‹ MémoiresChapitre 9 sur 121 · II- À · texte numérisé non relu

II- À

50 RECUEIL DE DOCUMENTS (m3-lS15).

et des mesures trop concertées pour pouvoir souffrir des retards.

Mcttcrnich à Colloicdo. Derlin, le £7 sipteinliio 1805.

66. M. le baron de Hardenberg étant revenu de Tempelber(j bier, fit prier ce matin, i^ sept beures, M. d'Alopéus de passer d'abord cbez kii. Un retard dans la commission a empêché le ministre de Russie de se rendre cbez le baron de Hardenberg avant buit heures et demie; il a trouvé ce ministre prêt à monter en voiture pour se rendre cbez le Roi. 11 n'a pu que lui dire que les nouvelles qui à toute heure arrivent de la Pologne confirment la plus prochaine entrée des troupes russes ; il supplia de nouveau M. d'Alopéus d'empêcher pareille mesure, pour éviter la plus horrible des catastrophes pour la bonne cause. Ce dernier se borna à lui dire que les ordres aux armées n'étaient nullement de son ressort, et qu'il avait prévenu assez à temps la Cour d'ici des déterminations de Sa Majesté Impériale pour qu'elle ait pu donner les ordres nécessaires pour le libre passage des troupes. Cette conversation n'ayant pomt duré au delà de quelques minutes, le ministre de Russie rentra chez lui, où il trouva le comte Ozarowski, un des attachés à la mission, qui venait d'arriver de Saint-Pétersbourg.

Ses dépêches en date du 18 renferment l'ordre à M. d'Alopéus de déclarer au ministère « que Sa Majesté Impériale, dans l'espoir de voir accepter par le Roi le rendez-vous qu'il lui a proposé par sa dernière lettre, a suspendu l'entrée de ses troupes jusqu'à cette époque, convaincu toutefois que le Roi n hésitera pas à faire cause commune avec lui » .

Ces ordres devaient être regardés comme non avenus si le Roi avait accédé avant leur arrivée au passage des troupes, et sont une suite de la réponse du Roi à la première lettre de 1 Empereur.

M. d'Alopéus se rendit sur-le-champ chez le ministre du Cnbinet; on fit quelques difficultés de l'annoncer, MM. <le Laforest et Duroc étant attendus d'un moment à l'autre; il

persista, et on Tintroduisit dans une pièce où le baron de Hardenberg n'a pas coutume de recevoir. Il s'acquitta de ses ordres et ajouta (ce qui lui est explicitement ordonné dans ses dépêches) que. Sa Majesté étant inébranlable dans toutes ses résolutions, Elle ne doutait nullement que le Roi prendrait enfin le seul parti convenable à ses intérêts et à sa gloire. Le baron de Hardenberg témoigna le plus sensible plaisir de cette nouvelle, et lui dit qu'elle venait tout juste à temps; qu'il verrait Sa Majesté avant dîner à Charlottenbourg, et que cela le mettait à l'aise vis-à-vis des envoyés de France, qu'il attendait d'un moment à l'autre. M. d'Alopéus lui demanda s'il était vrai que les Français proposassent de nouveau au Roi d'occuper le Hanovre et qu'on lui en garantît la possession. « Ah! il est question de bien plus, lui répondit le baron; on nous propose une alliance et beaucoup en sus ! J'espère, ajouta-t-il, que nous pourrons tirer parti de l'entrevue ; et qui sait si on n'entraînera pas le Roi? »

Le baron de Hardenberg témoigna dans le cours de cette conversation de l'impatience de ne pas voir débarquer les Anglais pour se porter sur le Hanovre. « Personne, dit-il, ne peut les empêcher de reprendre leur propre pays. »

Tous ces détails que je tiens de M. d'Alopéus, qui sort de chez moi et en présence duquel j'ai noté la phrase ci-dessus citée, qu'il m'a dit être la quintessence de ses ordres, m'ont paru de nature à être portés le plus tôt possible à la connaissance de Votre Excellence

Les préparatifs militaires continuent ici avec beaucoup de vigueur ; il se forme dans ce moment un camp entre Kalisch et Sieradz en Pologne, dirigé visiblement contre la marche des troupes russes, et on dit que différents régiments, destinés à en former un autre en Poméranie, se rassembleront le 2 octobre. On embarque sur la Sprée beaucoup d'artillerie de siège, qui ne saurait se porter que vers les embouchures de l'Oder.

L'aveu de propositions, renouvelées et écoutées, d'une alliance avec la France, contredit formellement la thèse avancée naguère par le baron de Hardenberg, du parti effectif que

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la bonne cause serait censée tirer de l'état actuel des choses et des armées de la Prusse.

IRRUPTION DES FRANÇAIS DANS LE PA\S D ANSPACH. (NotclS, p. 221, t. I.)

67. Melternich à Colloredo (E. D.), Rerlin, le 7 octobre 1805. — 68. Alopéus à Czartoryski (copie de rapport), Berlin, le 6 octobre 1805. — 09. Metternich à Colloredo (dépèche chiflréc), Berlin, le 10 octobre 1805. — 70. Metternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 15 octobre 1 805. — 71. Melternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 16 octobre 1805. — 72. Metternicli ;i Colloredo (E. D.), Berlin, le 18 octobre 1805. — 73. Hardenbcrg à Duroc et à Laforest (Note), Berlin, le 14 octobre 1805.

67. Je m'empresse d'avoir l'honneur d'annoncer à Votre Excellence les premiers résultats d'un événement sans doute parvenu à la connaissance de Sa Majesté Impériale par des voies directes. Un corps de quatre mille Français a enveloppé un lieutenant prussien avec vingt-quatre hussards à Sickardsrcutli, sur la route de Wiirzhourg à Anspach. Cet officier, mal{jré ses protestations qu'il ne saurait permettre le passage des troupes, a été contraint de céder à la force. Les Français, forts de vingt mille hommes, à ce qu'on dit, traversent maintenant le pays d Anspach dans toute sa largeur, pour se porter vers Neubourg, sur le Danube. Ils vivent de réquisitions, sans indemniser des fournitures, comme s'ils se trouvaient en pays ennemi.

