‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 216 sur 319 · MÉPRIS D'ALBÉRONI POUR MOLINEZ · texte numérisé non relu

MÉPRIS D'ALBÉRONI POUR MOLINEZ

secret confié an seul duc de Parme. — Ses avis el ses conseils. — Albéroni lait cardinal dans le consistoire du 12 juillet. — Cris sur sa promotion. — Giudice s'y distingue. — Malaise du roi d'Angleterre dans sa cour et dans sa famille. — Comte dOxford absous en parlement. — Éclat entre le roi d'Angleterre el le prince de Galles. — Inquiétude sur l'entreprise d'Espagne moindre en Hollande qu'à Londres. — Applaudissements et avis de Beretli. — Son intérêt personnel. — Les Impériaux somment le roi d'Angleterre de secours, avec peu de succès. — Caractère du comte de Pelerborough. — Secret profond de la destination de l'entreprise de l'Espagne. — Double hardiesse d'Albéroni. — Plaintes et menaces de Galles, qui font trembler le pape. — Frayeur de toute l'Italie. — Hauteur el sécurité d'Albéroni. — Aldovrandi veut persuader que l'entreprise se fait malgré Albéroni. — Mouvements partout contre celle entreprise, el opinions diverses.

L'accommodement des différends entre les cours de Rome et de Madrid avoit été conclu entre Aldovrandi et Albéroni, et signé par eux. Il avoit été porté au duc de Parme par un courrier dépêché de l'Escurial le 17 juin, et les deux plénipotentiaires attendoient avec impatience l'approbation du pape sur un ouvrage dont l'élévation de l'un et la fortune de l'autre dépendoient également. Dans cette attente Albéroni s'inquiétoit peu de la prison de Molinez. Il l'accusoit d'imprudence d'avoir passé par Milan , et il disoit qu'il n'y auroit pas grand mal quand ils n'arriveroit jamais en Espagne. Quelque occupé qu'il fût de se voir enfin revêtu incessamment de la pourpre , il ne laissoit pas que de tenir les yeux ouverts sur la situation de l'Europe. Il n'étoit point alarmé de la trouver pleine de semences de troubles ; il mettoit le point de sagesse à savoir en profiter quand ils arriveroient.

L'affaire des bâtards et celle de la constitution étoient sur la France la matière de ses réflexions. Son dessein, depuis longtemps, étoit de fortifier le roi d'Espagne pour les événements à venir par des alliances avec l'Angleterre et la Hollande. Il s'étoit ralenti sur la première , jugeant que les Anglois ayant un intérêt capital d'assurer leur commerce avec l'Espagne , ils feroient les premières avances , et qu'il seroit dangereux de leur marquer trop d'empressement. Il se persuadoit que la Hollande désiroit sincèrement de faire une ligue avec l'Espagne , dont la seule crainte de l'empereur retardoit l'accomplissement.

Beretti, son homme de confiance, lui étoit devenu insupportable. Il se repentoit de l'avoir choisi pour l'ambassade de Hollande. Il manda au duc de Parme que , depuis qu'il étoit dans cet emploi il s'étoit fait connoîlre pour un homme vain, ardent, d'une vivacité dangereuse, difficile à corriger, injuste en ses demandes, importun pour les obtenir. Il ne voulut pas même laisser Beretti dans l'ignorance de tout ce qu'il pensait de lui; car après lui avoir reproché souvent la prolixité de ses lettres et l'inutilité de ses raisonnements, il lui déclara franchement que le roi d'Espagne sepasseroit très-bien d'entretenir à grands frais un ambassadeur en Hollande , et qu'il suffiroit à son service d'avoir un bon espion à la Haye.

Mais plus il recevoit de ces reproches, plus il vantoit ses services d'avoir ouvert les yeux aux principaux de la république sur le danger des desseins et de la grandeur de l'empereur , dont il prétendoit avoir

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fait échouer les négociations , et il étoit vrai qu'il avoit obtenu là-dessus les assurances les plus positives des membres des États les plus accrédités. Il étoit en même temps persuadé que les Anglois étoient portés à favoriser l'alliance de l'empereur avec les Provinces-Unies. Il prétendoit que Stanhope, qui avoit été longtemps à la suite de l'empereur, conservoit pour lui un attachement personnel, que Cadogan étoit dans les mômes sentiments, et bien plus encore Bernsdortl'et Rothmar, ministres hanovriens du roi d'Angleterre.

Beretti, peu rassuré par les protestations de Châteauneuf que la France ne concourroit jamais à l'alliance des États généraux avec l'empereur , s'alarmoit d'avoir ouï dire que cet ambassadeur et l'abbé Dubois seroient chargés de traiter l'accommodement en Hollande entre l'empereur et l'Espagne. Il croyoit cette négociation très-prochaine sur ce que Widword, envoyé d'Angleterre à la Haye, lui avoit dit que Sunderland lui mandoit que Stairs avoit communiqué un plan du traité au régent, que ce prince l'avoit approuvé, et qu'il étoit prêt à contribuer efficacement au succès de ce projet. Ainsi Beretti pressoit infiniment pour qu'on lui envoyât de Madrid des instructions de la manière dont il auroit à se conduire si cette négociation s'ouvroit à la Haye. Il craignoit, ou en faisoit le semblant, que le roi d'Espagne ne fût trahi de tous côtés, peut-être davantage que cette négociation ne sortît de ses mains pour passer en celles des ministres de France.

