‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 214 sur 319 · PRÉTENTION DES ÉVÊQUES · texte numérisé non relu

PRÉTENTION DES ÉVÊQUES

réduire son autorité, et ]e mettre au point de dépendre de leurs volontés, qui n'étoient pas, à beaucoup près, de lui laisser le gouvernement des affaires, et qui bientôt lui en donnèrent beaucoup.

L'anniversaire qui se fait tous les ans à Saint-Denis pour le roi dernier mort produisit une prétention toute nouvelle. La reconnoissance n'est plus à la mode depuis longtemps. Il y eut très-peu de gens de la cour ; M. du Maine et soii second fils , quelque peu d'évêques et le cardinal de Polignac. Ces évêques s'avisèrent de vouloir avoir des carreaux-, le rare est qu'il n'y eut que le cardinal de Polignac qui s'y opposa , et qui l'empêcha , sur quoi les évêques osèrent s'en aller et se plaindre au régent. Jamais ils n'en avoient eu ni prétendu, et j'ai dit ailleurs que la règle des honneurs c'est que chacun est en présence du corps ou de sa représentation comme il étoit en présence de cette même personne vivante; or, les évêques n'ont jamais eu ni imaginé d'avoir des carreaux en aucun lieu où est le roi. Ces messieurs se pouvoient contenter de leurs conquêtes sur les évêques pairs en ces cérémonies , à qui ils ne voulurent pas souffrir leurs carreaux , étant avec eux en corps de clergé , et qui l'emportèrent sur la foiblesse des prélats pairs. C'étoitbien là une preuve que les autres évêques n'en avoient jamais eu ni prétendu. Ils pouvoient encore se souvenir qu'il n'y avoit pas un grand nombre d'années qu'ils y* étoient sur la même ligne avec les cardinaux, derrière qui, même s'il n'y en avoit qu'un seul, ils avoient toujours été placés auparavant.

Le mariage de Chalmazel, aujourd'hui premier maître d'hôtel de la reine, et qui est homme de condition, avec une sœur d'Harcourt, fit renaître une autre prétention, quoique solennellement et contradictoirement jugée et condamnée par le feu roi, entre les femmes et les filles des princes du sang , comme on l'a vu en son lieu , et comme le jugement en avoit sans cesse été exécuté depuis. Mme la duchesse d'Orléans fit signer à Mlles ses filles ce contrat de mariage avec elle , et immédiatement après elle ; en sorte que les femmes des princes du sang ne trouvèrent plus d'espace lorsqu'on leur présenta ce contrat où elles pussent signer au-dessus de ces princesses filles. Mme la duchesse d'Orléans au désespoir du jugement du feu roi , comme ou l'a vu en son temps , n'avoit pu se résoudre de démordre de sa prétention qu'elle conserva toujours in petto , dont le but étoit de faire de ses enfants un ordre nouveau, d'arrière-petits-fils de France, dont le rang seroit supérieur à celui des princes du sang , et de s'élever par là imperceptiblement elle-même à celui des fils et filles de France. La régence de M. le duc d'Orléans lui parut un temps favorable à réussir en cette entreprise.

Elle s'y trompa. Les princes du sang et les princesses leurs femmes firent grand bruit. Elles portèrent leurs plaintes à M. le duc d'Orléans, le règlement du feu roi à la main ; M. le duc d'Orléans leur fit des excuses, et leur promit que ce dont elles se plaignoient n'arriveroit plus. Il ne s'étoit jamais mis cette prétention dans la tête ; il avoit laissé faire Mme la duchesse d'Orléans du temps du feu roi , pour ne se donner pas la peine de la contrarier dans une fantaisie qu'etle avoit fort à cœur; il ne se soucia en aucune façon de la condamnation que le feu roi en fit .

[1717] LA DUCHESSE d'ORLÉANS ACHÈTE BAGNOLET. 287

et ne pensa jamais à en revenir. D'ailleurs il étoit fatigué des riottes qui se perpétuoient sur des riens entre Mme la duchesse de Berry et Mme la duchesse d'Orléans , et bien plus encore de ne pouvoir apaiser la dernière sur ce qui avoit été jugé entre les princes du sang et ses frères sur l'habilité de succéder à la couronne. Ainsi Mme la duchesse d'Orléans eut tout le dégoût de son entreprise , que M. le duc d'Orléans ne s'embarrassa pas de lui donner.

