‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 133 sur 345 · FORTUNE DES IROIS CHAROST · texte numérisé non relu

FORTUNE DES IROIS CHAROST

fit le mariage avec le comte de Charost, son neveu, en février 1639. Ce comte de Charost se trouva un homme de mérite qui se distingua fort dans toutes les guerres de son temps . et qui y eut toujours des emplois considérables. Il s'attacha au cardinal de Richelieu , jusqu'à s'en faire créature; cette protection lui valut la charge de capitaine des gardes du corps, dont se défit en 1634, le comte de Charlufe, bisaïeul du duc de Lévi, et deux ans après, Calais.

Le cardinal Mazarin , qui se piqua d'aimer et d'avancer tout ce qui avoit particulièrement été attaché au cardinal de Richelieu , rechercha l'amitié du comte de Charost , et le mit en grande considération auprès de la reine mère, et ensuite auprès du roi. qui le regardèrent toujours comme un homme de tête et de valeur, et d'une fidélité à toute épreuve. Il se fit un principe de demeurer uni avec tout ce qui avoit tenu au cardinal de Richelieu, qu'il appéloit toujours son maître, et dont il avoit force portraits^ quoique sa mémoire ne fût pas agréable à la reine mère. Il avoit beaucoup dépensé , il aimoit la faveur quoique fort homme d'honneur. Il maria donc son fils, au commencement de 1657 , à la fille unique du premier lit de M, Fouquêt qUi étoit lors dans l'apogée du ministère et de la faveur. La sienne à lui obtint un tabouret de grâce en 1662, qui fit le mariage de sa fille avec le prince d'Espinoy qui n'y songeoit pas, et qui avoit été âveb lui de là promotion de l'ordre de 1661 , sans aucune prétention parmi les gentilshommes, et qui n'en a jamais eu jusqu'à sa mort. Celle du cardinal Mâzarin, qui suivit de près le mariage que Charost avoit fait de son fils , lé fut de bien plus près de la disgrâce, ou plutôt de la perte de Fouquet que ce premier ministre mourant avoit conseillée.

Colbert, son intendant , qu'il avoit recomtnandé comme un homme très-capable, s'éleva bientôt sur les ruinés du surintendant. Le Tellier et lui, qui bien qu'ennemis étoient très-unis pour la perte de Fouquet qu'ils avoient hâtée et approfondie . le furent toujours à la sceller de toutes parts. Dans la frayeur de son retour , ils ne voyoient qu'avec la dernière inquiétude le vif sentiment avec lequel le vieux Charost et son fils avoient pris les malheurs de Fouquet . conibien ils s'étoient peu embarrassés de garder les moindres mesures dans leurs discours et dans leurs mouvements en sa faveur. Le fils étoit capitaine des gardes en survivance de son père , ils n'en avoient rien perdu de leur familiarité , ni de leur considération auprès du roi et auprès de la reine, et l'un et l'autre aimoient , estimoient et distinguoient le père cohime un ancien serviteur de toute épreuve, ce qui influoit aussi sur le fils. Les deux ministres ne purent se croire en sûreté à l'égard de Fouquet , ni sur eux-mêmes , tant que ces deux hommes conserveroient une charge qui leur donnoit un accès si libre et si continuel. Le roi et la reine sa mère, tiraillés de part et d'autre , se seroient trouvés soulagés de voir leur charge en d'autres mains; mais trop sûrs de leur fidélité , et trop accoutumés à une sorte de déférence pour le père , ils ne purent se résoudre à les en dépouiller. Ce fut donc aux deux ministres à recourir à la voie de la négociation , et ils eurent permission de leur faire un pont d'or.

Charost, vieux routier de cour, sentit qu'à la longue il ne leur résis-

Page 1