‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 212 sur 319 · LA RÉFORME DE QUELQUES TROUPES · texte numérisé non relu

LA RÉFORME DE QUELQUES TROUPES

cette jeunesse à qui il falloit des gouverneurs. De plus, ilpouvoityavoir des temps difficiles où la foiblesse du guet est un grand inconvénient, et où de l'augmenter en est un autre qui marque de la crainte et enhardit ceux qui se proposent d'en donner, et dans d'autres temps où il vient un dauphin , une dauphine et des fils de France qui n'ont pas encore leur maison , le guet , au nombre qu'il est , et qui ne peut être plus fort par rapport à la force des compagnies , ne peut suffire au service . et n'y suffisoit même pas par cette raison du temps du feu roi , qu'il étoit plus nombreux, parce que les compagnies étoient plus nombreuses. Il en arriveroit une augmentation d'escadrons de gardes du corps pour la guerre, qui répareroient en grande partie et bien moins chèrement ceux des gens d'armes , cbevau-légers , mousquetaires et gendarmerie , dont le service seroit sans embarras et se feroit bien mieux , étant d'un même corps.

Enfin on éviteroit , en réformant les mousquetaires , d'autres inconvénients qui n'y sont compensés d'aucun avantage. On en a voulu faire une école militaire , et y faire passer sans exception toute la jeunesse qui demande de l'emploi. Or, cette école n'apprend rien pour la guerre ni pour la discipline des troupes . on n'y apprend que l'exercice et à escadronner , à obéir , et force pédanteries , dont on se moque tout bas en attendant qu'on en sorte et qu'on en puisse rire tout haut. Ainsi cette jeunesse passe le temps d'une année au moins, et souvent davantage, à se débaucher dans Paris et à y dépenser très-inutilement ; et quand elle entre dans les troupes, elle y est neuve à tout, comme si elle sortoit de sa province , et c'est alors qu'elle commence à apprendre utilement et qu'elle oublie tout ce qu'elle a appris d'inutile. Les détachements qui vont à la guerre ne l'instruisent pas davantage. Ils y servent en simples maîtres, ou. s'il y a des attaques à un siège, en simples grenadiers. Or la jeunesse noble, beaucoup moins l'illustre, qui est à la vérité destinée à la guerre et à tous ses hasards . ne l'est pas à ce genre de service ; et c'est en abuser d'une façon barbare que de la prodiguer en troupes au service de simples maîtres et de simples grenadiers.

Avant lïnvention de cette étrange mode , la jeunesse ne perdoit point ainsi son temps , et n'étoit point prodiguée à tas à des attaques d'ouvrages. Chacun d'elle avoit un parent ou un ami de son père , avec qui il se mettoit cadet, et qui en prenoit soin pour tout. Ils devenoient bientôt officiers, et toujours sous les mêmes yeux. Cela faisoit des enfants du corps , et de ces corps une famille ; et le soin et la dépendance du jeune homme le préservoient d'une infinité d'inconvénients , lui apprenoient à vivre , à s'instruire , à se conduire , et en avançant ainsi , à devenir bons officiers, et capables d'en élever d'autres comme euxmêmes l'avoient été. Il est vrai que la beauté des revues et des camps de plaisir et de magnificence ne seroit plus la même. Mais le feu roi n'étoit plus, et c'étoit un gain, à bien de différents égards, que d'en perdre l'usage et de se bien garder de le renouveler.

Le chancelier goûta infiniment toutes ces raisons. Mais quand nous discutâmes ensuite, non le moyen de les persuader au régent, parce que leur évidence étoit palpable , mais d'exécuter cette réforme , nous con-

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