‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 248 sur 319 · MORT DE LA COMTESSE DE BOISSONS · texte numérisé non relu

MORT DE LA COMTESSE DE BOISSONS

quittée . avoit vécu avec le chevalier d'Oppède , jeune et bien fait , qui étoit dans les gardes du corps , et dont le nom étoit Janson , fort proche du feu cardinal de Janson. Ensuite elle pensa à accommoder ses plaisirs à sa conscience, lui fit des avantages pour un cadet qui n'avoit rien, l'obligea à quitter le service et l'épousa. Mais tous deux, par honneur, voulurent que ce fût secrètement. Elle n'en eut point d'enfants, et le perdit en ce temps-ci. Il la traitoit avec grande rudesse , et lui donna tout lieu de se consoler. L'abbé de Langlée, singulier ecclésiastique, frère de Langlée dont il a été quelquefois parlé, mourut aussi. Il n'avoit presque rien qu'une pension de six mille livres que lui donnoit Mme de Yillequier, fille de sa sœur, Mme de Guiscard.

La comtesse de Soissons mourut en même temps à Paris, point vieille , et belle encore comme le jour. On n'a rien à en dire de plus que ce qui s'en trouve t. IV, p. 60. Elle fut depuis pauvre, malheureuse, errante'. De fois à autre M. le duc d'Orléans lui faisoit donner quelque gratification. Elle laissa deux fils qui moururent jeunes , sans alliances, dont le prince Eugène leur oncle prenoit soin. Il avoit destiné l'aîné à être son héritier, et avoit arrêté son mariage avec l'unique héritière de la maison Cybo, qui a depuis porté les petits États de Massa et Carrara, avec d'autres grands biens, au fils aîné du duc de Modène et d'une fille de M. le duc d'Orléans, qui l'a épousée. La comtesse de Soissons laissa aussi une fille dont le roi de Sicile prenoit soin , dans un couvent à Turin, que le prince Eugène, qui a survécu ses deux neveux, a fait son héritière, et qui a épousé à Vienne le prince de Saxe-Hilbourghausen , et qui a tant fait parler de lui . plus en partisan hasardeux qu'en officier principal, dans l'armée impériale en Italie, contre les troupes unies de France , Espagne et Savoie , dont les maréchaux de Coigny et de Broglio eurent le commandement sous le roi de Sicile, après la mort du maréchal de Villars. Ainsi finit la branche de Soissons de la maison de Savoie.

L'appel du cardinal [de Noailles] devint public , et fut imprimé avec une instruction admirable , dont il n'a paru que la première partie par ce qui arriva depuis, dont il eut tout lieu de s'en repentir, ainsi que de n'avoir pas fait paroître son appel bien plus tôt , dans le temps que je l'en pressai, comme je l'ai raconté en son lieu. Je n'en dis pas davantage pour ne pas effleurer une matière si étendue et qui se trouve traitée exprès.

La Parisière, évêque de Nîmes, qui écrivoit à tous les prélats et aux universités étrangères pour avoir leur adhésion à la constitution, eut ordre de se retirer dans son diocèse , mais la cabale le fit rappeler au bout de huit ou dix mois. On a vu ailleurs que, pigeon privé du P. Tellier, il s'éleva en Languedoc contre la constitution; dans les commencements gagna peu à peu la confiance des prélats, des communautés et des principaux ecclésiastiques; et, pour se l'acquérir entièrement, poussa les choses si loin, de concert avec le P. Tellier, qu'étant nommé député des états de Languedoc pour en venir apporter les cahiers, il y

4. Voy., à la fin du l. IV, la note reclificalive de M. de Chantérac

eut un ordre du roi d'en choisir un autre. Quand il se fut bien instruit de tout ce qu'il vouloit découvrir, qu'il en eut rendu compte au P. Tellier, et qu'il n'eut plus rien à apprendre, il chanta la palinodie dès qu'il fut retourné à Nîmes, y riionia en chaire et fit amende honorable à la constitution. Aussitôt le roi lui fit rendre la dépatation, et il vint triomphant jouir de son crime dans les caresses et les promesses du P. Tellier. qui ne l'empêcha pas de devenir l'horreur du monde. Il avoit bien d'autres choses encore sur son compte, et est mort enfin escroc et banqueroutier, et d'une façon déplorable.

Il se présenta une afî"aire au conseil de régence qui me donna lieu à | un petit trait qu'il faut que je m'amuse un moment à rapporter. M. d'Elbœuf étoit gouverneur de Picardie et d'Artois, où il ne tenoit pas ses mains dans ses poches, et se moquoit des intendants. M. le duc d'Orléans le considéroit et le ménageoit, et il en abusa au point qu'il le força d'y mettre quelque ordre. Il y a un petit canton riche et abondant, entre l'Artois et la Flandre, qui s'appelle le pays de Lalleu, qui de tout temps étoit du gouvernement de Flandre et des états de Lille. M. d'Elbœuf, qui étoit bien aise d'y allonger ses mains et l'étendue aussi de son gouvernement, demanda que ce pays de Lalleu fût incorporé aux états d'Artois, et ne fût plus de ceux de Lille. Je supprime les raisons de part et d'autre, qui ne feroient qu'ennuyer.

