MémoiresChapitre 80 sur 121 · RAPPORTS DE LA RUSSIE AVEC LA FRANCE (1810). 3G · texte numérisé non relu

RAPPORTS DE LA RUSSIE AVEC LA FRANCE (1810). 3G

avaient également réclamé l'appui et l'intervention de la France, mais qu'il fallait distinguer les vœux de la nation de Tintérét particulier de quelques-uns de ses chefs.

L'Empereur revint à la conquête des Principautés par les Russes, et répéta plusieurs fois que cette conquête établirait nécessairement les bases d'une alliance entre la France et l'Autriche. « Et voilà la seule naturelle, ajouta-t-il. J'ai dû agir contre mes propres intérêts, en aidant à l'agrandissement delà Russie, qui a bien joué son jeu en mettant à profit le temps où j'étais occupé avec vous; mais je n'avais pas le choix : vous vouliez la guerre, il a donc fallu vous la faire le mieux possible, et un de mes plus grands moyens était de paralyser la Russie. Ne crovez pas que je me sois fait illusion. Les Russes seraient tombés sur moi si j'eusse été battu, mais il eût fallu pour cela que je le fusse bien. Je leur ai fait la promesse que je ne m'opposerais pas à ce qu'ils fissent la conquête de la Moldavie et de la Yalachie; je regarderai néanmoins toute idée de conquête de leur part sur la rive droite du Danube comme une lésion de leurs engagements envers moi. »

L'Empereur me parla ensuite de la crainte que le Cabinet russe avait de ses intentions, tant à l'égard des affaires turques qu'à celui de la Pologne. Il me cita les propres paroles que Votre Majesté Impériale a trouvées consignées au commencement de la présente dépêche, et qui marquent le différend qui s'est élevé entre les deux Cours au sujet de la ratification de la convention polonaise. «Jamais je n'accorderai, me dit l'Empereur, ce que me demande le comte de Romanzow. Il faudrait que je fusse Dieu .pour décider que jamais une Pologne n'existera ! Je ne puis promettre que ce que je puis tenir. Je ne ferai rien pour son rétablissement; mais si jamais, dans la suite des temps, la Lithuanie s'insurgeait et prenait fait et cause pour la Pologne, ou si, dans une occasion opportune, lesYarsoviens mêmes cherchaient à s'agrandir aux dépens de la Russie, pourquoi m'y opposerais-je, si le Cabinet de Saint- Pétersbourg se trouvait à cette époque engagé dans une cause qui différerait de la mienne?»

Je fis observer à Sa Majesté que les raisons pour lesquelles

364 REGI EIL DE DOCUiMENTS (1-73-1815).

on devait maintenir le duché de Varsovie dans une position subalterne, me paraissaient, en me plaçant au point de vue français, devoir tirer leur force principale de l'indépendance qu'acquerrait ce même duché de l'influence française, en s agrandissant.

L'Empereur me dit que ce motif rempécherait de contribuer à cet agrandissement, qu'il en prendrait volontiers l'engagement ; «mais, ajouta-t-il, je ne prendrai jamais un engagement dont raccomplissement serait placé hors de mes moyens, et je ne le ratifierai point. »

Le courrier, expédié de Vienne le 17 juin, nous a remis les dépêches dans la matinée du 4 de ce mois. J'ai trouvé les nouvelles des frontières de la Turquie d'une telle importance, que j'ai sur-le-champ pris la résolution de me rendre le lendemain malin à Saint-Cloud, et en avant été empêché, je vis l'Empereur à son coucher. Sa Majesté congédia tout le monde et me fit passer dans son cabinet.

M étant muni d'un extrait des nouvelles de Bucharest, j'en fis lecture à Sa Majesté, qui alla chercher une carte sur laquelle nous suivîmes les opérations de l'armée russe. L'inspection de cette carte me prouva combien l'Empereur suivait tous les mouvements des armées russes ; il piqua sur-le-champ ses épingles d'après les renseignements que je lui apportais, et je le trouvai fortement impressionné des succès si prompts et, à ce qu'il parait, si décisifs de l'armée russe. G est surtout le point de Varna qui eut l'air de l'occuper le plus. L'Empereur, après avoir passé plus d'un quart d'heure à inspecter sa carte, se leva, et me prenant par le bras, me dit avec un accent altéré et par phrases coupées : « Voilà la paix! oui, c'est la paix ! les Turcs sont forcés de la faire. — Eh bien, c'est comme je vous le disais dernièrement, l'alliance entre la France et l'Autriche; nos intérêts sont communs; maintenant, vous devez songer à vous refaire de vos pertes — le moment est arrivé; — la perte du Danube est odieuse pour vous; remonte-t-on plus facilement le Danube là-basque plus haut?»

Je laissai dans cette occasion, comme dans toutes les précédentes, parler l'Empereur sans m'engager dans une discussion

Page 1