‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 246 sur 319 · CONDUITE DU MARÉCHAL DE VILLEROY · texte numérisé non relu

CONDUITE DU MARÉCHAL DE VILLEROY

le feu roi ne pensa à les lui accorder pour toujours , et on ne lui a vu donner de tout son règne cinquante mille livres de rente à personne à prendre sur lui pour toujours , excepté des appointements de gouvernements ou de charges dont le taux y étoit attaché ; et à l'égard des pensions, personne, hors le premier prince du sang et ses bâtardes en les mariant, n'eut jamais de pensions approchantes, sinon, comme on l'a remarqué , Chamillart qui en eut une de soixante mille livres en le renvoyant, ce qui fut une chose unique en tout son règne. C'étoit en cette année et dans ce temps-ci, que les six années du don au maréchal de Villeroy finissoient; M. le duc d'Orléans le voulut renouveler, même pour toute sa vie. Le maréchal fit le généreux, s'excusa de l'accepter pour toujours, ni même par aucun renouvellement, dit qu'il étoit riche par les successions et les bienfaits qui lui étoient arrivés , et qu'il n'étoit pas juste que, dans un temps où tant de gens souffroient, il abusât des bontés qui lui étoient offertes. Il fut pressé, résista constamment, mais pour s'en vanter publiquement et se parer dans le monde de la faveur de la considération et du désintéressement. Le bout de cela est que lui personnellement est mort ruiné, et que son fils a été obligé de payer ses dettes qui étoient grandes , et sur les fins de le faire subsister. Ce n'est pas qu'avec de l'économie du fils et du petit-fils il ne leur soit demeuré des biens immenses des successions de Lesdiguières et de Retz; mais ce n'a pas été la faute des désordres du maréchal.

C'étoit un homme qui n'avoit point de sens , et qui n'avoit d'esprit que celui que lui en avoit donné l'usage du grand monde, au milieu duquel il étoit né et avoit passé une très-longue vie. On a eu si souvent occasion de parler de lui , qu'il suffit ici de faire souvenir de ce caractère , de l'orgueil dont il étoit pétri , que ses fréquentes et cruelles déconvenues , toutes arrivées par faute de sens , n'avoient pu émousser , et de l'éclat où les passions et l'intérêt de Mme de Maintenon et de M. du Maine l'avoient mis dans les derniers temps de la vie du feu roi , surtout à sa mort, qui avoit porté cet orgueil à son comble. Depuis qu'il se vit dans les places où cette mort l'établit et dans la considération qui en étoit une suite , la tête lui tourna : il se crut le père , le protecteur du roi, l'ange tutélaire de la France, et l'homme unique en devoir et en situation de faire en tout contre au régent.

Sa fatuité lui avoit fabriqué un autre devoir qui fut d'épouser contre ce prince toute la haine de la Maintenon , sa patronne, et toute la mauvaise volonté qu'elle avoit arrachée contre lui du roi mourant. Il s'applaudit sans cesse des démarches infatigables que le régent faisoit vers lui, qui ne faisoient que rehausser son courage à lui nuire; il abusoit continuellement de la confiance et de la facilité à condescendre à tout ce qu'il vouloit d'un régent doux, timide, qui redoutoit les éclats, à qui ses grands airs avec feu Monsieur, et en commandant les armées où M. le duc d'Orléans avoit comraencéà servir , lui avoient imposé au point qu'il lui imposoit toujours. Ainsi ce prince vouloit et croyoit le gagner à force de flatter son incroyable avidité , et d'aller au-devant de tout ce qui lui pouvoit plaire , sans jamais lui rien refuser pour les siens ni pour personne; tandis que, déterminé à figurer en grand aux dépens du régent.

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C3 qu'il ne croyoit pas possible autrement , il s'unissoit à tous ses ennemis , à ceux que l'ambition ou l'amour des nouveautés rendoient tels , les excitoit, les encourageoit , les grossissoit pour se former un parti; et pour cela, très-attentif à un apparent désintéressement qui augmentât sa réputation et la confiance . tellement que . par principes , il étoit incapable d'être arrêté par les grâces et les bienfaits de M. le duc d'Orléans. En le refusant des cinquante mille livres de rente sur Lyon, il ne refusoit rien en effet ; mais il suivoit son plan : il se donnoit un éclat propre à éblouir la multitude , surtout le parlement en particulier et la robe en général qu'il cullivoit soigneusement, à s'attacher des partisans , à augmenter la confiance de ceux qu'il vouloit capter . à blâmer avec l'autorité de ce refus et de la manière la plus publique, et en apparence la plus innocente , la facile prodigalité du régent . et sans en demeurer plus pauvre.

De tout temps ses pères , son oncle et lui étoient maîtres absolus et uniques à Lyon. Dès le temps du feu roi les intendants n'y avoient pas la plus légère inspection. L'autorité du maréchal y étoit encore plus devenue sans bornes dans une régence qui ne songeoit qu'à lui plaire, et à aller au-devant de tout à son égard. De tout temps il étoit . après ses pères et son oncle . en possession de nommer seul le prévôt des marchands de Lyon , qui avoit tout le pouvoir bursal dans la ville , sans inspecteur ni conseiller. Il disposoit seul sous le maréchal de Villeroy des immenses revenus de la ville, d'en diriger de même tout le commerce , et d'y être le maître des commerçants. Il ne comptoit de la recette et de la dépense de ces immenses revenus , qu'avec le maréchal de Villeroy seul, et les comptes ainsi arrêtés entre eux deux seuls, où le maréchal étoit de droit le maître, ne se trouvoient plus, et ne se voyoient jamais plus . tellement que c'est parler exactement que dire que le maréchal de Villeroy étoit le seul roi de Lyon , que le prévôt des marchands y étoit son vice-roi ad nutum , et qu'ils mettoient en poche tout ce qu'il leur plaisoit de prendre, sans le moindre embarras, sans formalité aucune, et sans la moindre crainte d'aucune suite pour l'avenir, ni même qu'on pût jamais savoir ce qui se passoit là-dessus entre eux deux. Il est donc clair que. maître tous les ans de ces prodigieux revenus et de tout le commerce de la plus florissante place du royaume en ce genre , le maréchal de Villeroy prenoit en toute liberté tout ce qu'il vouloit . et qu'en refusant le don que le régent lui vouloit continuer, il ne refusa rien en effet. Aussi ceux de Lyon savoient bien qu'en dire, malgré toute la protection qu'il leur donnoit à tous. Mais pas un d'eux n'osa jamais se plaindre ni branler devant lui sous le dernier règne; combien moins pendant cette régence, à la posture où se trouvoit leur gouverneur. Son fils, qui l'a peu survécu, soutint encore cette puissance , mais plus foiblement. Enfin le duc de Villeroy d'aujourd'hui en a sauvé de grandes bribes, mais les finances y ont mis la main , et ont fort borné ce pouvoir si pécunieux et si fort illimité.

Le duc de Tresmes ne fut pas si délicat que le maréchal de Villeroy : au^si étoit-ce un honnête homme qui étoit bien éloigné des mêmes projets. Il eut quatre-vingt mille livres en dédommagement du deuil,

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