Le prince Dolgorouki ayant eu hier son audience à Potsdam, M. le baron de Hardenberg s'arrêta encore chez le Roi. Au moment où le ministre était prêt à monter en voiture, ou vint lui porter une dépêche qui renfermait la nouvelle susmentionnée. Votre Excellence voudra bien se convaincre, par le rapport ci-joint en copie (n* 68), que M. d'Alopéus a expédié cette nuit à Pulavie, de l'effet que cet événement inattendu a produit sur le Roi. Je suis forcé de me référer en entier au récit de mon collègue, n'ayant pas encore parlé moimême au baron de Hardenberg, auquel j'ai fait demander une

heure d'entretien pour ce soir, après Tavoir manqué chez lui ce matin.

Bonaparte a dans cette occasion mieux servi la cause qu'aucune négociation. Il jette le Roi dans le parti des alliés en le hlessant du côté le plus sensible. Il lui a prouvé directement ce que valent ses promesses, et n'a pas craint de le compromettie à la face de l'Europe ; il a l'air d'avoir voulu lui enlever et les prétextes de ne pas entrer dans la coalition et ceux de jamais s'en détacher. Le Roi , conquis par les voies de la négociation seules, tendait éternellement vers ce dernier but; forcé d'abandonner tout espoir de rester étranger aux grandes crises politiques , et traité personnellement comme tous les autres monarques de l'Europe, il se trouve aussi intimement lié à la cause générale qu'il pouvait l'être.

Une autre remarque non moins importante est celle que l'humeur qu'a causée au Roi la supposition que la Russie lui forcerait la main , l'a porté à des efforts que la coalition n'eût sans doute guère pu attendre. Si les armées russes ont été arrêtées sur les frontières les plus reculées de la Monarchie prussienne, une armée de deux cent mille hommes est maintenant organisée, équipée et prête à marcher sur le flanc de l'ennemi même ; cinquante mille hommes qui devaient arriver se trouvent remplacés par un nombre quadruple à portée des opérations .

La résolution subite de rompre en visière à la Prusse et de renverser d'un trait de plume l'édifice le plus utile aux intérêts de la France , m'a porté aux conjectures suivantes , en partie appuyées sur des circonstances secondaires, et qui me paraissent expliquées maintenant. L'ordre donné à l'armée française de ne pas respecter la neutralité du territoire prussien peut coïncider, en rapprochant les dates, avec l'arrivée des dépêches de M. de Laforest et du général Duroc, qui renfermaient les premiers bruits répandus ici de la détermination de l'Empereur de Russie de faire passer les frontières prussiennes à ses troupes le 28 septembre, de gré ou de force. Supposant que ces deux envoyés eussent prétendu savoir ce fait de source et d'une manière irrécusable, et qu'ils eussent également

appuyé sur l'assurance que sans doute M. de Hardenberg et Lien plus encore leurs agents secrets leur auront donnée, que le Roi regarderait cette mesure comme une déclaration de guerre , ne se pourrait-il pas que l'Empereur Napoléon eût expédié cet ordre (qui devait sans doute lui faciliter infiniment ses opérations momentanées) , dans l'espoir que la nouvelle de son exécution arriverait à Berlin à une époque oui le Roi se trouverait ou allié ou en pleine guerre avec la Russie , et que dans l'une ou l'autre supposition elle ne saurait rien gâter?... P. S. On a reçu ici aujourd'hui la nouvelle ceitaine du débarquement des Russes en Poméranie ; j'ignore encore quel est leur nombre.

Âlopéus à Gzartoryski. Berlin, le 6 octobre 1805. ( Annexe au n° 67.)

68 Lorsque le baron de Hardenberg se trouvait encore chez le Roi, est arrivée une estafette d'Anspach portant la nouvelle inattendue que le 21 septembre ( 3 octobre ) les Français ont forcé le passage par le territoire prussien , en Franconie*

Le Roi, en apprenant cette lésion de territoire, dans le premier mouvement de colère , a ordonné au baron de Hardenberg de renvoyer immédiatement MM. Duroc et Laforest. Un instant après, il lui a enjoint de suspendre leur renvoi, de retourner sans délai à Berlin , d'assembler un comité auquel devaient assister le duc de Brunswick, le maréchal de Mœllendorf , le comte de Schulenbourg et lui baron de Hardenberg , et d'envoyer à Sa Majesté le résultat de leurs délibérations. M. de Hardenberg a été de suite chez les généraux mentionnés, qui allèrent s'assembler encore ce soir, à Fexceptiondu comte de Schulenbourg , retenu au lit par une maladie qui lui est survenue il y a quelques jours. Tous ont appris avec joie la nouvelle qui les délivre d'une grande gêne.

Le ministre du Cabinet a commencé par observer au Roi

* Alopéus raconte le fait comme dans la dépêche de Metternich ,

{Note de t Éditeur.)

que maintenant Sa Majesté était dégagée de toute promesse et de tout engagement contractés vis-à-vis de la France, et que rien ne l'empêchait de se déclarer ouvertement pour son auguste allié. Ce sera sans doute aussi le résultat des délibérations des généraux et ministres mentionnés. Ce résultat va être envoyé demain au Roi, à Paretz, et après-demain nous apprendrons sans doute les déterminations définitives de Sa Majesté. Selon toutes les apparences, c'est M. le prince Dolgorouki qui en sera le porteur. Tout étant prêt pour le départ du Roi, il est probable que Sa Majesté ne différera son départ qu'autant qu'il lui faudra de temps pour donner ses ordres , motivés par l'incident que je viens d'avoir l'honneur de rapporter.

Metternich à Colloredo. Berlin, le 15 octobre 1805.

