‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 151 sur 345 · MOLINEZ INTERDIT PAR LE PAPE · texte numérisé non relu

MOLINEZ INTERDIT PAR LE PAPE

sortes, anglois, hollandois et catalans. Il ne put emmener l'archiduchesse; il auroit désespéré les Catalans qui s'opiniâtrèrent à la garder à Barcelone comme le gage de son retour et le centre des affaires , à la tête desquelles il la mit pour la forme en son absence. Leur mariage étoit et fat toujours depuis extrêmement uni , chose si rare parmi les princes, et la séparation leur coûta beaucoup.

Depuis que les hauteurs du marquis de Prié , ambassadeur du feu empereur à Rome, du temps que le maréchal de Tessé y étoit, avoient, comme je l'ai raconté alors , forcé le pape à reconnoître l'archiduc en qualité de roi d'Espagne , par les violences qu'il fit exercer par les troupes impériales dans les États de l'Église, il n'y avoit plus de nonce à Madrid, qui en avoit été chassé , ni d'ambassadeur d'Espagne à Rome. Molinez, doyen de la Rote, qui en étoit auditeur pour la Castille, étoit le seul ministre d'Espagne à Rome , où il étoit fort considéré. Le bruit confirmé du prochain départ de l'archiduc de Barcelone pour l'Italie fit parler à Rome de lui envoyer un légat comme roi d'Espagne , sans attendre qu'il fût élu empereur. Molinez en parla aux ministres , puis au pape, qui à la fin lui avoua que la résolution en étoit prise. Molinez, très-altaché à Philippe V, ne se rebuta point, et n'oublia aucunes des raisons qui pouvoient détourner ce qu'il appeloit un affront fait au roi son maître ; à la fin il pressa si vivement le pape , et lui parla si haut , que le pontife se fâcha; et, pour se défaire de ses remontrances, l'interdit de toutes ses fonctions , et alla même jusqu'à lui défendre de dire la messe. Cette affaire fit grand bruit par toute l'Europe , et même Rome , neutre, ne l'approuva pas. Molinez se tint chez lui fort visité , par l'estime qu'il avoit acquise, et n'en sortit plus jusqu'à ce qu'il eût reçu des ordres de Madrid. Le roi s'en plaignit fort à Rome et de la chose et de la cause ; mais le parti y étoit pris , et cette cour n'étoit pas pour reculer.

Le duc d'Uzeda étoit ambassadeur d'Espagne à Rome : il étoit de cette grande et nombreuse maison d'Acuna y Pacheco , de laquelle sont aussi les marquis de Villena et ducs d'Escalone, comte de San-Estevan de Gormaz, les ducs d'Ossone, les comtes de Montijo, le marquis de Bedmar d'aujourd'hui, et ce vieillard illustre , le marquis de Mancera, dont j'ai parlé plus d'une fois , tous grands d'Espagne de première classe , et tous fort grands seigneurs. Uzeda fut érigé en duché , et donné par Philippe III au fils aîné du duc de Lerme , son premier ministre , mort cardinal et disgracié, en faisant ce fils grand d'Espagne-, cette grandesse tomba de fille en fille. La dernière qui en hérita étoit fille du cinquième duc d'Ossone , qui la porta en mariage à un cadet de sa même maison , quis'appeloit le comte de Montalvan , et qui prit, en se mariant , le nom et le rang de duc d'Uzeda. Il fut gentilhomme de la chambre , gouverneur et capitaine général de Galice , puis vice-roi de Sicile , d'où il passa à l'ambassade de Rome, où il logea Louville, lorsque Philippe V, étant àNaples, l'envoya remercier le pape de lui avoir envoyé un légat.

Le duc d'Uzeda fut fait chevalier du Saint-Esprit avec les premiers grands espagnols , qui le reçurent peu de temps après , et le dut à la bonne réception qu'il fit à Louville , qu'il persuada fort de son attache-

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ment pour Philippe V , qui étoit vrai alors. Mais la décadence de ses affaires en Italie , et la chute du duc de Medina-Celi dans l'alliance et l'intime confidence duquel il étoit, le jetèrent secrètement dans le parti d'Autriche auquel il se lia; et sorti de Rome lorsque cette cour reconnut l'archiduc roi d'Espagne , il s'arrêta en Italie d'abord par la difficulté du passage pour retourner en Espagne ; [ce] qui après son changement secret lui servit de prétexte à demeurer en Italie , qui ne fut pas si spécieux qu'il ne donnât beaucoup de soupçon de sa conduite , et après de sa fidélité , par son opiniâtre désobéissance aux ordres souvent réitérés de se rendre en Espagne , et il fut fort accusé d'avoir fait manquer une entreprise pour reprendre la Sardaigne, il y avoit deux ans, dont il avoit le secret.

Le passage de l'archiduc par l'Italie fut l'occasion qu'il prit de lever le masque. Ce prince arriva le 12 octobre à Saint-Pierre d'Arena, faubourg de Gênes, où cette république le reçut superbement. Le duc d'Uzeda renvoya au roi l'ordre du Saint-Esprit, alla trouver et reconnoître publiquement l'archiduc à Gênes, comme roi d'Espagne et comme son souverain , et reçut de lui , comme tel , l'ordre de la Toison d'or. Il y perdit ses biens d'Espagne , et n'en fut point récompensé par la cour de Vienne , qui le laissa languir pauvre et méprisé en Italie. Lassé au bout de quelques années de ne pouvoir rien obtenir , il s'en alla avec sa famille à Vienne, où il éprouva de plus près le même abandon. Il y est mort avec le vain titre de président du conseil d'Espagne, qui n'avoii rien à administrer puisque la paix étoit faite , et que l'empereur y avoit renoncé et reconnu Philippe V. Son fils , duc d'Uzeda après lui , demeura à Vienne et y a fini enfin très-malheureusement en prison sur des soupçons étranges , et sans qu'on ait ouï parler de lui depuis qu'il fut arrêté.

