‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 121 sur 319 · DIGRESSION SUR LES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

DIGRESSION SUR LES MÉMOIRES

parler ailleurs , écrivoit depuis plus de trente ans tous les soirs jusqu'aux plus fades nouvelles de la journée. Il les dicloit toutes sèches , plus encore qu'on ne les trouve dans la Gazette de France '. Il ne s'en cachoit point, et le roi l'en plaisantoit quelquefois. C'étoit un honnête homme et un très-bon homme , mais qui ne connoissoit que le féu roi et Mme de Maintenon dont il faisoit ses dieux , et sincrustoit de leurs goûts et de leurs façons de penser quelles qu'elles pussent être. La fadeur et l'adulation de ses Mémoires sont encore plus dégoûtantes que leur sécheresse, quoiqu'il fût bien à souhaiter que, tels qu'ils sont, on en eût de pareils de tous les règnes. J'en parlerai ailleurs davantage. Il suffit seulement de dire ici que Dangeau étoit très-pitoyablement glorieux , et tout à la fois valet , comme ces deux choses se trouvent souvent jointes , quelque contraires qu'elles paroissent être. Ses Mémoires sont pleins de cette basse vanité , par conséquent très-partiaux , et quelquefois plus que fautifs par cette raison. Il y est très-politique autant que la partialité le lui permet, et toujours en adoration du roi même depuis sa mort, de ses bâtards , de Mme de Maintenon , et très-opposé à M. le duc d'Orléans , au gouvernement nouveau, et singulièrement aux ducs, surtout de l'ignorance la plus crasse qui se montre en mille endroits de ses Mémoires.

On a vu en son temps qu'il avoit marié son fils à la fille unique de Pompadour. Pompadour étoit de plus avant dans le secret du parti de M. et Mme du Maine, comme on verra en son temps, et dès lors par là des plus avant avec cette prétendue noblesse. Mme de Pompadour éloit sœur de la duchesse douairière d'Elbœuf mère de la feue duchesse de Mantoue ; il vivoit intimement avec eux. Cette alliance de son fils lui avoit tourné la tête, et ces deux sœurs, filles de feu Mme de Navailles, étoient sous la protection déclarée de Mme de Maintenon. C'en est assez pour ce qui va suivre. Tant que le roi vécut, Dangeau, qui ne bougeoit de la cour, qui étoit son unique élément, y tenoit une maison honorable , et vivoit là et ailleurs avec la bonne compagnie , et avec les gens les plus à la mode. Il avoit grand soin d'être bien informé des choses publiques , car d'ailleurs il ne fut jamais de rien. Depuis la mort du roi ses informations n'étoient plus les mêmes ; l'ancienne cour se trouvoit éparpillée et nesavoit plus rien; lui-même retiré chez lui, touchant à quatre-vingts ans, ne voyoit plus que des restes d'épluchures , et il y paroît bien à la suite de ses Mémoires depuis la mort du roi. A propos de cette requête au parlement de la prétendue noblesse sur l'affaire des princes du sang et des bâtards, il dit sur le samedi 19 juin que le duc du Maine et le comte de Toulouse allèrent au parlemejit , et firent leurs protestations contre tout ce qui seroit réglé dans l'affaire qu'ils ont avec les princes du sang; et sur le lundi 21 juin, il dit que M. le Duc et

^ . On peut aujourd'hui apprécier le Journal de Dangeau dans rédition que publient MM. Didot : Journal du marquis de Dangeau ai-cc les additions de Saint-Simon, etc. (^Paris, <854 et ann. suiv.) Les éditeurs ont mis en tête une Notice sur la vie de Dangeau, où ils s'efforcent de le défendre contre les attaques de Voltaire et de Saint-Simon.

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