FORTUNE ET CARACTÈRE DE VAUDEMONT
Enfin , l'Italie perdue , il profita du mérite d'en avoir sauvé et ramené , par un traité, vingt mille hommes qui étoient restés, après la victoire de Médavy , de troupes de France et d'Espagne, qui fut mettre le sceau à la honte et au dommage extrême d'avoir remis l'Italie à l'empereur lorsqu'on pouvoit s'y soutenir, et empêcher par là l'ennemi d'attaquer notre frontière et de pénétrer en France.
En y arrivant, il ne tint encore tout de nouveau à notre cour d'ouvrir les yeux. Colmenero étoit l'officier général des troupes du roi d'Espagne, servant en Italie, le plus intimement dans la confidence de M. de Vaudemont, qui l'avoit avancé à tout et mis avec M. de Vemlôme sur le pied d'avoir part à tout. Nos François soupçonnoient fort sa fidélité, et croyoient avoir des raisons d'être persuadés qu'ils ne s'y trompoient pas; mais avec de tels appuis il fallut se taire. Il avoit rendu Alexandrie, comme on l'a vu en son temps, d'une manière à augmenter tout à fait ce soupçon. M. de Vaudemont le soutint hautement: et M. de Vendôme , revenu d'Italie , intimement uni avec lui , et qui étoit souvent dupe de moins habiles en l'art de tromper, prit hautement sa défense. Ils ne persuadèrent personne de ceux qui voyoient les choses Ce près, mais bien notre cour, accoutumée à les croire à l'aveugle. La surprise y fut donc grande lorsqu'on y apprit, en même temps que Vaudemont y arriva, que le prince Eugène, par ordre de l'archiduc, avoit donné le gouvernement du château de Milan à Colmenero, qui en même temps passa vers lui, et fut conservé chez les Impériaux dans le même grade qu'il avoit dans nos armées. Vaudemont s'en étonna fort, M. de Vendôme aussi , de Mons où il étoit alors , et se sentit piqué de sa méprise ; mais ce fut tout , et il n'entra pas seulement dans la pensée de trouver mauvais que Vaudemont l'eût tant vanté.
MM. de Vendôme et de Vaudemont avoient passé par la même étamine; Vendôme y avoit laissé presque tout son nez, Vaudemont les os des doigts de ses pieds et de ses mains, qui n'étoient plus qu'une chair informe, sans consistance, qui se rabattoit toute l'une sur l'autre; ses mains faisoient p'-ine à regarder. Il en avoit eu d'autres suites trèsfâcheuses, dont les médecins n'avoient pu venir à bout. Un empirique le guérit à Bruxelles autant qu'il pouvoit l'être, et le mit en état de se tenir à cheval et sur ses pieds. Ce fut son prétexte en Italie de paroître si peu dans les armées et d'y monter si rarement à cheval. Du reste, il avoit conservé toute sa belle figure à son âge, fort droit, grande mine et une fort bonne santé. On va voir qu'il sut tirer parti d'un état dont la source est si honteuse.
M. de Vaudemont et ses nièces étoient fort occupés de sa subsistance et de son rang. Il avoit acquis à Milan des sommes immenses, et dans quelque splendeur qu'il y eût vécu, il lui en étoit resté beaucoup, comme on ne put s'empêcher d'en être convaincu dans la suite. Mais il ne falloit pas le laisser apercavoir, et pour obtenir gros, et pour ne i)as perdre le mérite d'un homme si grandement établi et qui revient tout nu. Cela ne leur parut pas le plus difficile, et, en efi'et, ils furent si bien servis que, tout en arrivant, le roi donna quatre-vingt-dix mille livres de pension à M. de Vaudemont, et qu'il écrivit aussi au roi d'Es-