69. Le ministre prussien, baron de Hardenberg, m'a informé confidentiellement que le Roi a passé de notre côté avec toutes ses forces militaires. Le prince Dolgorouki porte aux Russes l'autorisation d'entrer sur le territoire prussien ; le Roi désire qu'ils suivent le chemin le plus court, c'est-à-dire qu'ils passent par la Silésie et la Bohême. Sur la demande formelle du Roi, on a adressé ce matin au général commandant les troupes russes en Poméranie l'invitation d'avancer immédiatement avec ses vingt mille Russes et les Suédois réunis dans le pays. On a expédié un courrier à Dresde pour prier le Prince Électeur de mobiliser sur-le-champ son armée : elle devra se former en arrière de l'armée prussienne. Dans le conseil de guerre qui sera tenu aujourd'hui, on tiendra surtout compte de la nécessité d'une prompte diversion en faveur de l'armée de l'Empire. Les régiments qui se trouvent à Anspach ont reçu l'ordre de se diriger sur Bayreuth. Le baron de Hardenberg m'a prié de tenir un courrier prêt pour ce soir ou pour demain matin, attendu que d'ici là il me fera la communication officielle du fait. Pour le moment, on n'ébruite pas trop l'affaire , afin de sauver les caisses publiques d' Anspach et les troupes qui sont dans le pays.

Metternich à Colloredo. Berlin , le 15 octobre 1805.

70. M. le baron de Hardenberg vient de me mettre à même de communir|ncr à Votre Excellence les mesures qui vont être prises en suite de la violation du territoire prussien par les Français et qui s'exécutent dans ce moment avec la plus grande promptitude. Quatre armées se forment sur les points suivants, savoir : une de quarante à cinquante mille hommes dans le pays de Bayreuth , sous les ordres du prince de Ilohenlolie ; une seconde en Hanovre, sous ceux du duc de Brunswick ; une troisième en Westphalie, et une quatrième de réserve.

L'Electeur de Saxe a été prié de mettre incontinent son armée en état de se former, et de se joindre à l'armée prussienne en Franconie. Les différents corps seront prêts à agir pour le but commun, dès qu'ils seront rassemblés, et en état d'entreprendre des opérations qu'il est maintenant extrêmement urgent de concerter. M. le baron de Hardenberg désirerait* que nous fussions mis ici le plus vite possible dans le cas d'entrer en négociation sur ce point de vue, et il serait sans doute à souhaiter qu'un homme du métier, instruit du détail de nos opérations militaires, vînt ici pour nous aider à celte fin.

La Cour d'ici croit devoir suivre une ligne de conduite qui ne l'expose pas à voir entraver ses vues , bien dignes des principes du Roi et de son ministère , et à les voir anéanties par quelque opération française, avant que tous les moyens de frapper les coups soient prêts et sur les lieux. Il faut quatre à cinq semaines pour que l'armée puisse être réunie dans le pays de Bayreuth ; c'est à cette époque que la colonne russe qui traverse la Silésie peut également avoir atteint les frontières de la Bohême, et que les armées réunies pourraient de ce côté agir dans un sens offensif convenu**.

Le Roi est parfaitement décidé à soutenir la bonne cause

* « Il serait à désirer» (ampiidemcnt du baron de Ilardenbcrrj). Voir l'explication sur ce point dans la di'pf'che suivante n° 71. (xVo/e de ilùlileur.)

** «Dans un sens offensif (jui résulterait d'un concert à ciaMir, dont toutes les mesures en général dépendent.» {^Amendement du baron de Hardenberg.)

par tous les moyens en son pouvoir. Il prouvera que la viola-

, tion de son territoire par notre ennemi commun a été aussi

' vivement ressentie par lui, que les mesures qu'il a cru devoir

opposer aux bruits répandus sur l'entrée prochaine des Russes

ont été promptes et prononcées.

M. le baron de Hardenberg, qui ce matin m'a prié de regarder les avis confidentiels qu'il m'a donnés jusqu'ici, et qui se bornent aux données susmentionnées, comme des communications officielles propres à éclairer notre auguste Maître sur les véritables intentions et projets du Roi, m'a prié de les soumettre à Votre Excellence par la voie la plus prompte, et je m'empresse d'expédier dans la journée même un courrier avec la présente dépêche.

(JFm ajoutée par M. le baron de Hardenherg .) Le Roi a fait déclarer au ministre de France et au général Duroc , d'une manière très-ferme, que la violation inattendue de sa neutralité le mettait dans la nécessité de faire prendre à ses armées les positions qu'exigeait la sûreté de sa Monarchie, et qu'il regardait les engagements (connus de nous) qui avaient subsisté entre la France et lui comme entièrement annulés. M. le baron de Hardenberg m'a promis sous peu la communication de la déclaration même.

Metternich à CoUoredo. Berlin , le 16 octobre 1805.

71. Les amendements ajoutés en marge de mon premier rapport m'ont été dictés par M. le baron de Hardenberg luimême , chez lequel je viens de passer plus de deux heures... M. le baron de Hardenberg entama la conversation en me disant « que Sa Majesté accédait à la médiation armée que les deux Cours impériales lui avaient proposée , et qu'en conséquence elle faisait marcher toute son armée » . Il ajouta « qu'il croyait de la plus urgente nécessité de nous concerter sur les mesures tant politiques que militaires qu'entramerait ce parti, et que M. de Kalckreulh avait été chargé de déclarer pareille détermination à Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies; qu'on entrerait ici en négociation avec M. d'Alopéus,

et qu'il serait très-fort à désirer que j'eusse également des pleins pouvoirs à cette fin , le salut de la cause dépendant de la plus parfaite unité de nos principes et de nos mesures» .