Le duc de Savoie , fort mécontent , comme on l'a vu , du feu empereur, se flatta de tirer un meilleur parti de l'archiduc , et voulut le voir à son passage-, il en obtint une audience à jour nommé dans la chartreuse de Pavie par où ce prince , allant à Milan , passa incognito sous le nom de comte de Tyrol.

Il apprit à Milan qu'il avoit été , le 12 octobre , élu empereur à Francfort par toutes les voix , excepté celles de Cologne et de Bavière qui n'y avoient pas été admises , parce que ces deux électeurs étoient au ban de l'empire; le nouvel empereur en prit aussitôt la qualité. Milan se surpassa à le magnifiquement recevoir. Il y donna au^lience au cardinal Imperiali, légat a îatere, avec beaucoup de pompe. C'étoit un des plus accrédités du sacré collège, qui avoit le plus de poids et de part aux affaires; un des plus capables et des plus papahles^ avec de l'honneur, des lettres et une grande décence; riche, magnifique, mais suspect à la France pour être fils de ce doge de Gênes qui , après le bombardement, fut obligé de venir, étant toujours doge, demander pardon au roi, ac compagne de quatre sénateurs, et qui trouva moyen de s'acquitter avec esprit et dignité d'une fonction si humiliante, et de plaire et se faire estimer de tout le monde. Son fils, quoique fort sage et mesuré, n'avoit pas oublié ce voyage, et on sentoit trop aisément, pour ses espérances

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au pontificat, qu'il étoit fort ennemi de la France et fort autrichien, ce qui lui coûta l'exclusion de la France et la tiare que le conclave suivant fut d'accord de lui déférer. Les ambassadeurs de Savoie, Venise et Gènes eurent aussi leur audience ; mais ils eurent ordre de n'y venir qu'en des carrosses à quatre chevaux-, ce fut apparemment pour soutenir le caractère de roi d'Espagne qui seul va où il est à six chevaux ou mules , et les ambassadeurs , cardinaux, grands, n'en peuvent avoir que quatre. L'audience fut constamment refusée à l'ambassadeur du grand-duc qui, à son gré, s'étoit montré trop favorable aux deux couronnes. Tout ce qu'il y eut d'illustre en Italie s'empressa d'aller faire sa cour à Milan.

L'archiduc alla droit de Milan à Insprûck, où il s'arrêta et où le prince Eugène s'étoit rendu pour le saluer: l'accueil fut médiocre pour un homme de la naissance, des services et de la réputation de ce grand et heureux capitaine ; il étoit particulièrement aimé et estimé du feu empereur, dont il avoit toute la confiance. Ce prince capricieux n'avoit jamais aimé ni bien traité l'archiduc son frère. Celui-ci avoit sans cesse manqué de tout en Espagne de la part de la cour de Vienne ; il s'en prenoit au prince Eugène , qui pouvoit tout sur ces sortes de dispositions, et surtout il ne lui avoit point pardonné son refus opiniâtre de venir conduire et pousser la guerre d'Espagne. Staremberg, qui n'aimoit point le prince Eugène par des intrigues de cour et des suites de partis opposés , souffroit impatiemment les manquements d'argent et de toutes choses qui l'assujettissoient pour tout aux Anglois, et qui ôtoient à Staremberg les moyens et les occasions de se signaler, d'élever sa gloire et sa fortune. Il en étoit piqué contre le prince Eugène, et s'en étoit vengé en aliénant de lui l'archiduc. Eugène, qui sentoit sa situation avec ce prince , ne se rassuroit ni sur ses lauriers ni sur le besoin qu'il avoit de lui. Il ne craignoit pas tant pour ses emplois que pour l'autorité avec laquelle il s'étoit accoutumé à les exercer. Il avoit des ennemis puissants à Vienne, car le mérite, surtout grande ment récompensé , est toujours envié. C'est ce qui le hâta daller trouver l'archiduc encore en voyage, avant que ceux delà cour de Vienne l'eussent joint. Néanmoins ses soumissions , ses protestations , les éclaircissements où il s'efforça d'entrer ne purent fondre les glaces qu'il trouva consolidées pour lui dans l'archiduc, et c'est ce qui lui donna un nouveau degré de chaleur pour la continuation de la guerre , pour perpétuer le besoin de soi et pour éloigner un temps de paix où il se verroit exposé à mille dégoûts à Vienne , où il avoit régné jusqu'alors présent et absent, et c'est ce qui le précipita dans ce déshonorant voyage d'Angleterre , où il fit un si étrange personnage , et qui se voit si bien dans la description qui s'en trouve dans les Pièces , à propos des négociations de la paix.

Le peu de satisfaction qu'il eut à Insprûck lui annonça à quoi il devoit s'attendre. La paix faite, il vécut à Vienne de dégoûts, sous une considération apparente, dans les premières places du militaire et du civil , sous lesquelles enfin , avec les années , son esprit succomba plutôt que sa santé , et le précipita à chercher et à trouver la fin de sa vie , ce que j'ai voulu dire ici en deux mots, parce que cet év«ûehlént dépasse

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