DUCS VÉRIFIÉS SANS PAIÎUE
Laubanie se conduisit en irès-galant homme qu'il étoil à l'égard de Charost , avec toutes sortes d'égards et de respects , et se fit un point d'honneur de lui rendre justice, et de détruire les mauvaises impressions que le roi avoit prises. Il y réussit, et Charost revint auprès du roi comme auparavant. Il avoit vu faire en divers temps plusieurs ducs vérifiés. M. de La Feuillade, M. de Chevreuse , M. de La Rocheguyon , M. de Duras, le maréchal d'Humières : il s'en étoit plaint. Le roi, qui ne les faisoit point pairs pour éviter de faire Charost, lui répondoit toujours froidement qu'il avoit tort de se plaindre , qu'il ne faisoit point de pairs, et Charost en effet n'avoit point à répliquer, mais il voyoit que le roi se moquoit de lui. A la fin la faveur d'Harlay , archevêque de Paris, prévalut. Il étoit duc à brevet depuis le mois d'avril 1674; et il petilloit d'attacher la pairie à son siège. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les rois se laissent entraîner en des fautes , même en les voyant. Le cardinal Gondi avoit arraché le consentement de Louis XIII à l'érection de sonévêché de Paris en archevêché. Rome, à son ordinaire, avoit longtemps balancé, pour mieux faire acheter une grâce qui lui coûtoit si peu. Cependant on ouvrit les yeux là-dessus à Louis XIII ; il comprit qu'il n'avoit pas intérêt à augmenter l'autorité du siège de sa capitale, ni de ceux qui le rerapliroient , et il en fut si persuadé, qu'il fit dépêcher un courrier à Rome pour rompre cette afi'aire : le courrier arriva le lendemain du consistoire où l'érection avoit passé ; le cardinal Gondi fut archevêque de Paris , d'évêque qu'il en étoit auparavant , et on se garda bien de laisser découvrir que, vingt-quatre heures plus tard, Paris n'eût jamais été métropole.
C'étoit ici le même inconvénient dans le genre séculier, et plus grand encore en tant que ce siège avoit déjà tout dans le genre ecclésiastique. Son prélat, que le roi aimoit, étoit duc à brevet, c'étoit des honneurs pour sa personne, dont il se devoit d'autant mieux contenter, que ses successeurs ne lui étoient rien , et que leur dignité ne décoroit point sa famille. Le roi pouvoit aussi se contenter de cette distinction unique dans le clergé et personnelle qu'il lui avoit donnée, sans se soucier de ses successeurs, et craindre d'en augmenter l'autorité, que le cardinal de Retz lui avoit assez fait sentir , et de rendre une septième pairie éternelle ; néanmoins la faveur l'emporta , et le roi résolut d'élever le siège de Paris à la pairie ; en même temps il ne vouloit point faire Charost; il recommanda donc fort le secret à l'archevêque de Paris, dans le dessein qu'il fût enregistré et reçu en même moment , et que la grâce ne se sût que par là, quitte après de se défaire comme il pourroit des clameurs de Charost.
L'archevêque eut beau mener son affaire le plus sourdement qu'il fut possible , et le premier président et le procureur général l'y aider par ordre du roi, les érections sont sujettes à quantité de formes; Charost étoit au guet, il eut le vent de ce qu'il se préparoit, il en parla au roi qui biaisa, et se hâta de se défaire de lui. Charost parla encore, plus certain de la chose , et qu'on lui vouloit faire passer la plume par le bec , ne se rebuta point ; il attaqua le roi à la fin du petit coucher , où le peu de ceux qui jouissoient de ces entrées avoient toujours la consi-
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dération réciproque de sortir tous , dès que l'un d'eux se présentoit à parler au roi comme il donnoit le bonsoir . afin de le laisser seul en liberté avec lui. Là. le roi, prêt à se mettre au lit. ne pouvoit prétexter des affaires ni passer dans une autre pièce : il falloit bien qu'il écoutât jusqu'au bout des gens en très-petit nombre, la plupart en grande dignité , et distingués tous par leurs privances et presque tous par leurs charges. Le roi, pris ainsi au trébuchet, se mit à se promener par sa chambre avec Charost , qui , son billet à la main . le somma de sa parole comme le plus honnête homme qui fût dans son royaume. Le roi ne put disconvenir de l'engagement, mais il se tourna à exagérer les services de l'archevêque dont la nature demandoit d'autant plus une récompense éclatante et immédiate de sa main . qu'ils étoient obstacles invincibles à celle qu'il lui avoit voulu donner par Rome , où les propositions de l'assemblée du clergé de 1682 où il présidoit étoient si odieuses, que le pape, qui ne pouvoit ne pas remplir la nomination qu'il lui avoit donnée pour la promotion des couronnes, s'opiniâtroit depuis tant d'années à la différer toujours , et aimoit mieux ne faire plus de promotions de son pontificat, que de donner un chapeau à l'archevêque. Charost trouva ces raisons fort bonnes , mais il ajouta qu'elles ne concluoient en quoi que ce fût pour son exclusion , et pour que le roi oubliât les services de son père et les siens , et manquât pour l'unique fois de sa vie à une promesse solennelle , qu'il lui représentoit de sa propre main , et que luimême avouoit telle.
