‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 173 sur 319 · NOURRITURE DU CZAR · texte numérisé non relu

NOURRITURE DU CZAR

qui ne touchoit pas ses épaules, un habit brun juste au corps, uni, à boutons d'or, veste, culotte, bas, point de gants ni de manchettes, l'étoile de son ordre sur son habit et le cordon par dessous, son habit souvent déboutonné tout à fait, scn chapeau sur une table et jamias sur sa tête, même dehors. Dans cette simplicité, queljue mal voiture et accompagné qu'il pût être, on ne s'y pouvoit méprendre à l'air de grandeur qui lui étoit naturel.

Ce qu'il buvoit et mangeoit en deux refas réglés est inconcevable, sans compter ce qu'il avaloit de bière, de limonade et d'autres sortes de boissons entre les repas, toute sa suite encore davantage; une bouteille ou deux de bière, autant et quelquefois davantage de vin, des vins de liqueur après, à la fin du repas des eaux-de-vie préparées, chopine et quelquefois pinte. G étoit à peu près l'ordinaire de chaque repas. Sa suite à sa table en avaloit davantage, et [ils] mangeoient tous à 1 avenant à onze heures du matin et à huit du soir. Quand la mesure n'étoit pas plus forte, il n'y laroissoit p:is. Il y avoit un prêtre aumônier qui mangeoit à la table du czar , plus fort de moitié que pas un, dont le czar, qui l'aimoit, s'amusoit beaucoup. Le prince Kurakin alloit tous les jours à l'hôtel de Lesdiguières ; mais il demeura logé chez lui.

Le czar entendoit bien le françois, et, je crois, l'auroit parlé s'il eût voulu; mais, par grandeur, il avoit toujours un interprète. Pour le latin et bien d autres langues, il les parloit très-bien. Il eut chez lui une salle des gardes du roi, dont il ne voulut presque jamais être suivi dehors. Il ne voulut point sortir de l'hôtel de Lesdiguières, quelque curiosité qu'il eût , ni donner aucun signe de vie , quil n'y eût reçu la visite du roi.

Le samedi matin , lendemain de son arrivée , le régent alla voir le czar. Ce monarque sortit de son cabinet , fit quelques pas au-devant de lui, l'embrassa avec un grand air de supériorité, lui montra la porte de son cabinet , et , se tournant à l'instant sans nulle civilité , y entra. Le régent l'y suivit , et le prince Kurakin après lui , pour leur servir d'interprète. Ils trouvèrent deux fauteuils vis-à-vis l'un de l'autre ; le czar s'assit en celui du haut bout, le régent dans l'autre. La conversation dura près d'une heure , sans parler d'affaires , après quoi le czar sortit de son cabinet, le régent après lui, qui, avec une profonde révérence médiocrement rendue, le quitta au même endroit où il l'avoit trouvé en entrant.

Le lundi suivant 10 mai , le roi alla voir le czar , qui le reçut à sa portière , le vit descendre de carrosse , et marcha de front à la gauche du roi jusque dans sa chambre où ils trouvèrent deux fauteuils égaux. Le roi s'assit dans celui de la droite , le czar dans celui de la gauche, le prince Kurakin servit d'interprète. On fut étonné de voir le czar preridre le roi sous les deux bras , le hausser à son niveau , l'embrasser ainsi en l'air, et le roi à son âge, et qui n'y pouvoit pas être préparé, n'en avoir aucune frayeur. On fut frappé de toutes les grâces qu'il montra devant le roi, de l'air de tendresse qu'il prit pour lui, de celtô politesse qui couloit de source , et toutefois mêlée de grandeur , d'égalité

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