TRISTE FIN DE VIE
dessus des forces ordinaires , qui , nonobstant le peu d'étendue de ses lumières, tira souvent de lui des mémoires, des projets et des lettres d'affaires très-justes et très-sensées, dont il m'a montré plusieurs. Je lui en communiquois aussi des miens, et il en avoit un fort important dans sa cassette , lorsque je fus averti de son extrémité , telle qu'il mourut le lendemain. J'avois espéré jusque-là, et je n'avois pas voulu lui montrer d'inquiétude. Je courus chez lui dans la frayeur du scellé et de l'inventaire: je lui dis que j'espérois tout de l'état où je le trouvois; mais que cette maladie étant grande , il seroit longtemps sans pouvoir s'appliquer à rien de sérieux , pendant quoi j'aurois besoin de mon mémoire , qu'il me feroit plaisir de me rendre , et que je lui redonnerois après quand il voudroit. Il ne fut point ému de ce discours , appela sa femme , qui étoit arrivée la surveille , la pria d'aller chercher sa cassette , l'ouvrit, y prit le papier et me le rendit.
J'ai déjà dit que le service si rare, et qui fut si heureux, qu'il rendit àlabataillede Malplaquet, lui avoit tourné la tête jusqu'à oser demander l'épée de connétable , et sur le refus , la charge de colonel général de l'infanterie, supprimée aussi, et encore plus dangereuse. De celle-là. ]e refus encore plus sec l'outra; il oublia ses récompenses, il ne vit que les refus , en contraste de tout ce qui fut prodigué au maréchal de Villars pour prix de la même bataille, et d'une campagne où tous les genres de mérites étoient de son côté, et de celui de Villars tous les démérites possibles : cela le désespéra. Le roi se dégoûta de lui comme d'un ambitieux qui étoit insatiable, et ne s'en contraignit pas. Boufflers aimoit le roi comme on aime un maître; il le craignoit, l'admiroit, l'adoroit presque comme un dieu. Il sentit que l'impression étoit faite, et, bientôt après, qu'elle étoit sans remède. Il en tomba dans un déplaisir cuisant . amer et sombre , qui lui fit compter toute sa fortune pour rien, et qui peu à peu le jeta dans des infirmités où les médecins ne purent rien comprendre. Je perdis mon temps et mes efforts à le consoler ; car il ne m'avoit caché que ses demandes avant de les faire , mais non leur triste succès. Il s'en plaignoit quelquefois à Monseigneur, quile considéroit, et qui cherchoit à le consoler; souvent à Mgr le duc de Bourgogne , et encore depuis qu'il fut Dauphin , qui l'aimoit et l'estimoit, et qui l'alla voir avec affection dans sa maladie. Il revenoit d'un tour à Paris lorsqu'elle le prit ; quatre ou cinq jours le conduisirent aux portes de la mort. Un empirique lui donna un remède qui le mit presque hors de danger par la sueur, et qui défendit bien tout purgatif. Le lendemain matin, la Faculté, bien étonnée de le trouver en si bon état, lui persuada une médecine qui le tua dans la journée, avec des accidents qui montrèrent bien que c'étoit un poison après le remède qu'il avoit pris, et qui ne fit pas honneur à ceux qui la lui donnèrent. Il fut universellement regretté, et ses louanges retentirent dans toutes les bouches, quoique sa considération fût tout à fait tombée. Le roi en parla bien, mais peu, et se sentit extrêmement soulagé. On emporta chez la duchesse de Guiche la maréchale de Boufflers , où le Dauphin et la Dauphine allèrent la voir. Elle voulut s'en aller aussitôt après à Paris , et ne permit point qu'on demandât rien pour elle , ce qu'elle rejeta même