Je répondis au baron de Hardenberg que la reprise de la négociation armée me paraissait ne pas cadrer avec les circonstances, et que ce qui avait pu faire le salut de l'Europe, il y a peu, n'était plus guère applicable aux circonstances du moment. « Mais vous ne nous avez jamais demandé autre chose? » repritil. Je lui observai qu'à la vérité pareille démarche avait précédé la rupture avec la France, qui a\ait refusé de s'y prêter, mais que je croyais relativement à la Cour de Prusse devoir séparer entièrement deux questions : savoir, celle qui lui fut adressée par les deux Cours impériales , et l'injure que le Roi venait d'essuyer de la part de la France. Je lui proposai de passer à la lecture de ma dépêche , dont je le priai de rectifier le sens pour que l'Empereur ne fût point induit en erreur sur les véritables intentions du Roi, analyse qui d'ailleurs nous mènerait à nous entendre à l'aise sur les vues de Sa Majesté.

Il me proposa le premier amendement* comme n'ayant pas été chargé de me faire pareille demande , quoiqu'il l'adoptât dans toute son étendue.

Le second** fut la suite d'une discussion plus longue. J'avais tait entrer expressément le mot offensif dans ma rédaction; il s'en était servi vis-à-vis de moi vingt fois, et lui seul précise la question du but de l'armement actuel. Il ne put le rayer, mais en subordonna le résultat à un concert préalable. Je lui observai que pareil amendement me paraissait inexplicable , quand il s'agissait de venger une injure personnelle, et qu'elle ne pouvait surtout l'être que d'une seule manière, après s'être prononcé aussi explicitement vis-à-vis de puissances amies auxquelles on avait déclaré qu'on regarderait toute lésion de territoire , même de leur part , comme une déclaration d-, guerre. «Je conçois, luidis-je, qu'il faille s'expliquer vis-à-vis

* Voir la note relative à la di'pêche précédente n» îO, page 56. {Note de r Éditeur.'

** Voir la note de la page 56. (Note de l'Editeur.)

de ses alliés sui- un mode d'exécution, mais la question même se trouve sans contredit décidée par le fait seul de l'insulte. »

Le baron de Hardenberg, ne pouvant se tirer de ce pas, eut recours à la plus détestable de toutes les objections , savoir , à nier que jamais le Roi ait dit qu'on 7'egarderait comme déclaration de guerre la lésion de son territoire. Je lui objectai que, dans ce cas, assurément les deux Cours impériales étaient dans une grande erreur, que l'Empereur de Russie ne pourrait que regretter de ne pas avoir fait avancer ses armées sans plus , et que M. le comte de Haugwitz devait s'être trompé lui-même, en précisant de même cette question. « Comment voulez-vous que nous ayons dit pareille chose à l'Empereur de Russie? m'interrompit-il; il ne nous a jamais dit qu'il forcerait le passage. » — « Ah! repris-je , vous convenez donc de ce que vous avez toujours nié, que le bruit de l'entrée de troupes russes n'était qu'un bruit vague et sans fondement ; mais que signifiaient vos mesures militaires?» — «Elles étaient prêtes à tout événement, me dit -il, comme elles le sont maintenant vis-à-vis de la France. Nous allons sur-le-champ nous porter en Hanovre , et il est question maintenant de savoir quelles mesures nous y adopterons envers les Français. On leur demandera probablement de retirer sur-le-champ leurs troupes. » — (c Mais s'ils ne s'en vont pas? » lui demandai-je. — « Eh! on trouvera alors moyen de les cerner et de les resserrer sur un seul point. — Enfin , tout ce que je vous dis n'a nulle valeur, car cette question même ne sera décidée que demain. »

Notre conversation fut interrompue par un message du général Kœckritz, qui prévint le baron de Hardenberg que Sa Majesté se rendrait après-demain, à onze heures du matin, en ville , et lui fixait cette heure pour lui accorder une audience. Le baron me pria d'arrêter mon courrier jusque-là , parce qu'il serait alors dans le cas d'ajouter ses déclarations officielles à ce qu'il venait de me dire. Je lui dis que je croyais ne pas devoir retarder le départ de mes dépêches, et que j'en enverrais un second avec ses nouvelles communications , d'autant plus qu'il me paraissait intéressant de mettre ma Cour le plus

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tôt possible au fait des principes du Roi et des mesures qui en résulteraient.

Je le priai de répondre encore catégoriquement à une seule question. «Si des succès inattendus et sans doute amenés par les principes de neutralité du Roi , respectés par nos alliés et violés par notre ennemi, devaient exposer les Etats et le centre de la Monarchie autrichienne, agirez-vous alors sans plus tarder? » — « Ce cas est inadmissible , me dit le ministre , car nous serons en guerre bien avant, et nos négociations, que je vous supplie de hâter, auront depuis longtemps décidé de la question et de ses moyens d'exécution. »

Le reste de notre conversation ne roula plus que sur le malheur de savoir le Roi entouré comme il l'est; M. de Hardenberg m'assura que la malveillance de ses secrétaires du Cabinet, dont je ne lui épargnai nul détail, n'exerçait sur le Roi qu'une influence indirecte* . Il ne put que convenir que le seul retard apporté aux déterminations les plus vigoureuses valait bien souvent la perte d'une bataille.

* Dans une dépêche adressée dans le même temps au comte de Colloredo, Metternicb s'exprime de la manière suivante sur l'influence exercée par ces messieurs sur le Roi : « Il est de fait que le duc de Brunswick, le maréchal de Mœllendorf et les ministres de Hardenberg et de Schulenbourg ont tout tenté pour retirer le Roi de Paretz , où le retiennent dans ce moment de crise les manœuvres des secrétaires du Cabinet, qui y exercent une influence encore plus étendue que s'il se trouvait à Berlin ou même à Potsdam. Ils ont tout à fait jeté le masque; Lombard a eu l'impudence de passer toute la soirée du jour où on apprit ici l'entrée des Français dans le pays d'Anspach, avec MM. de Laforest et Duroc, et Beyme a dit à un dîner où il se trouvait, il y a à peu près quinze jours, que la Monarchie autrichienne devait être regardée comme mise à l'enchère; que les puissances voisines faisaient bien d'armer pour être prêtes à en arracher le lambeau qui leur conviendrait. Sur l'objection qu'on lui fit que la puissance colossale de Bonaparte s'accroîtrait encore sous de pareils auspices, il dit ne pas savoir le mal qu'il y aurait s'il établissait un de ses frères à Vienne. Tout cela se sait, toute la ville en parle; de même M. de Haugwitz, dans sa conversation avec l'Empereur et Votre Excellence, n'a pas craint de rejeter tout sur leur compte, et rien n'arrive jusqu'au Roi que ces deux hommes n'étouffent dans son germe. M. de Hardenberg a pris sur lui, ces jours derniers, de porter plainte au Roi sur Lombard, en lui citant le fait susmentionné et y ajoutant la conviction générale qu'il était vendu à la France ; le Roi prit de l'humeur, fronça le sourcil, et dit : «Je dois savoir mieux que « vous ce qui en est. » {Note de VKdileur.)

