MESSAGES OU ENVOIS
Aux mêmes occasions où la reine visitoit , et aux personnes qu'elle visitoit , même aux ducs et aux princes étrangers qu'elle ne visitoit pas , le roi envoie jusqu'à aujourd'hui un gentilhomme ordinaire; on lui présente un fauteuil, on l'invite à s'y asseoir et à se couvrir; on lui donne la main, on le conduit au carrosse, et les duchesses au milieu de leur seconde pièce. La reine et les deux Dauphines envoyèrent un de leurs maîtres d'hôtel; celui de la reine étoit traité comme gentilhomme ordinaire, celui des Dauphines sans descendre le degré. Je ne sais qui a avisé cette reine-ci ' de n'envoyer qu'un page; ce n'est pas qu'elle soit plus reine que l'épouse de Louis XIV, ni qu'elle soit tout à fait de si bonne maison. Ce page aussi est reçu et traité fort médiocrement. Monseigneur et les trois princes ses fils, un écuyer; car ces trois derniers ne visitoient qua la cour, et ne venoient point à Paris.
J'ai ouï conter au feu roi qu'étant encore fort jeune, mais majeur, il avoit écrit à M, de Montbazon par un de ses valets de pied. M. de Montbazon étoit grand veneur et gouverneur de Paris, où il y avoit lors Lien des affaires dont ce duc se mêloit. Le valet de pied , parti de Saint-Germain, ne le trouva point à Paris et l'alla chercher à Couperay où il étoit. M. de Montbazon s'alloit mettre à table. Il reçut la lettre, y répondit, la donna au valet de pied qui lui fit la révérence pour s'en retourner. « Non pas cela , lui dit le duc de Montbazon , vous êtes venu de la part du roi , vous me ferez l'honneur de dîner avec moi; » le prit par la main et le mena dans la salle, le faisant passer devant lui aux portes. Ce valet de pied confondu et qui ne s'attendoit à rien moins , se fit tirer d'abord , puis tout éperdu se laissa faire et mettre à la belle place. Il y avoit force compagnie à dîner, ce que le roi n'oublia pas, et toujours le valet de pied servi de tout le premier par le duc de Montbazon. Il but à la santé du roi, et pria le valet de pied de lui dire qu'il avoit pris cette liberté avec toute la compagnie. Au sortir de table , il mena le valet de pied sur le perron , et n'en partit point qu'il ne l'eût vu monter à cheval. « Cela s'appelle savoir vivre , » ajouta le roi. Il a fait ce conte souvent , et toujours avec complaisance, et, je pense, pour instruire les gens de ce qui lui étoit dû, et de quelle sorte les seigneurs anciens savoient en faire leur devoir.
Le duc de Noailles , au commencement de cette année , obtint enfin le consentement de Mme de Maintenon pour céder son duché à son fils , le comte d'Ayen. qui prit le nom de duc de Noailles et le père celui de maréchal. Mme de Maintenon ne voulut jamais que sa nièce fût assise en se mariant, et lui fit acheter son tabouret par le délai de quelques années. Elle avoit de ces modesties qui sentoient fort le relan de son premier état, mais qui pourtant ne passoient pasl'épiderme.
Sainte-Mesme. d'une branche séparée de celle des maréchaux de L'Hôpital et de Vitry , mourut en ce commencement d'année. Je le remarque par la grande réputation qu'il s'étoit acquise parmi tous les savants de l'Europe ; grand géomètre , profond en algèbre et dans toutes
i. Marie Lesezinska, fille de Stanislas Lesczinski , roi de Pologne, mariée à Louis XV le i 5 août 1725.