‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 139 sur 319 · DIFFICULTÉ DE CONDUITE · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉ DE CONDUITE

gne une branche qui est son aînée et qui se multiplie tous les ans. Les réflexions que cet article présente sont immenses en nombre et en poids ; c'est à vous , Monseigneur , à les faire , et toutes , et à les pousser dans toute leur étendue. Vous n'êtes que le tuteur et l'administrateur de l'autorité royale ; vous aurez un jour à en rendre un compte exact au jeune prince à qui vous la conservez comme dépositaire ; vous devez la lui remettre tout entière , les rois en sont infiniment jaloux. Vous savez trop pour ignorer quelle est la différence que mettra entre vous-même et vous-même le jour de la majorité ; c'est ce jour qui doit faire sans cesse l'objet de vos méditations. Elles sont trop hautes pour qu'il m'appartienne autre chose que de vous les représenter.

Mais , outre ce compte exact de l'autorité souveraine dont vous serez comptable au roi en ce grand jour, vous l'êtes à vous-même au dedans et au dehors , aux siècles futurs. Votre réputation dépendra tout entière de la conduite que vous aurez tenue aux états généraux, et encore plus de leur issue. Sur ce grand théâtre vous paroîtrez tout entier , et sans qu'aucune partie de vous-même puisse être cachée à tant d'yeux perçants , dont vous ferez l'objet et l'étude principale. Là, chacun apprendra à vous craindre ou à ne vous rendre que de vains respects de rang, à vous aimer , à aimer votre administration , ou à se lasser d'elle et de vous ; et ce dégoût est un malheur que celui des temps a souvent attiré aux meilleurs princes , à ceux qui étoient le plus expressément nés pour faire l'amour et les délices des hommes , et qui avoient le mieux commencé. C'est donc en vain que de ce côté-là Votre Altesse Royale s"appuieroit sur la pureté de ses intentions, de ses desseins, de son travail, sur son désir et son soin de plaire , ajouterai-je sur son esprit et sur son industrie. Dans une situation aussi forcée qu'est celle du royaume depuis tant d'années, on ne peut plaire qu'à mesure qu'on soulage. Les promesses , les excuses , les espérances , jusqu'à l'évidence de l'impossibilité, tout est également usé. On en est réduit à ce point de ne vouloir plus se satisfaire que de réalités présentes et effectives , parce qu'on est réduit à toute espèce d'impuissance qui , par son genre de nécessité , passe par-dessus toute espèce de considération. Les trois états sont presque également sous le pressoir (je dis presque, car il est vrai que le second y est bien plus durement et en bien plus de manières que les deux autres) , ne crieront pas moins les hauts cris , et leurs cris ne seront pas moins perçants. La noblesse , accoutumée de tout temps à postposer tout à l'honneur , à tirer tout le sien de son sang , et conséquemment à le verser avec prodigalité pour l'État et pour ses rois , en est moins attachée aux biens, ainsi qu'il n'y paroît que trop. Les deux autres ordres, dont la vertu et les dignités ne s'acquièrent point par les armes , sont plus attentifs : le premier à un bien dont il n'est que dépositaire et qui appartient aux autels; le troisième à un patrimoine qui fait toute sa fortune, toute son élévation, tout son établissement. Persuadez-vous donc , Monseigneur , que vous ne plairez aux états qu'autant que vous leur donnerez un soulagement actuel, présent, effectif, solide et proportionné à leurs besoins et à leur attente. C'est cette juste attente qui a amorti généralement partout la douleur de la perte du roi.

Page 1