Nous discutâmes si la France déclarerait la guerre au Roi. Malgré tout ce qu'il m'en dit, je suis sûr qu'il ne se cache pas qu'il y a tout autant de chances contre que pour ; c'est donc nous et la Russie , et cette dernière surtout, qui pouvons décider cette question , et j'espère que les premières instructions à M. d'Alopéus seront conformes à ce but.

Je m'empresserai d'avoir l'honneur de soumettre à Votre Excellence , par mes premières expéditions , tout ce qui pourra servir à éclairer davantage la marche de cette Cour, quoique je sois convaincu d'avance qu'avant que les négociateurs aient ouvert leur protocole, nous ne parviendrons jamais à fixer les points de vue de manière à ne pas entendre révoquer le lendemain tout ce qui a été avancé la veille. Nous avons tout au plus quatre semaines de négociations ; les armées seront rassemblées pour cette époque , et tout ce qui ne serait point déterminé jusque-là ne peut que retarder les opérations mêmes. M. de Hardenberg ne m'a pas caché que M. le comte de Merveldt serait le généi^al le plus fait pour réussir près du Roi; j'en suis convaincu personnellement, et n'ai pas voulu manquer cette occasion de lui rendre cette justice bien méritée. Le baron de Hardenberg est entièrement revenu de l'idée de faire arriver un général incognito ; le temps des demi-mesures me paraît autant passé que celui des masques de tout genre.

Metternich à Colloredo. Berlin, le 18 octobre 1805.

72. Le baron de Hardenberg me fit prier hier matin de passer chez lui dans le courant de la soirée. M'étant rendu à son invitation , il me dit être chargé par Sa Majesté de me remettre copie de la Note ci-jointe (n° 73) , qu'Elle lui avait ordonné d'adresser, en date du 14, aux envoyés de France; il se mit aussitôt à m'en faire la lecture. Arrivés à sa fin, je priai M. le baron de Hardenberg de me permettre d'en analyser avec lui un point essentiel, et revins aux mots de « consacrer à ce grand ouvrage sa méditation active, etc. »

« Je suis loin, lui dis-je, de me permettre d'analyser s'il est de la dignité d'un grand Souverain de reparler de médiation

quelconque après une insulte aussi grave que celle que le Roi vient d'essuyer de Bonaparte, mais je vous prie de me préciser le point de vue de votre médiation même. Vous m'avez dit hier que le Roi accédait à la médiation proposée naguère par nous et acceptée par Sa Majesté l'Empereur Alexandre , qui à son tour l'appuie par des démonstrations militaires bien dignes de l'énergie d'un grand prince. Je ne vous ai pas caché que votre accession à quelque chose qui n'existe plus me paraissail. avoir besoin d'interprétation; je vois maintenant qu'il est do nouveau question de votre médiation. Mais pour qui vous chargez-vous du rôle de médiateur? — Est-ce pour les deux Cours impériales? Dans ce cas, il me paraît que vous devez également douter qu'aucune des parties belligérantes veuille de pareille mesure. Le Roi a donc l'air de vouloir en dernier résultat être médiateur dans sa propre cause ! Quant à l'ensemble de votre déclaration à la France , je ne saurais m'empêcher de vous prévenir qu'il étonnera à Vienne. Les principes que nous professons et les déclarations antérieures que vous avez faites à Vienne et à Pétersbourg sur la vengeance que vous tireriez de toute atteinte au système de neutralité du Roi, ne peuvent qu'y avoir motivé l'attente d'une déclaration de guerre. Quel sens voulez-vous que l'Empereur mon Maître attache à une déclaration toute pacifique après ce qui s'est passé à Anspach? Ce sont donc les Français seuls qui violeront impunément votre territoire, et vous croirez avoir vengé le mal peut-être incalculable qui peut résulter de la confiance illimitée que nous avions dans les assurances les plus positives du Roi, en déclarant à Bonaparte que vous regardez tous vos engagements vis-à-vis de lui comme annulés, ce qu'il a eu soin de vous prouver bien catégoriquement, en lui assurant néanmoins que la paix avec lui est votre unique vœu, et votre médiation votre premier devoir. »

Le baron de Hardenberg me pria d'assurer ma Cour que le Roi et son ministère n'avaient cru pareille mesure nécessaire que pour assurer le succès de celles qui, de tous côtés, se

préparent « Je puis donc assurer ma Cour, lui dis-je, que

nous pouvons compter sur vous. »

ÉPOQUE DE LA MISSION DE BERLIN (l805). 63

« — Sans nulle faute , répondit le ministre du Cabinet. Gomment supposer que Bonaparte veuille dans ce moment écouter des propositions de paix quelconques? Je suis chargé expressément de vous prier de transmettre à Sa Majesté Impériale les expressions de la plus profonde reconnaissance du Roi pour l'accueil qu'ElIe a daigné faire à M. le comte de HaugAvitz, et surtout pour la réponse dont il a été le porteur : Tamitié personnelle du Roi n'avait pas besoin de nouvelles preuves de celle de l'Empereur; mais croyez que la mission de M. de Haugwitz y aura beaucoup contribué. »