L'empereur avoit donné ses pouvoirs au marquis de Prié et au baron d'Heems, pour terminer ce qui restoit de diflérends avec leS États généraux sur le traité de la Barrière , et pour traiter une alliance avec eux et avec l'Angleterre. Ces deux affaires paroissoient encore éloignées, surtout celle de l'alliance. Beretti en fit tant de plaintes et de bruit, que le Pensionnaire s'en plaignit à Widword. Son inquiétude étoit extrême de ne rien recevoir de Madrid. Enfin , pour forcer Albéroni à s'expliquer, il lui manda qu'il étoit souvent pressé par Widword de lui rendre enfin réponse des intentions de l'Espagne sur la négociation de paix qu'il s'agissoit d'entamer avec l'empereur, et s'étendoit sur sa réponse en termes généraux et en de grands raisonnements qu'il avoit faits à ce ministre, dont il se vantoit d'avoir la confiance et de ceux de Londres aussi , même de quelques-uns qu'il ne connoissoit pas , pour se faire croire le plus propre à conduire cette négociation , qu'il mouroit de peur de se voir enlever. Il assura qu'il savoit du même Widword que les Impériaux convenoient d'assurer aux enfants de la reine d'Espagne la succession de Toscane; qu'ils vouloient réserver le point de Mantoue à discuter lors du traité; qu'on n'en pouvoit demander davantage sans prétendre tout mettre en préliminaires: que Widword lui avoit dit que le roi d'Angleterre avoit grande impatience de voir si les intentions de l'empereur étoient sincères ou artificieuses sur cette paix; que le régent n'en avoit pas une moindre, et que, si l'empereur usoit de mauvaise foi , la France , l'Angleterre et la Hollande prendroient ensemble les mesures nécessaires pour le contraindre par la force à concourir au repos de l'Europe, parce qu'il étoit de leurs intérêts de borner ses vastes desseins et sa trop grande puissance en Italie et en Allemagne.

[1717] SENTIMENTS SUR l'empereur EN ANGLETERRE. 293

Georges avoit autant lieu de craindre cette puissance démesurée , soit comme prince de l'empire , soit comme roi d'Angleterre. Il ménageoit avec soin les bonnes grâces de l'empereur, auquel ses minisires allemands étoient dévoués, et lui représentoient sans cesse le besoin qu'il avoit du cbef de l'empire pour conserver les États qu'il avoit enlevés à la Suède , dont il n'avoit d'autre titre que de les avoir achetés du Danemark après qu'il s'en éloit emparé. Les Anglois pensoient différemment. Ils auroient mieux aimé que leur roi fût moins puissant au dehors de leurs îles, et il n'y avoit pas lieu de se flatter qu'ils voulussent l'aider à soutenir la querelle de Brème et de Yerden aux dépens de leur commerce avec la Suède.

Pour tâcher de rompre cet obstacle , Georges , étant à Hanovre la dernière fois , s'étoit laissé persuader par ses ministres allemands de donner la place de secrétaire d'État au comte de Sunderland , à condition qu'il le serviroit dans cette alïaire. Mais ce comte, petit-fils de celui qui, en la même qualité , avoit si cruellement abusé de la confiance de Jacques II , qu'il trahissoit pour le prince d'Orange , ne fut pas plutôt de retour en Angleterre, qu'il soutint qu'il étoit de l'intérêt de la nation de presser la restitution de ces deux duchés , pour obtenir plus promptement par là le rétablissement du commerce avec la Suède.

Quoique la cessation des hostilités entre cette couronne et celle d'Angleterre fût également désirée des Anglois et des Hollandois, Georges continuoit à se rendre difficile à renvoyer Gyllembourg en Suède , et à consentir à la délivrance du baron de Gœrtz de sa prison en Hollande, dont les vaisseaux, arrêtés en Suède, animoienl les villes de commerce qui en souffroient considérablement, contre les délais de Georges et la lâche complaisance des chefs de la république pour lui.

Widword n'espéroit ]ilus d'empêcher l'élargissement de ce ministre suédois que par les offices du régent, dont le poids en Hollande et eu Angleterre faisoit faire de grandes réflexions aux ministres d'Espagne sur les mesures que le roi d'Angleterre et le régent prenoient ensemble et sur leur intérêt de s'unir pour les événements à venir. Les Auglois même en étoient peines. Ils disoient librement que l'Angleterre n'avoit jamais été si malheureuse que dans les temps où elle s'étoit trouvée unie avec la France. Les ministres d'Angleterre pensoient tout autremei\t. Ils paroissoient travailler de bonne foi à rendre l'alliance plus étroite , en y faisant entrer l'empereur. Ils pressoient le régent d'y concourir pour ses propres intérêts, et l'assuroient que la cour de Vienne étoit disposée à suivre le plan que Stanhope y avoit donné pour assurer la tranquillité de l'Europe. Ils souhaitoient que le roi d'Espagne y voulût entrer. S'ils le refusoient , ils assuroient le régent que l'empereur et le roi d'Angleterre prendroient avec Son Altesse Royale les mesures nécessaires pour lui garantir ses droits sur la couronne en cas d'ouverture de la succession. Ils offroient même d'insérer dans le traité la clause de laisser le roi d'Espagne jouir tranquillement des États qu'il possédoit, et la faculté d'accéder à l'alliance après qu'elle auroit été conclue, croyant que ce monarque, la voyant faite, se désabuseroit des espérances qu'il coaservoit apparemment sur la couronne de France.

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