Dans sa mauvaise humeur , dégoûtée de son appartement de Montmartre, d'où elle ne voyoit que des toits, des minuties des religieuses pour des clefs et des passages, de l'éloignement des jardins qu'elle y avoit fait ajuster avec beaucoup de goût et de dépense, elle acheta la maison de Bagnolet , et peu à peu plusieurs voisines , dont elle fit un lieu immense et délicieux. Madame passoit presque toute l'année à Saint-Gloud ; c'étoit aussi la seule maison de campagne à portée qu'eût M. le duc d'Orléans. Elle en voulut une qui ne fût qu'à elle et que pour elle , et dont elle fût à portée de jouir à tout moment.

Le duc de Noailles fit une galanterie aux dépens du roi à son ami le chancelier. Il y avoit à Versailles et à Fontainebleau une maison pour la demeure du chancelier, qu'on appeloit la Chancellerie ; mais il n'y en avoit jamais eu à Paris, où jusqu'alors les chanceliers avoient toujours logé à leurs dépens chez eux. Bourvalais, un des plus riches traitants et des plus maltraités par la chambre de justice , fut dépouillé d'une superbe maison qu'il avoit bâtie dans la place de Vendôme , et d'une maison de campagne à Champ, qu'il avoit rendue charmante, et que , d'une maison de bouteille , il avoit fait chef-lieu d'une grande et belle terre à force d'acquisitions. Mme la princesse de Conti eut Champ pour une pièce de pain qu'elle donna à La Vallière , et la maison de Paris devint la chancellerie , qui , outre le don du roi , lui coûta fort cher par tout ce que d'Antin y fit pour faire sa cour au chancelier qui jusqu'alors étoit demeuré très-mal logé dans son ancienne maison de la rue Pavée , qu'il louoit auprès de celle de son père.

Le chiaoux , principalement venu pour débaucher le prince Ragotzi , y réussit. Jamais on ne vit mieux qu'en lui la petitesse des personnages à qui le hasard a fait faire grand bruit dans le monde quand ils sont rapprochés. Ragotzi étoit un homme sans talents et sans esprit que des plus communs, grand homme de bien et d'honneur, d'une pénitence également austère et sincère qui, différente de celle des camaldules chez qui il étoit retiré, n'étoit guère moins dure, qui y gardoit une solitude véritable et suivie , qui n'en sortoit que par des bienséances nécessaires , et qui , sans rien de contraint ni de déplacé , vivoit , lorsqu'il étoit parmi le monde , comme un homme qui en est , et qui toutefois se souvient bien qu'il n'y est que par emprunt. De grandes aumônes étoient jointes à sa pénitence , une grande règle dans son domestique et dans sa maison , et cependant avec toutes les décences d'un fort grand seigneur. Il est inconcevable comment un homme qui , après tant de tempêtes , goûte un tel port , se rejette de nouveau à la merci des vagues , et trouve des gens de bien qui , consultés par lui de bonne foi , lui conseillent de s'y rembarquer ; et mille fois plus inconcevable encore corn-

288 RAGOTZI s'en va EN TURQUIE. [1717]

ment il s'est pu conserver dans son même genre de vie jusqu'à la mort , pendant plusieurs années , et chez les Turcs , et parmi un faste et des dissipations qu'il ne put éviter. Il sut avant son départ la défaite des Turcs dont on parlera tout à l'heure , et ne laissa de poursuivre sa pointe. Arrivé à Constantinople et à Andrinople , il y fut reçu et traité avec une grande distinction . mais sans avoir pu y être d'aucun usage , à cause du changement des conjonctures. Il y demeura peu, et s'en alla habiter un beau château sur la mer Noire , à quinze ou vingt lieues de Constantinople , magnifiquement meublé pour lui par le Grand Seigneur , où la chasse et la prière partagèrent presque tout son temps au milieu d'une nombreuse suite. Les convenances entre l'empereur et la Porte le tirèrent après quelques années d'un voisinage qui inquiéloit la cour de Vienne. Il fut envoyé dans une des plus agréables îles de l'Archipel , où il vécut comme il faisoit sur les bords de la mer Noire , avec la même splendeur , avec la même piété , et y est mort au bout de quelques années , laissant deux fils fort au-dessous du rien. Il écrivoit rarement au comte de Toulouse , aux maréchaux de Villeroy et de Tessé , à Mme de Dangeau , et à quelques autres amis d'ici , en homme qui auroit mieux aimé y être demeuré , mais toutefois content de son sort , et tout abandonné à la Providence.

