CONDUITE DU CZAR À PARIS
taine de personnes de toutes les sortes , dont il y en avoit douze ou quinze de gens considérables par eux-mêmes ou par leurs emplois , qui raangeoient avec lui.
Verton étoit un garçon d'esprit, fort d'un certain monde, homme de bonne chère et de grand jeu, qui fit servir le czar avec tant d'ordre, et sut si bien se conduire , que le czar le prit en singulière amitié, ainsi que toute sa suite.
Ce monarque se fit admirer par son extrême curiosité toujours tendante à ses vues de gouvernement, de commerce, d'instruction, de police; et cette curiosité atteignit à tout et ne dédaigna rien dont les moindres traits avoient une utilité suivie , marquée , savante , qui n'estima que ce qui méritoit l'être, en qui brilla l'intelligence, la justesse, la vive appréhension de son esprit. Tout montroit en lui la vaste étendue de ses lumières et quelque chose de continuellement conséquent. Il allia d'une manière tout à fait surprenante la majesté la plus haute, la plus fière, la plus délicate, la plus soutenue, en même temps la moins embarrassante quand il l'avoit établie dans toute sa sûreté avec une politesse qui la sentoit, et toujours et avec tous et en maître partout, mais qui avoit ses degrés suivant les personnes. Il avoit une sorte de familiarité qui venoit de liberté; mais il n'étoit pas exempt d'une forte empreinte de cette ancienne barbarie de son pays qui rendoit toutes ses manières promptes, même précipitées, ses volontés incertaines, sans vouloir êîre contraint ni contredit sur pas une. Sa table, souvent peu décente, beaucoup moins ce qui la suivoit, souvent aussi avec un découvert d'audace et d'un roi par.out chez soi , ce qu'il se proposoit de voir o\ de faire toujours dans l'entière indépendance des moyens qu'il falloit forcer à son plaisir et à son mot. Le désir de voir à son aise , l'importunité d'être en spectacle , l'habituda d une liberté au-dessus d?, tout Iji faisoit souvent préférer les carrosses de louage, les fiacres mê;r.es, le premier carrosse qu'il trouvoit sous sa main de gens qui ctoient chez lui et qu'il ne connoissoit pas. Il sautoit dedans et se faisoit mener par la ville ou dehors. Cette aventure arriva à Mme de Matignon, qui étoit ailée là bayer, dont il mena le carrosse à Boulogne et dans d'autres lieux de campogno, qui fut bien étoni.ée de s 3 trouver à pied. Alors c'étoit au maréchal de Tessé et à sa suite, dont il s'échappoit ainsi, à courir après, quelquefois sans le pouvoir trouver.
C'étoit un fort grand homme, très-bien fa't, assez maigre, le visage assez de forme ronJe; un grand front; de beaux sourcils; le nez assez court tans rien de trop, gro3 par le boui ; les lèvres assez grosi^es; le teint rougeâlre et brun; de beiux yeux noirs, {.rands, vifs, perçants, bien fendus ; .'e regard maj stueux et gracieux quand il y prenoit garde , sinon sévèie et farouche, avec un t'c qui ne revenoit pas souvent, mais qui lui démontoil les yeux el toute la physionomie, et qui donnoit de la frayeur. Cela duroit un moment avec un regard égaré et terrible, et se remettoit aussitôt. Tout son air marquoit son esprit, sa réflexion et sa grandeur, et ne manquoit pas d'une certaine grâce. Il ne portoit qu'un col de toile, une perruque ronde brune, comme sans poudre.