La maréchale de Bouffiers vint m'apprendre cette prétention qui devoit être incessamment jugée au conseil du dedans du royaume, puis rapportée par d'Antin au conseil de régence pour l'être définitivement. Peu importoit à la maréchale de quels états seroit ce petit pays, mais elle sentoit que la prétention du duc d'Elbœuf étoit un chausse-pied s'il la gagnoit, pour les états d'Artois, de le prétendre après de son gouvernement, quoiqu'il ne s'en agît pas encore. Je lui conseillai d'en faire parler par son frère à M. le duc d'Orléans. Mais depuis l'afi^aire du régiment des gardes, il n'y avoit plus guère que de l'extérieur entre eux , et elle me le laissa bien sentir. Je voulus lui persuader de parler elle-même sans l'y pouvoir résoudre. Elle me dit qu'elle mettoit toute sa confiance en moi pour conserver au gouvernement de Flandre, qu'avoit son fils, toute son intégrité. Elle avoit raison, car j'étois fort de ses amis, et on a pu voir que je l'étois intimement de son vertueux mari. Je ne lui dis point ce que je ferois, car je l'ignorois encore, et après toute réflexion faite je crus plus à propos de ne faire rien , dans la connoissance de la foiblesse de M. le duc d'Orléans, qui netiendroit jamais, pour un petit garçon de l'âge du duc de Bouffiers, à l'audacieuse ardeur du duc d'Elbœuf, soutenue de celle de M. le Grand, dont le fils avoit la survivance du gouvernement de Picardie. J'attendis donc sans dire mot à personne et sans voir depuis la maréchale de Boufflers, que rafl"aire se rapportât au conseil de régence , où les chefs ou présidents des autres conseils furent appelés.

Dès que nous fûmes en place , d'Antin mit les papiers sur la table et voulut commencer son rapport. « Un moment, monsieur, » lui dis-je. Et me tournant vers le régent, je lui dis que, s'il le trouvoit bon, il falloit , avant de commencer l'atïaire . savoir si , au cas que les éta 1 ■

d'Artois la gagnassent, M. d'Elbœuf prétendoit distraire du gouvernement de Flandre le pays de Lalleu et le joindre à celui d'Artois, parce que. en ce cas. nous étiins plusieurs qui étions trop proches de M. d'Elbœuf pour être ses juges, à commencer par M. d'Aatin. son cousin germain . moi , issu de germain , M. le maréchal d'Estrées et d'autres encore.

Ce n'étoit pas que j'ignorasse qu'en ce conseil les parentés ne font rien, parce que devant le roi. qui à tout âge y est censé présent, on n'a que voix consultative pour débattre et l'informer , et que sa seule voix décide . et que sur cette question que le chancelier d'Aguesseau , tout au commencement qu'il le fut, avoit voulu remuer sous prétexte de l'âge et de l'absence réelle du roi, il avoit passé en plein conseil qu'il demeureroit de la sorte, et comme le roi âgé et présent: mais j'espérois qu'on n'y songeroit plus, et cela arriva comme je l'avois pensé et à tout hasard tenté.

M. le duc d'Orléans dit que j'avois raison . et tout de suite demanda à d'Antin ce qui en étoit. Il répondit qu'il n'en étoit point question ; que M. d'Elbœuf ne lui avoit point parlé de gouvernement . et que sûrement il ne demandoit rien là-dessus. Je repris la parole, et dis au régent que, puisque cela étoit . la chose méritoit d'être constatée à cause de la proche parenté des juges , et que dès que M. d'Elbœuf ne songeoit point , quoiqu'il fût jugé , à demander que le pays de Lalleu fût mis de sou gouvernement, il seroit bon que Son Altesse Royale voulût bien ordonner à M. d'Antin d'écrire présentement sur son dossier qu'en cas que le pays de Lalleu fût jugé séparé des états de Lille et joint à ceux d'Artois, ce jugement n'auroit aucune influence à l'égard de l'état du gouverneur du pays de Lalleu , qui demeuroit toujours à l'avenir du gouvernement de Flandre comme par le passé. Le régent regarda la compagnie , disant qu'il n'y trouvoit point d'inconvénient. D'Antin dit que l'écrire ou ne l'écrire pas étoit de même , parce que M. d'Elbœuf ne demandoit rien. « Mais . monsieur , repris-je . cela sera plus régulier , et Son Altesse Royale l'approuve. — A la bonne heure. » dit d'Antin, et se mit à l'écrire. Un moment après, tandis qu'il écrivoit, je dis au régent qu'il me sembloit à propos aussi, puisque M. d'Antin en mettoit la note sur le dossier du procès , que M. de La Yrillière l'écrivît en même temps sur le registre du conseil, pour que cela fût uniforme. Cela parut si simple que le régent, sans regarder la compagnie comme la première fois, répondit : a A la bonne heure . il n'a qu'à l'écrire, x. A l'instant je regarda' La Yrillière, qui aussitôt prit la plume et l'écrivit sur le registre du conseil. Dès que cela fut fait, d'Anlin commença le rapport. J'y reviendrai pour une anecdote singulière.

Le soir la maréchale de Boufflers vint chez moi. bien en peine de ce que les états d'Artois avoient gagné, et s'il n'y avoit eu rien de fait sur le gouvernement. « Pardonnez moi . madame, lui dis-je. il a été question du gouvernement, et on y a fait quelque chose. » Et tout de suite, après lui avoir donné la souleur' , je lui contai ce quis'étoit passé. Elle m'en embrassa bien et fut ravie.

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