Il s'était opéré un changement tellement sensible dans le langage du ministre depuis avant-hier, que je ne pus m'empêcher de le lui faire remarquer. Il me confia qu'il n'avait jamais trouvé le Roi mieux disposé que dans la conférence du matin. Le baron de Hardenberg et le duc de Brunswick confirmèrent la même chose à M. d'Alopéus, et le duc ajouta même qu'il était tombé de son haut, en entendant Beyme tenir un langage absolument conforme aux mesures qu'exige le salut de la bonne cause. A juger de la manière affectueuse et réellement touchée dont M. de Hardenberg ne cesse d'appuyer sur l'effet heureux qu'avaient produit sur le Roi personnellement les rapports de M. de Haugwitz, il n'y a guère de doute que la comparaison des procédés de notre auguste INIaître et de l'usurpateur qui menace de ruine l'Europe entière, a tourné tout à fait à notre avantage.

Toutes les mesures se ressentent, en effet, des dispositions qu'il est si instant de cultiver et de fixer par une négociation définitive. Le baron de Hardenberg reçut hier l'ordre de déclarer à M. de Laforest qu'il ne saurait plus être question de négociations quelconques relativement à la conduite que les troupes du Roi observeraient en Hanovre. Je suppose que l'opinion du duc de Brunswick, qui s'était, même avant le conseil d'hier, prononcé très-catégoriquement sur la bassesse qu'il y aurait à capituler avec les Français dans ce pays, en déclarant que, dans ce cas, il ne se chargerait pas du commandement, a contribué à cette détermination

Je m'empresse d'expédier le présent courrier , dont les

dépêches prouveront à Sa Majesté Impériale l'extrême fluc- Uiationde cette Cour-ci. Nous sommes arrivés à l'époque qui, (lés les premiers mois de notre néjjociation, m'a paru seule pouvoir nous mener à un résultat quelconque. Je n'ai point craint d'établir dès lors en thèse que toute négociation serait inutile ; que le Roi ne se prêterait jamais à aucune mesure éner{;ique, à moins d'y être forcé par l'impossibilité absolue de sacrifier plus longtemps à son système d'abstinence; qu'il n'afrirait enfin que quand les puissances coalisées d'un côté, et la France de l'autre, le mettraient dans la nécessité de sacrifier à l'intérêt de ses peuples une soi-disant neutralité dont l'avantage n'était que pour la France, et qui compromettait ses intérêts les plus chers : aveu naïf que renferme sa propre déclaration du 14. Le grand secret des conseillers perfides et vendus à la France qui entourent ce prince, est donc dévoilé à la face de l'Eurojie. Le Roi lui-même proclame que rien n'a été moins neutre que sa neutralité. La découverte n'en sera pas nouvelle, ni pour nous ni pour la France, mais il nous est réservé de tirer, avec une grande énergie, parti du moment où elle a été faite en Prusse.

Hardenberg à Duroc et à Laforest. Berlin, le 14 octobre 1805. (Annexe du n» 72.)

75. Le Roi me charge de faire connaître ce qui suit à S. Exe. M. le maréchal Duroc et à M. de Laforest, envoyé extraordinaire, etc.

Sa Majesté ne sait si Elle doit s'étonner davantage des violences que les armées françaises se sont permises dans ses provinces, ou des arguments inconcevables par lesquels on prétend aujourd'hui les justifier. La Prusse avait proclamé sa neutralité ; mais, fidèle jusqu'au bout à ses engagements antérieurs, dont l'avantage désormais était pour la France, elle leur avait fait des sacrifices qui pouvaient compromettre ses intérêts les plus cliers. Cette probité toujours la même, cette relation qui, sans rien coûter à la France, lui valait sur des points essentiels une sécurité précieuse, de quel prix les a-t-on

payées? Justement jaloux d'une considération qui est due à sa puissance comme à son caractère, le Roi n'a lu qu'avec un sentiment dont il voudrait inutilement se défendre la dépêche justificative communiquée par la légation française à son Cabinet. On s'y appuie de l'exemple des dernières guerres et de l'analogie des circonstances, comme si les exceptions admises alors n'avaient pas été fondées sur des transactions positives, annulées depuis longtemps par la paix; comme si l'Empereur s'était rappelé ces transactions lorsqu'il prit possession du pays de Hanovre, d'un pays qu'elles avaient mis tant d'années sous la tutelle de la Prusse! On allègue lignorance de nos intentions, comme si l'intention n'était pas ici dans la nature de la chose, tant que le contraire n'est pas stipulé ! comme si les protestations solennelles des autorités de la province et du ministre de Sa Majesté auprès de S. A. l'Electeur de Bavière v/'eussent pas proclamé suffisamment ce qui n'avait pas besoin de l'être, et que moi-même, la carte à la main, dans mes conférences avec S. Exe. M. le maréchalDuroc et M. de Laforest, je n'eusse pas dès longtemps déclaré l'inadmissibilité d'aucun passage de troupes à travers les margraviats, en leur indiquant la route de communication que la Bavière s'est stipulée, comme la seule où les marches n'auraient pas d'obstacles. On observe que dans les choses aussi graves il faut s'expliquer catégoriquement, comme si le devoir de l'explication appartenait à celui qui se repose tranquillement sur la foi d'un principe, et non à celui qui se propose de le renverser. Enfin on prétexte des faits qui n'ont jamais existé que dans des rapports infidèles ; et, en prêtant aux Autrichiens des torts qu'ils n'ont jamais eus, on ne fait qu'appeler la réflexion du Roi sur le contraste de leur conduite envers lui et de celle des armées françaises.

Le Roi eût pu tirer de ce contraste des conclusions plus graves sur les intentions de l'Empereur. Il se borne à penser que Sa Majesté Impériale a eu des raisons, du moins, d'envisager les engagements positifs qui ont existé entre Elle et la Prusse, comme n'ayant plus de prix à ses yeux dans les circonstances actuelles; et lui-même, par conséquent, à la veille II. 5

peut-être de tout sacrifier au respect de ses promesses, il se considère aujourd'hui comme libre de toute obligation ultérieure au moment présent.

