CONTRE-TEMPS DU PRÉTENDANT
savoit raccommodement signé, il crut la conjoncture heureuse, et il pressa le pape de tenir sa parole sur Albéroni , puisque les différends étoient terminés. Le contre-temps étoit complet. Le p;ipe répondit froidement qu'il exécuteroit ses promesses, mais que les affaires avoient été si mal digérées, qu'il n'étoit pas encore en état de le faire. Les deux Albane déclamèrent contre Aldovrandi, et parlèrent fortement contre lui à Acquaviva.
Ce cardinal, ayant appris qu'il y auroit consistoire le lundi suivant, voulut avoir auparavant une audience du pape, qui la lui donna. Le pape y parut content du roi et de la reine d'Espagne et d'Albéroni, mais outré contre Aldovrandi. Acquaviva le défendit. Il fit convenir le pape que l'écrit signé entre son nonce et Albéroni étoit le même qu'il avoit donné à ce nonce. Les plaintes les plus vives tombèrent sur l'omission du décret. Plus le pape montra de colère , plus Acquaviva le pressa de déclarer Albéroni cardinal au consistoire du lendemain. Le pape, pressé, s'en tira par alléguer que le temps étoit trop court, et qu'il n'y auroit point de consistoire. C'étoit ce qu'Acquaviva vouloit, parce que, n'espérant pas que la promotion d'Albéroni y fût faite, son but avoit été d'éloigner le consistoire, et cependant le pape s'engageoit à n'en point tenir sans contenter en même temps le roi d'Espagne.
Toutefois, il forma une congrégation de cardinaux pour avoir leur avis sur l'accommodement. Ils conclurent que le roi d'Espagne avoit fait tout ce qui dépendoit de lui pour satisfaire le pape , qui par conséquent ne pouvoit se dispenser d'accomplir la parole qu'il lui avoit donnée; mais, suivant la maxime des cours de flatter le maître aux dépens du ministre absent et indéfendu, ils blâmèrent unanimement Aldovrandi. Ses amis n'en furent pas fort émus, et moins encore de la colère du pape. Ils connoissoient la légèreté des promesses et des menaces de Sa Sainteté , et combien il les oublioit promptement et entièrement , et consolèrent le nonce sur ce principe qu'il connoissoit comme eux.
Quoique persuadé de cette vérité, Aldovrandi étoit inquiet des résolutions que prendroit le pape quand il seroit instruit que le roi d'Espagne avoit refusé de passer ce décret qu'il désiroit. Un autre sujet d'agitation étoit l'entreprise que l'escadre d'Espagne alloit faire , dont le public ignoroit encore l'objet, et dont il parloit fort diversement. Le nonce, à dessein de servir Albéroni, appuyoit l'opinion de ceux qui la croyoient destinée pour Oran , et se fondoit sur une lettre mystérieuse, mais consolante, qu'il avoit reçue de lui sur l'objet de cette escadre. Ainsi trompé par ce ministre tout-puissant, ou de concert avec lui, il donnoit pour véritable tout ce qu'il paroissoit lui confier. Il assura le pape, sur sa parole, que si elle étoit destinée contre la Sardaigne, ou si elle pouvoit causer quelque préjudice au repos de l'Italie, l'entreprise étoit certainement formée contre le sentiment et l'avis d'Albéroni; qu'il s'y étoit particulièrement opposé à cause du grand préju(iice qu'en recevroit le duc de Parme. Il ajoutoit que, s'en étant voulu plus éclaircir, il s'étoit adressé à Daubenton qu'il lui avoit répondu qu'il ne s'étoit jamais mêlé des vaisseaux du roi d'Espagne, qu'il avoit seulement donné toute son attention à l'accommodement entre les deux cours.
298 ENTREPRISE DE l'ESPAGNE. [1717]
Quoique cet armement eût coûté fort cher, qu'on y eût embarqué un nombre de troupes assez considérable, que dix galères l'eussent joint à Barcelone , ces préparatifs ne suffisoient pas pour exécuter les grands desseins qu'on attribuoit à l'Espagne sans le secours d'autres princes et la connivence de plusieurs. Cette vérité multiplioit les raisonnements des politiques. Les uns croyoient l'entreprise concertée avec la Hollande, même avec l'Angleterre, fondés sur l'intimité qui se remarquoit entre Albéroni et les ministres que ces puissances tenoient à Madrid. Avec cette supposition de leur jalousie des desseins de l'empereur , ils jugeoient que l'Espagne , ou gagneroit un royaume , ou , ne réussissant pas , se retrouveroit au même état qu'auparavant. Le ressentiment de l'empereur inutile contre elle ne pouvant retomber que sur l'Italie, peu de gens pensoient que ]a France y prît part; on la jugeoit plus occupée de ses affaires domestiques qu'à se mêler d'aflaires qui lui étoient étrangères, et qui étoient capables de l'entraîner dans une nouvelle guerre. Enfin , la plupart jugeoient que le projet étoit communiqué au roi de Sicile, qui agiroit de concert avec d'autres princes d'Italie dans la même ligue.
L'ambassadeur de ce prince à Madrid en pensoit bien différemment ; il étoit persuadé que l'entreprise regardoit plus la Sicile que la Sardaigne , et se fondoit sur l'impénétrable secret qui en couvroit les desseins , Patiiïo et don Miguel Durand , secrétaire d'État pour la guerre , étant les deux seuls dont Albéroni se fût servi. Lorsque l'affaire éclata , Aldovrandi et Mocenigo , destiné ambassadeur de Venise , allèrent trouver Albéroni au Prado à qui ils représentèrent fortement les malheurs qu'il alloit attirer sur l'Italie s'il donnoit à l'empereur un sujet légitime de rompre la neutralité. Albéroni leur répondit seulement qu'il étoit étonné de voir deux hommes aussi consommés ajouter foi aux chansons de Madrid, et les assura que l'escadre étoit destinée et seroit employée au service du pape et de la république. Tous deux se contentèrent de cette réponse.
Enfin, la nouvelle de l'entreprise devenue publique, à n'en pouvoir plus douter, elle fut universellement blâmée et ses suites prédites comme funestes à l'Europe. Le secrétaire d'Anglelerre s'éleva tellement contre. à Madrid , qu'il effaça tout soupçon de concert avec l'Angleterre. Riperda en fit autant d'abord , mais il changea depuis. Les ministres étrangers disoient tout haut qu'Albéroni ne se soucioit pas d'allumer une nouvelle guerre pourvu qu'il rendît son nom glorieux.
Ce premier ministre auroit bien désiré que sa promotion eût précédé la publicité de son entreprise ; mais voyant qu'elle ne pouvoit plus se différer, il tâcha d'y préparer et de gagner des suffrages en se plaignant hautement de l'arrêt de la personne de Molinez. On peut se souvenir de l'indifférence qu'il avoit eue là-dessus, du mépris qu'il avoit témoigné du grand inquisiteur, qu'il n'appeloit que solemnissima hestia. Mais il lui convenoit alors de se récrier sur cette violence , comme de la continuation des outrages que les Impériaux n'avoient cessé de faire au roi d'Espagne, dont il seroit enfin contraint de se venger malgré sa répugnance, par rapport au repos de l'Europe. Il paraphrasoit ce texte, et y ajoutoit qu'il en souffriroit en son particulier, parce qu'il prévoyoit que les mesures prises pour son chapeau en seroient rompues, sur quoi il