‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 143 sur 345 · CHALAIS; QUEL · texte numérisé non relu

CHALAIS; QUEL

rendre Azof, et à démolir ses forts de la mer Noire. Pour ses vaisseaux . il les conserva presque tous , et ne voulut pas laisser retourner le roi de Suède en Allemagne , ce qui pensa rallumer la guerre avec le Turc.

Chalais prit congé à, Fontainebleau pour s'en aller en Espagne, prendre un bâton d'exempt des gardes du corps, dans la compagnie Mallone , dont M. de Bournonville étoit capitaine. Mme des Ursins avoit toujours conservé un grand attachement pour son premier mari, pour son nom , pour ses proches. Celui-ci étoit fils unique de son frère aîné qui n'étoit jamais sorti de sa province, et ce fils n'avoit paru ni à la cour ni dans le service. Le père étoit fort mal aisé , et le fils , qui n'avoit rien, fut trop heureux de cette Fessource; on le retrouvera dans la suite plus d'une fois. Outre cette affection, Mme des Ursins fut bien aise d'avoir quelqu'un entièrement à elle, qui ne tînt qu'à elle, qui ne pus espérer rien que d'elle , et qui ne fût connu de personne en France ni en Espagne.

Non contente d'y régner en toute autorité et puissance , elle osa songer à avoir elle-même de quoi régner. Elle saisit la conjoncture du don que le roi d'Espagne fit à l'électeur de Bavière , de ce qui étoit demeuré dans son obéissance aux Pays-Bas, pour y faire stipuler que l'électeur y donneroit des terres jusqu'à cent mille livres de rente à elle pour en jouir sa vie durant en toute souveraineté. Bientôt après il fut convenu avec l'électeur que le chef-lieu de ces terres , qui dévoient être contiguës et n'en former qu'une seule , seroit la Roche en Ardennes , et que la souveraineté en porteroit le nom. On verra dans la suite cette souveraineté prendre diverses formes , changer de lieu , et se dissiper enfin en fumée, et cela dura longtemps. Mme des Ursins s'en tint si assurée, qu'elle bâtit là-dessus un beau projet : ce fut d'échanger avec le roi la souveraineté qui lui seroit assignée sur la frontière , et pour celle-là , d'avoir en souveraineté la Touraine et le pays d'Amboise sa vie durant , réversible après à la couronne , de quitter l'Espagne , et de venir en jouir le reste de ses jours.

Dans ce dessein qu'elle crut immanquable, elle envoya en France d'Aubigny , cet écuyer si favori dont il a été parlé ici plus d'une fois , avec ordre de lui préparer une belle demeure pour la trouver toute prête à la recevoir. Il acheta un champ près de Tours, et plus encore d'Amboise, sans terres ni seigneurie, parce qu'étant souveraine de la province, elle n'en avoit pas besoin. Il se mit aussitôt à y bâtir très- promptement, mais solidement, un vaste et superbe château, d'immenses basses-cours, et des communs prodigieux, avec tous les accompagnements des plus grands et des plus beaux jardins, à la magnificence desquels les meubles répondirent en tous genres. La province, les pays voisins, Paris, la cour même en furent dans l'étonnement. Personne ne pouvoit comprendre une dépense si prodigieuse pour une simple guinguette, puisque une maison au milieu d'un champ, sans terres, sans revenu, sans seigneurie, ne peut avoir d'autre nom, et moins encore une cage si vaste et si superbe pour l'oiseau qui la construisoit. Ge fut longtemps une énigme, et cette folie de Mme desUrsin

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