On apprit que le prince Eugène, ayant formé le siège de Belgrade, s'y étoit trouvé assiégé lui-même par une puissante armée de Turcs , commandée par le grand vizir , qui le serroit de si près entre elle et la place, qu'ils étoient à vue, et qu'elle ôtoit à celle de l'empereur tous moyens de mouvements et de subsistance, et qui en deux jours se retrancha parfaitement et très-régulièrement. Dans cette extrémité subite, le prince Eugène ne vit de ressource que dans le hasard d'une bataille. Il profita de la sécurité des Turcs, qui n'imaginèrent jamais qu'avec Belgrade derrière lui , et nulle retraite , il osât les attaquer dans leurs retranchements. Un grand et long brouillard couvrit ses promptes dispositions. Il commença son attaque un peu avant qu'il fût dissipé, au moment que les Turcs s'y attendoient le moins, et il eut le bonheur de remporter une victoire complète le 16 août, en quatre heures de temps. M. le comte de Charolois et le prince de Bombes s'y distinguèrent. Estrades eut une jambe emportée auprès de lui, dont il mourut peu après; et Villette, qui s'étoit battu à Paris avec Jonsac, y fut tué. Les Turcs y perdirent infiniment de monde, tous leurs canons et tous leurs bagages. Ils se retirèrent avec assez de confusion. Belgrade capitula aussitôt. Le prince Eugène perdit aussi considérablement , et plusieurs officiers distingués.

Il profita le reste de la campagne d'une victoire qui l'en laissa maîtr,' , et dans laquelle il eut divers succès dont le plus grand pour l'empereur fut de reculer sa frontière aussi loin , et de faire avec les Turcs une paix prompte et avantageuse.

La mairie de Bordeaux de vingt raille livres de rente qu'avoit d'Estrades après son père, et le maréchal son grand'père, fut donnée à son fils qui s'étoit trouvé à la bataille.

J'ai expliqué en son temps quelle étoit Mme de Mouchy , favorite con-

Li717j MADAME DE MOUGHY DAME d' ATOURS. 289

"lente de Mme la duchesse de Berry, et quel étoit Rioii, son favori

me autre sorte. Elle voulut doubler en leur faveur les charges de

me d'atours et de premier écuyer . qu'avoient Mme de Pons et le che-

"ier d'Hautefort, qui en furent fort affligés. Il y avoit longtemps que

nés de Beauvau et de Clermont s'ennuyoient des préférences et des

ons de Mme de Mouchy . et qu'elles ne restoient dans la maison que

r amitié et par considération pour Mme de Saint-Simon. Mme de Mou-

y n'y avoit point de place ; elles ne purent soutenir de la voir tout à

, aip dame d'atours, elles vinrent trouver Mme de Saint-Simon, et lui

dire que cela étoit plus fort qu'elles. Elles allèrent parler à M. le duc

>rOrléans, avec lequel elles ne se contraignirent pas sur Mme de Mou-

y . et quittèrent leurs places avec grand éclat , dont Mme la duchesse

; Berry fut vivement piquée. Il en vaqua en même temps une troisième

jar la mort de la jeune Mme d'Aydic. sœur de Rion. Mmes de Laval et

lie Brnssac furent choisies pour ces places dont leur peu de bien avoit

:oin. G étoit aussi des femmes de mérite*et de nom qui, en laissant

;sj;retter les autres, pouvoient aussi les remplacer. La première étoit

sœur du chevalier d'Hautefort, l'autre fille du maréchal de Tourville.

