COMTE DE TOULOUSE
min; rien qu'il n'eût employé pour l'empêcher de commander la flotte, et , après , pour rendre cette flotte inutile , comme il y avoit réussi l'année précédente de celle-ci. Il lui disputa tous ses honneurs, toutes ses distinctions , ses pouvoirs encore davantage , et lui en fit retrancher des uns et des autres qui, par leur nature et par leur exemple, ne pouvoient être et n'avoient pas été contestés.
Cela fut hardi contre un fils de la personne hien plus que si c'eût été contre un fils de France : mais il sut prendre le roi par son foible . balancer le père naturel par le maître , s'identifier avec le roi , et lui persuader qu'il ne s'agissoit de l'autorité qu'entre le roi et l'amiral. Ainsi le fils de l'amour disparut aux yeux d'un maître , toujours maître de préférence infinie à tout autre sentiment. Sous ce voile , le secrétaire d'État le fut entièrement, et nourrit le comte de Toulouse de contretemps pour le faire échouer, et de dégoûts à le mettre au désespoir, sans qu'il pût que très-légèrement se défendre. Ce fut un spectacle public à la mer, et dans les ports où la flotte toucha, qui indigna toute la marine , où Pontchartrain étoit abhorré , et le comte adoré par son accès facile, sa douceur, sa libéralité , son application , sa singulière équité. Le maréchal de Cœuvres , M. d'O et tous les autres chefs de degré ou de confiance ne furent pas mieux traités, tellement qu'ils excitèrent tous le comte à ce qu'ils s'étoient déjà proposé, qui étoit de perdre Pontchartrain en arrivant, par montrer au net les contre-temps et leurs suites , et le secrétaire d'État comme l'auteur de malices méditées , et de là , par eff'ort de crédit auprès du roi. Il falloit l'audace de Pontchartrain pour s'être mis en ce danger , prévu et déploré souvent et inutilement par son sage père , par sa mère et par sa femme. L'ivresse dura jusqu'au retour du comte de Toulouse que la famille fut avertie de toutes parts de l'orage , et Pontchartrain lui-même par l'accueil qu'il reçut de l'amiral et des principaux de la flotte. Aussi abject dans le danger qu'audacieux dans la bonace, il tenta tout à la fois pour prévenir sa chute , et n'en remporta que des dédains.
Enfin, le jour venu où le comte devoit travailler seul à fond avec le roi pour lui rendre un^mpte détaillé de son voyage, et de tout faire pour perdre Pontchartrain, sa femme prit sur sa modestie et sur sa timidité naturelle de l'aller trouver chez Mme la duchesse d'Orléans, et le forcer à entrer seul avec elle dans un cabinet. Là, fondue en larmes, reconnoissant tous les torts de son mari , exposant quelle seroit sa condition à elle s'il étoit perdu selon ses mérites . elle désarma l'amiral et en tira parole de tout oublier, pourvu qu'à l'avenir le secrétaire d'État ne lui donnât pas lieu de rappeler l'ancien avec le nouveau. Il avoua qu'il n'avoit jamais pu résister à la douceur et à la douleur de Mme de Pontchartrain. et que, quelque résolution qu'il eût faite, les armes lui étoient tombées des mains, en considérant quel seroit le malheur de cette pauvre femme entre les mains d'un cyclope furieux de sa chute, qui n'auroit plus rien à faire dans son délaissement que de la tourmenter. Ce fut ainsi que Pontchartrain fut sauvé . mais il en coûta cher à l'État. La peur qu'il eut de succomber sous la gloire ou sous la vengeance d'un amiral fils du roi le détermina à perdre lui-même la ma-