RAPPORT PRINCIPAL SIR LA MISSION DE PARIS (I8IO
guerre contre la Russie décidé, la stricte neutralité ne nous donne aucun droit à des ménagements de la part de la France, et nous n'en sommes pas moins exposés à recevoir du Cabinet russe les reproches les plus vifs.
Le moyen de trancher d'une façon pratique ces graves questions me semble se résumer en un seul point de vue, et ce point de vue, c'est la Galicie.
Pour nous épargner des déceptions volontaires, il ne nous reste qu'à soumettre à un examen sérieux le point dont je viens de parler, sans aucune prévention ni pour ni contre, et qu'à examiner de même l'objet de compensation mis en avant parN apoléon, c'est-à-dire l'illyrie.
Napoléon nous a initiés à la marche de son plan d'opération contre la Russie. C'est devant nous qu'il a prononcé pour la première fois le nom de la Pologne, et, d'après ma conviction intime, ce mot renferme la garantie de la future victoire de la France sur la Russie.
Bien des gens, et, dans le nombre, des observateurs de sangfroid, mais qui ne voient qu'un côté de la véritable situation de l'Europe, croient que l'explosion d'une guerre contre la Russie sera forcément, vu les sentiments dont tous les peuples sont animés aujourd'hui, le signal d'un soulèvement général, et par conséquent le précurseur des victoires russes.
Napoléon, qui connaît au moins aussi bien que nous les sentiments des peuples, n'entreprendrait pas cette nouvelle lutte s'il lui fallait la soutenir avec ses propres ressources.
Mais fidèle à sa vieille politique, il apparaît, dans cette lutte, à la tète de quatre-vingt à cent mille Français tout au plus, et avec le reste de ses troupes il occupe les pays situés entre le Rhin et l'Oder, pendant que deux cent mille confédérés et Polonais, réunis aux quatre-vingt mille hommes dont j'ai parlé, propageront l'incendie et soulèveront tous les pays jusqu'à l'extrême limite de l'ancienne Pologne. On ne saurait guère compter sur une insurrection de l'Italie sans le secours actif d'une puissance étrangère, — et l'Autriche seule pourrait être cette puissance; — c est ce que prouvent la dernière campagne et toutes celles qui l'ont précédée. Pour tenir en
bride rAllemagne et Tltalie, pour étouffer dans son germe tout mouvement populaire ou pour le maintenir à l'état partiel, de manière à l'empêcher absolument d'être efficace, trois cent mille Français qu'il jettera dans ces pays seront plus que suffisants.
Qu'adviendra-t-il de la possession de la Galicie pendant que le Royaume de Pologne renaîtra de ses cendres et après sa résurrection? Gela est facile à prévoir; il suffit pour cela d'observer, même superficiellement, l'esprit de cette nation ; je ne crois donc pas trop m'aventurer en disant que, pour moi, la question se réduit par le fait au point suivant :
Devons-nous perdre la Galicie sans compensation ou la céder contre une compensation?
Il est bien difficile de trouver une compensation pour la perte de la Galicie, cela ne peut faire l'objet d'un doute. Toutes les provinces illyriennes, par conséquent la partie cédée de la Garinthie, la Garniole, le pays de Gœrz, la Croatie, le littoral hongrois, la Dalmatie, n'offrent pas de compensation en population ni en revenus.
Au point de vue politique et commercial, ces pays sont préférables sans contredit.
Ils le sont au point de vue politique, parce que, par la possession de l'Illyrie, nous nous rapprochons de notre ligne d'activité politique naturelle. Les avantages d'une frontière qui nous met en contact avec l'Italie, avec le Tyrol, les communications directes avec des pays qui nous ont toujours été dévoués, ne sont pas à comparer avec la fiontière qui nous met en rapport avec la Russie.
Nous reprenons, dans le groupe des États européens, la place d'où nous avons été chassés dans les derniers temps.
Au point de vue commercial, toute la côte septentrionale et orientale de la mer Adriatique présente des avantages que la Galicie ne peut offrir.
Pourtant, si je ne m'appuyais que sur ces avantages, je n'oserais pas, par ce temps de révolutions générales et journalières, arrêter ma pensée sur un changement quelconque dans les possessions de l'Autriche, si nous ne courions le danger