PUYSIEUX; SA FAMILLE
grâce qui lui fit perdre sa charge , et de sa seconde femme qui étoit Étampes, sœur de M. de Valencey, chevalier de l'ordre en 1619, gouverneur de Montpellier, puis de Calais, et grand maréchal des logis de la maison du roi, de l'archevêque-duc de Reims, du cardinal de Valencey, de la seconde maréchale de La Châtre, tante paternelle de la maréchale d'Hocquincourt, et du grand prieur de France et ambassadeur à Rome. Elle avoit un autre frère qui s'étoit avisé de se faire de robe, et qui après avoir été ambassadeur aux Grisons et en Hollande, étoit devenu conseiller d'État, et beau-père du comte de Béthune, chevalier d'honneur de la reine et chevalier du Saint-Esprit, en son temps un personnage. Mme de Puysieux, veuve dès 1640, ne mourut qu'en 1677 , à quatre-vingts ans, avec toute sa tête et sa santé. C'étoit une femme souverainement glorieuse , que la disgrâce n'avoit pu abattre , et qui n'appeloit jamais son frère le conseiller d'État que « mon frère le bâtard. » On ne pouvoit avoir plus d'esprit qu'elle en avoit, et quoique impérieux, plus tourné à l'intrigue. Elle haïssoit mortellement le cardinal de Richelieu pour la disgrâce de son beaupère et de son mari, et elle étoit dans l'intime confiance de la reine. Revenue de Sillery dès 1640, cette amitié se resserra de plus en plus par les besoins et par les intrigues, en sorte que lorsque la reine fut régente, chacun compta avec Mme de Puysieux, et y a compté tant qu'elle a vécu. Le roi et Monsieur, dans leur enfance, ne bougeoient de chez elle; dans leur jeunesse ils continuèrent à y aller, et tant qu'elle a été au monde, le roi l'a toujours singulièrement distinguée et considérée. El]e étoit magnifique et ruina elle et ses enfants. On portoit en ces temps-là force points de Gênes qui étoient extrêmement chers : c'étoit la grande parure et la parure de tout âge : elle en mangea pour cent mille écus en une année à ronger entre ses dents celle qu'elle avoit autour de sa tête et de ses bras. Elle eut des fils comblés d'abbayes, une fille abbesse, une autre mariée au fils du maréchal d'Étampes; et son fils aîné, M. de Sillery, qui épousa une fille deM.de La Rochefoucauld , si connu par son esprit, et par la figure qu'il fit dans la minorité de Louis XIV. Sillery ruiné servit peu; il étoit fort aimable, et fort du grand monde. M. de La Rochefoucauld, son beaufrère, les retira chez lui à Liancourt où ils sont morts. Ils laissèrent plusieurs enfants, dont Puysieux, duquel je parle ici, fut l'aîné.
C'étoit un petit homme, fort gros et entassé, plein d'esprit, de traits et d'agréments, tout à fait joyeux, doux, poli et respecteux, et le meilleur homme du monde. Il savoit beaucoup , avec goût et avec une grande modestie ; il étoit d'excellente compagnie , et un répertoire de mille faits curieux; tout le monde l'aimoit. Il servit tant qu'il put; mais M. de Louvois le prit en aversion , et l'arrêta tout court. Il étoit maréchal de camp, et déjà gouverneur d'Huningue, fort bien avec le roi, qui se souvenoil toujours de sa grand'mère avec amitié, et d'avoir passé sa première jeunesse à jouer chez elle avec ses enfants. Après la mort de Louvois , il fut employé en haute Alsace , et fait enfin lieutenant général. Il trouva l'ambassade de Suisse tout auprès de lui et à sa bienséance. M. de La Rochefoucauld la lui obtint, et il y servit à merveille.
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Ses anciennes privances et M. de La Rochefoucauld lui obtinrent ces audiences du roi tête à tête à ses retours, pour lui rendre un compte direct de son ambassade, ce qui ne fut jamais accordé à nul autre. Torcy étoit le seul ministre que M. de La Rochefoucauld vît sur un pied d'amitié et de familiarité. Il falloit tout ce préambule pour comprendre ce qui va suivre.
Puysieux, arrivant de Suisse par congé, après le retour de Fontainebleau cette année , fut fort bien traité du roi dans l'audience qu'il en eut. Gomme il avoit beaucoup d'esprit et de connoissance du roi , il s'avisa tout à coup de tirer hardiment sur le temps, et comme le roi lui témoignoit de l'amitié et de la satisfaction de sa gestion en Suisse , il lui demanda s'il étoit bien vrai qu'il fût content de lui , si ce n'étoit point discours, et s'il y pouvoit compter. Sur ce que le roi l'en assura, il prit un air gaillard et assuré et lui répondit que pour lui il n'étoit pas de même, et qu'il n'étoit pas content de Sa Majesté. « Et pourquoi donc, Puysieux? lui dit le roi. — Pourquoi, sire? parce qu'étant le plus honnête homme de votre royaume , vous ne laissez pas pourtant de me manquer de parole depuis pîus de cinquante ans. — Comment, Puysieux, reprit le roi, et comment cela? — Comment cela, sire? dit Puysieux, vous avez bonne mémoire et vous ne l'aurez pas oublié. Votre Majesté ne se souvient-elle pas qu'ayant l'honneur de jouer avec vous à colin-maillard, chez ma grand'mère, vous me mîtes votre cordon bleu sur le dos pour vous mieux cacher au colin-maillard , et que lorsque après le jeu je vous le rendis, vous me promîtes de m'en donner un quand vous seriez le maître; il y a pourtant longtemps que vous l'êtes, et bien assurément , et toutefois ce cordon bleu est encore à venir. » Le roi s'en souvint parfaitement , se mit à rire , et lui dit qu'il avoit raison; qu'il lui vouloit tenir parole et qu'il tiendroit un chapitre exprès avant le premier jour de l'an pour le recevoir ce jour-là. En effet, le jour même il en indiqua un pour le chapitre et dit que c'étoit pour Puysieux. Ce fait n'est pas important, mais il est plaisant. Il est tout à fait singulier avec un prince aussi sérieux et aussi imposant que Louis XIV ; et ce sont de ces petites anecdotes de cour qui ont leur curiosité.
En voici une plus importante et de laquelle l'État se sent encore. Pontchartrain , secrétaire d'État de la marine, en étoit le fléau, comme de tous ceux qui étoient sous sa cruelle dépendance. C'étoit un homme qui avoit de l'esprit, du travail, de l'adresse; mais gauche à tout, désagréable et pédant à l'excès , volontiers le précepteur grossier de tout le monde; suprêmement noir, et aimant le mal précisément pour le mal: jaloux jusque de son père, qui s'en plaignoit amèrement à ses plus intimes amis; tyran cruel jusque de sa femme qui, avec beaucoup d'esprit, étoit l'agrément, la douceur, la complaisance, la vertu même et l'idole de la cour; barbare jusqu'avec sa mère; un monstre, en un mot , qui ne tenoit au roi que par l'horreur de ses délations de son détail de Paris, et une malignité telle qu'elle avoit presque rendu d'Argenson bon. Un amiral étoit sa bête, et un amiral bâtard du roi son bourreau. Il n'y avoit rien qu'il n'eût fait contre sa charge et pour l'empêcher de la faire ; point d'obstacles qu'il n'eût semés sur son che-