Le roi prétendit que l'archevêque devoit passer seul par les considérations qu'il venoit d'expliquer, mais avec assurance qu'il ne feroit plus aucun pair sans tenir la parole qu'il avoit donnée. Charost insista et se retira au bout d'une demi-heure , fort mal satisfait du succès d'une si longue dispute. Il en eut encore trois fort près à près , toutes à la même heure, toutes autant ou plus longues, toutes en se promenant. A la dernière il emporta le prix de sa persévérance. Le roi lui dit qu'il lui auroit fait grand plaisir d'entrer dans ses raisons , et de se fier à lui pour une autre fois, mais enfin, puisqu'il ne se vouloit point relâcher de sa parole qu'il avoit, il la lui vouloit tenir, et qu'il pouvoit avertir de sa part le premier président et le procureur général de prendre ses ordres là-dessus, et qu'il pouvoit aussi prendre ses mesures pour ce qu'il avoit à faire de sa part. On peut juger qu'il n'y perdit pas de temps ; lui-même m'a conté ce détail et celui qui va suivre , et m'a dit que sans ses entrées et la facilité de forcer le roi de l'écouter seul à la fin de son petit coucher tant qu'il vouloit , il n'auroit jamais emporté sa pairie.
L'archevêque de Paris, qui avoit compté sur la distinction d'être seul , voulut au moins être le premier des deux , et prit secrètement toutes ses mesures. Charost n'y fut pas moins attentif, ni moins bien servi qu'il l'avoit été sur l'érection même. Il retourna au roi toujours au petit coucher, toujours son billet en rnain; il se plaignit du dessein avantageux de l'archevêque, et montra au roi que sa parole n'étoit pas moins engagée à ce qu'il fût le premier de ceux qu'il feroit, qu'à n'en faire aucun sans lui. Le principal étoit accordé, l'accessoire ne tint pas. Le roi avoit bien tacitetnent consenti à la surprise que l'archevêque lui
vouloit faire, mais une fois éventée et portée en plainte, elle ne tint pas. Le roi promit à Charost d'arrêter l'archevêque qui , en effet, ne fut enregistré et reçu au parlement que huit jours après lui. Mais ce fut encore une autre ruse où Charost le poursuivit jusqu'au bout. L'archevêque, outré de n'avoir pu faire que Charost ne fût point fait pair en même temps que lui, plus piqué encore de n'avoir pu réussir à faire passer sa pairie la première , eut la petitesse d'en vouloir éviter au moins la préséance actuelle, et pour cela voulut, ce qui ne se fait lamais, être reçu à la dérobée sans assistance d'aucun pair. Il eut encore l'infortune d'être découvert et forcé dans ce dernier retranchement. Charost, toujours aux écoutes, fut encore averti. Il sut le jour que le secret complot se devoit exécuter; en vingt-quatre heures il s'assura du plus grand nombre de pairs qu'il put, qui arrivèrent avec lui à la grand'chambre à sept heures du matin, comme onalloit commencer l'affaire de l'archevêque. Ils l'y trouvèrent lui-même qui attendoit à l'ordinaire des pairs qui vont être reçus , et ils lui firent des compliments dont il se seroit bien passé. Sa surprise et son dépit ne purent se cacher. Ces pairs prirent aussitôt leurs places, et l'archevêque fut obligé de prendre la sienne au-dessous du duc de Charost.
Cette aventure fut fort ridicule pour l'archevêque , et Charost eut complète satisfaction. Il avoit été duc à brevet avec son père en 1672 , et il fut pair avec l'archevêque de Paris en 1690. Il étoit chevalier de l'ordre de 1688. L^ teiriture que M. de Lauzun lui avoit donnée auprès du roi , et quin'étoitpas encore effacée , comme elle la fut depuis, eut grande part à tout ce qu'il eut à surmonter dans cette occasion pour lui si capitale.
Il maria son fils, cause do cette digression, en 1680, à sa cousine germaine, fille du pririce d'Espinoy et de sa première femme qui mourut trois ans après, et lui laissa deux fils. Il se remaria huit ans après à une Lamet, fille unique de Baule, gouverneur de Dourlens, dont il eut après le gouvernement. Il avoit déjà les survivances de son père de Calais et de Picardie, etc. Il fut lieutenant général des armées du roi en 1702, et n'a presque pas servi depuis. Son père se démit de son duché en sa faveur en 1697. Il aimoii à aller au parlement, et y entraînoit §puver}t son cousin le duc d'Estrées. Le cardinal d'Estrées disoit plaisan)naent qu'il y avoit là du L'Escalopier. Dérais , il continua à y aller plus d'un an, parce que son fils ne s'y faisoit point recevoir. Le roi à la fin le trouva mauvais, et le ^\ic de Charost fut reçu au parlement, et son père cessa, d'y pouvoir alier , qui . lors de sa démission, avoit pris lu npm d^ 4uQ de Béthune. Nous verrons dans la suite la continuation de cette fortune. M. de Beauvilliers , qui ne jugeoit le duc de Charost propre qu'auJf choses du dehors, guj en effet ne lui communiquoit jamais rien, e^ gui l'avQit extrêmement approché du Dauphin sur ce même pied-là de tout temps , le voulut î lacer de mênie auprès de lui , récompenser ainsi 1^ liaison si intin^e de sa mère , favoriser tout le petit troupeau , et avoir un homme à eux §t à lui dans cette charge principale, et qui , par la singularité de U grâce , fît montre du crédit du Dauphin.
Il ayoit sur pioi d'autres vues qn'il ne tarda pas à m'expliquer, et où je fus bientôt ftprès confirmé par le Dauphin même. C'étoit de me faire