M. le duc d'Orléans donna trois mille livres de pension à un gentilhomme nommé Marsillac , dont les mains étoient fort estrrpiées de blessures. Il y aura lieu de parler de lui dans la saite, et de voir de plus ea plus que ce prince n'étoit pas toujours heureux à placer ses bienfaits. Il plaça mieux l'archevêché de Besançon qu'il donna à l'abbé de Mornay , qui faisoit très-dignement et capablement l'ambassade de Portugal depuis que le feu roi l'y avoit envoyé. C'étoit le frère de MM. de Gramraont-Franc-Comtois . et lieutenants généraux ; il l'avoit après son oncle , Lt qui étoit mort; et M. le duc d'Orléans après quelques longueurs avoit obtenu pour le roi le même induit pour la Franche- Comté que le feu roi avoit eu. Il donna à l'abbé de Tressan , évèque de Vannes, son premier aumônier, l'évêché de Nantes, vacant par la mort d'un Beauvau qui l'avoit possédé fort longtemps, et je lii proposai l'abbé de Caumartin pour Vannes, à qui il le donna, et qui est mort depuis évêque de Blois. C'est le même dont j'ai parle à propos de M. de Noyon et de sa réception à l'Académie françoise. Il accorda l'abbaye de Montmartre à Mme la duchesse d'Orléans pour Mme de Montpipeau de la maison de Rochechouart, et l'agrément de la charge de secrétaire du cabinet du président Duret, à Verneuil , qui a eu depuis la plume et une charge d'introducteur des ambassadeurs. Son père avoit été lieutenant des gardes de Monsieur; son nom est Chassepoux , sieur de Croquefromage ; celui de sa femme est Bigre. Je n'ai pu retenir le ridicule de ces noms.

Le prince de Bombes , et ce qui étoit allé en Hongrie de François en revinre::t, excepté M. le comte de Charolois.

Le duc de Ventadour mourut retiré, depuis q'jelques années, aux Incurables, séparé de sa femme depuis un grand nombre d'années, ne laissant qu'une très-riche héritière mariée au prince de Rohan , qui s'étoit chargé de tous ses biens et de ses dettes moyennant quarante mille livres de rente qu'il lui payoit par quartier. C'étoit un homme fort laid et fort contrefait qii. avec beaucoup d'esprit el de valeur, avoit tou- SAI.^T-S^Mo^• :x 13

290 MORT DE MONCAULT. [1717]

jours mené la vie la plus obscure et la plus débauchée. Par sa mort son duché-pairie fut éteint.

Moncault, soldat de fortune, et qui la devoit au maréchal de Duras et à son esprit, mourut en même temps. Il étoit lieutenant général et gouverneur de la citadelle de Besançon. Il avoit su s'enrichir et marier son fils à une fille d'Armenonville.

Dès l'hiver dernier on me pressa de présenter mes enfants au roi et au régent, et il est vrai qu'ils étoient en âge où cela ne pouvoit plus se différer. Néanmoins j'y résistai, parce que je voulus leur apprendre ce qu'ils dévoient à la mémoire de Louis XIII , qui nous doit être si précieuse et si sacrée, et que les prémices de leurs hommages lui fussent rendues. Je les menai donc à son anniversaire à Saint-Denis, où je ne manquois jamais à l'exemple de mon père , et ce devoir si principal pour nous rempli , je les présentai. Je trouvai en ce temps-ci deux régiments à vendre , tous deux de cavalerie , et gris. Le régent m'en accorda l'agrément, et je les achetai pour eux du duc de Saint-Aignan , ambassadeur eu Espagne , et de Villepreux qui se retiroit par vieillesse.

L'abbé Dubois partit dans le même temps pour retourner à Londres, et on apprit que le comte de Peterborough avoit été arrêté voyageant en Italie par ordre du lé^at de Bologne. C'étoit un homme fort remuant, qui toute sa vie s'étoit mêlé de beaucoup d'affaires en Angleterre et de beaucoup d'autres au dehors , tant de guerre que de paix et de différentes intrigues , et à qui les plus grands et les plus fréquents voyages ne coûtoient rien. Il avoit la Jarretière, tantôt bien, tantôt mal avec le gouvernement d'Angleterre, mais craint et ménagé.

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