Rendu ainsi à cet état de choses où Ton n'a plus d'autres devoirs que ceux de sa propre sûreté et de la justice universelle, le Uoi n'en prouvera pas moins que les mêmes principes l'animent toujours.

Voir l'Europe partager la paix qu'il aspire à conserver à ses peuples, tel sera son unique vœu; contribuer de tous ses moyens à l'y ramener sur un pied stable, et consacrer à ce grand ouvrage sa médiation active et ses soins les plus assidus, tel sera son premier devoir.

Mais, entravé de tous les côtés dans ses intentions généreuses, le Roi ne peut plus s'en rapporter qu'à lui-même du soin de veiller à la sûreté de ses peuples. Sans obligations désormais, mais aussi sans garanties, il se voit contraint de faire prendre à ses armées les positions qui deviennent indispensables pour la défense de l'Etat.

En priant Son Excellence, etc., etc., de transmettre ces explications à Sa Majesté Impériale, j'ai l'honneur, etc.

PREMïiiRE ENTREVUE DE METTERMCH AVEC l'eMPEREUR ALEXANDRE

A BERLIX.

(Note 14, p. 221, 1. 1.)

74. Metternich à Colloredo (E. D.), Berlin, le 29 octobre 1805. — 75. Metternich à Colloredo (E. D.), Potsdam, le 31 octobre 1805.

74. J'écrivis au prince Czartoryski rjue, me trouvant chargé de remettre une lettre de mon auguste Maître à l'Empereur Alexandre, je le priais de vouloir bien prendre les ordres de Sa Majesté Impériale sur le mode qu'Elle daignerait me prescrire pour la Lui faire parvenir.

Le Prince me prévint de l'intention de son Maître de m'accorder une audience le lendemain.

Sa Majesté Impériale vint au-devant de moi, et daigna me dire, avec l'air de bonté qui la caractérise, qu'Elle était bien aise de faire ma connaissance personnelle, qu'Elle me connaissait bien antérieurement par mes relations diplomatiques : « Vous n'ignorez pas également ma façon de penser, ajouta l'Empereur; nous pouvons donc nous expliquer en anciennes connaissances. » Je lui répondis que Sa Majesté l'Empereur, mon Maître, n'aurait assurément jamais pu me charger d'un ordre plus fait pour combler tous mes vœux que celui dont il avait bien voulu me permettre de m'acquitter en personne ; je lui remis la lettre, et lui dis qu'ajouter de nouvelles assurances de la vive amitié et de la haute admiration de mon auguste Maître pour sa personne ne serait que lui répéter ce dont il ne -saurait qu'être convaincu ; que , quant à l'accueil infiniment flatteur que Sa Majesté Impériale daignait me faire personnellement, je ne pouvais l'attribuer qu'à Son extrême indulgence. K Vous êtes, Sire, lui dis-je, à la suite de la plus généreuse en même temps que la plus heureuse des résolutions, sur les lieux de nos longues et arides négociations ; ce qui ne nous était point réservé a dû l'être au sauveur de l'Europe, et vous couronnerez une œuvre digne de l'auguste négociateur qui s'en est chargé. »

K — Cela ira, me dit l'Empereur; je suis d'abord résolu à ne point bouger avant que nous soyons au clair, et j'avoue que je suis jusqu'à présent plus content que je ne m'en flattais. Vous avez parfaitement bien mené la barque ; il s'agit maintenant de lui donner le dernier coup pour la mettre à flot. J'ai trouvé beaucoup de bonnes dispositions : Mœllendorf pense à merveille ; même Haugwitz s'est très-franchement expliqué vis-à-vis de moi, et est enchanté de votre Empereur ; j'ai surtout trouvé la Reine plus courageuse que je ne croyais ; il n'y a que ce diable de Kœckritz*! Mais enfin tout doit se faire; ils tiennent à leur idée de médiation : nous verrons ; cette médiation ne saurait être qu'un ultimatum que Bonaparte

* Kœcliritz, aide de camp du Roi, était du parti de Lombard et de Beyme dans toutes les questions politiques. (iVofe de CEditeur.')

assurément n'acceptera pas, et nous en tirerons, dans ce cas une insolente réponse avant les trois semaines qu'il leur faut encore pour avoir ici toutes leurs armées sur les lieux. »

Je pris la liberté d'observer à Sa Majesté qu'Elle jugeait à merveille les individus ; que tout ce qu'il y avait ici de ministres et de généraux pensait effectivement bien, et que les malheureux alentours immédiats du Roi seuls étaient à craindre ; « quant à la Reine, lui dis-je. Votre Majesté Impériale est à même d'influer sur elle plus directement que personne ; Haug- Avitz suit toujours le courant, et Kœckritz sera sans doute forcé à se taire, si Elle l'admet jamais en sa présence. Vous daignez me parler avec tant de bonté et une confiance tellement flatteuse. Sire, que je croirais manquer au premier de mes devoirs en ne Vous soumettant pas dans toute son étendue ma façon de voir. Il est impossible que Votre Majesté n'ait vu percer à travers toutes les assuiances qui peuvent Lui avoir été données directement, ou par la voie de ses ministres, la constante envie de cette Cour-ci de traîner en longueur ce qu'elle voit ne plus pouvoir refuser. Je crois que la déclaration la plus prompte serait ce qu'il y aui'ait de plus désirable pour le salut de la cause, sans exposer aucun des moyens précieux à ménager; notre armée a malheureusement essuyé des revers, sans doute bien exagérés par toutes les notions françaises, les seules que nous ayons au delà de la journée du 14; mais n'est-il pas à supposer que Bonaparte, avec son activité extrême, ne diric^e incontinent toutes ses opérations vers le centre de la Monarchie autrichienne? Une armée russe et une forte armée autrichienne en défendent sans doute les approches ; nous ignorons même combien de nos corps peuvent encore inquiéter le dos de l'armée ennemie; mais que risquerait la Prusse en disant de suite, et à la face de l'Europe, qu'elle a enfin embrassé le seul parti digne du Roi? Supposons que Bonaparte se porte vers le nord, il dédoublera ses forces et n'ira qu'à la j rencontre des armées qui s'avancent vers l'Elbe et le Voigtland ; i! divisera par conséquent ses moyens, et sera forcé enfin luimême à ce qui, jusqu'à présent, a toujours fait l'unique but de sa politique envers les autres. »

L'Empereur abonda parfaitement dans mon sens. « Aussi, ajouta-t-il, aurai-je soin que, si on ne démord pas de l'ultimatum, il soit une bonne dé<:laration de guerre. Vos revers sont sans doute malheureux, et je crois que Mack a des reproches à se faire; il serait difficile, d'après ses affaires de Naples et d'Allemagne, d'en avoir une haute opinion; mais enfin, en dernier résultat, n'y aurait-il qu'un malheur de plus à réparer, et vingt mille hommes ne font pas la puissance autrichienne. » 1;

Je répondis à Sa Majesté que je croyais devoir suspendre mon jugement sur les malheureux événements de la Souabe, jusqu'au moment de l'ariùvée de nouvelles officielles ; je m'étais muni expressément de plusieurs extraits de lettres de la Souabe et de l'Empire, qui prouvent que notre armée s'est vigoureusement battue (fait que surtout les Bavarois tâchent de dénaturer), et que la plus insidieuse exagération règne dans tous les rapports qui circulent ici. L'Empereur me permit de lui en faire la lecture, et il ne manqua nulle occasion de rendre justice à notre armée. « Si je me vois forcé, lui dis-je ensuite, de suspendre mon opinion sur les derniers événements militaires, ce ne peut être que par rapport aux résultats; les causes malheureusement ne peuvent plus être douteuses : elles tiennent en grande partie à l'inconcevable défection d'un des plus puissants princes de l'Empire, et à un procédé de Bonaparte qui, à ce qu'il faut espérer, lui sera payé avec usure. »

L'Empereur reprit avec vivacité : « Ah ! quant à l'Electeur de Bavière, mon cher parent, nous le pincerons, j'espère, d'importance ; il n'y a pas un exemple pareil à citer dans les annales de la guerre «

Cette conversation, de laquelle le présent rapport ne renferme qu'un succinct énoncé, dura plus d'une demi-heure. Il n'y a point de sujet que nous n'ayons passé en revue, et j'ai trouvé Sa Majesté au fait du terrain d'ici, comme si Elle y avait passé des années. M'ayant demandé qui je croyais plus mauvais , de Lombai'd ou de Beyme, j'ai cru ne pas pouvoir lui en soumettre d'autre opinion que l'un étant jacobin français, et l'autre jacobin allemand, il serait à désirer qu'on se défît de tous deux

Ma plume se refuse à retracei- le détail de l'accueil personnel que l'Empereur a daigné me faire ; je n'y ai vu que la franche amitié, l'extrême confiance de ce prince dans notre auguste Maître, qui lui a fait recevoir un de ses serviteurs avec une prévenance, un abandon et une bonté faits pour flatter un homme vieilli et éprouvé à son propre service

Toute la Cour se rendit le soir au spectacle, où on donna l'opéra à'Armide avec ses ballets. L'arrivée de l'Empereur fut marquée par des fanfares et des cris de joie de « Vive l'Empereur ! » et de « Vive le Roi ! » qui n'eurent pas besoin d'être commandés pour être généralement partagés. La présence de l'Empereur a, en général, produit ici sur le public une sensation difficile à dépeindre, et MM. les envoyés de France et de Bavière, qui se trouvaient hier dans une loge, auront de la peine à y puiser les éléments de rapports flatteurs.

Metternich à Colloredo. Potsdam, le 31 octobre 1805.

75. J'étais depuis deux jours à attendre à Berlin les résultats des conférences du prince Gzartoryski avec les ministres prussiens ; ce n'est qu'à mon arrivée aujourd'hui que je me suis convaincu que les questions se réduisent sommairement :

1» A l'idée constante du Roi de faire à Bonaparte des propositions de paix ;

2° A lui déclarer que s'il ne les accepte pas, la Prusse agira sans plus de concert avec les puissances;

3° A accélérer le plus possible la marche des troupes vers les points susmentionnés*;

4° A concerter avec les Russes une opération vers la Hollande

J'ai eu l'honneur de m'entretenir avec l'Empereur Alexandre, que j'ai trouvé disposé comme la première fois, et envisageant nos revers comme des malheurs qui exigent la plus prompte

* Ces points sont : u L'armée qui doit être formée dans le Voigtiand entrera sans désemparer dans les margraviats, et l'armée de la Basse-Saxe, avec une partie de l'armée de Westphalie, se dirigera vers le Mein. »

{ISote de ri'ùlileur.)

réparation. Les vues, les principes et la manière d'agir de ce

prince sont en général au-dessus de tout éloge

J'aurai demain une conférence avec les ministres russes et prussiens réunis. Je prie Votre Excellence d'être convaincue que mon unique but sera, dans cette occasion comme dans toutes les autres, de justifier autant que cela dépendra de moi, la confiance flatteuse que notre auguste Maître a bien voulu placer en moi, dans un moment surtout où le salut de la Monarchie et de l'Europe entière se trouve concentré dans les déterminations qui couronneront notre travail. Je ne saurai* trouver de meilleur soutien que dans M. le prince Czartoryski, lequel, dans la courte conférence que j'ai eue avec lui aujourd'hui, est entièrement entré dans mes vues, et a surtout rendu la justice la plus étendue au grand caractère que déploie notre auguste Maître dans une circonstance tellement désastreuse, que les annales militaires n'en offrent guère de pareille.

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