‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 281 sur 319 · FRAYEUR DU DUC DE PARME · texte numérisé non relu

FRAYEUR DU DUC DE PARME

terminé aucun de tous les différends nés sous son pontificat. Il sembloit éloigner tout accommodement sitôt qu'il étoit proposé; la France et l'Espagne en fournissoient continuellement des exemples. Il refusa les bulles de Séville à Albéroni. Acquaviva, qui haïssoit personnellement Giudice, l'accusa d'y fortifier le pape, qui faisoit valoir la prompte expédition des bulles de Malaga , qui lui avoit attiré les reproches de faire des grâces à qui méritoit des châtiments. Il assuroit qu'il essuieroit bien pis, s'il accordoit les bulles de Séville dans un temps où les soupçons de l'empereur étoient sans bornes, et où il ne cherchoit que des prétextes d'opprimer les terres de l'Église, Il trembloit de se voir enlever l'État de Ferrare. Il imputoit tous ses malheurs à la promotion d'Albéroni, et à sa facilité pour l'Espagne, e.t se plaignoit amèrement que le roi d'Espagne ni ses ministres n'eussent seulement pas pris l'absolution de tant d'entreprises faites contre l'autorité du saintysiége : c'étoit plutôt de s'être défendus des siennes , et de n'avoir pas la bêtise de croire avoir besoin d'absolution , forge si principale des fers romains.

L'empereur ne menaçoit pas moins tous les princes d'Italie que le pape. Le duc de Parme, le plus exposé de tous à sa vengeance, ne cessoit d'exhorter l'Espagne de hâter son escadre, et d'augmenter ses troupes de vingt mille hommes , parce que l'empereur augmentoit tous les jours celles qu'il avoit en Italie. Albéroni aff'ectoit d'en douter, de croire une grande diminution dans les troupes impériales, et les Turcs éloignés de faire la paix. Mais il ne laissoit pas d'appliquer tous ses soins à hâter tout ce qui étoit nécessaire pour attaquer les Allemands en Italie, toujours persuadé qu'il n'y avoit point de traité à faire avec eux, et que l'Europe ne seroit jamais tranquille , tandis que l'empereur auroit un soldat et un pouce de terre en Italie. Son dessein étoit d'avoir trente vaisseaux de guerre en mer, avec tous les bâtiments nécessaires pour le service de cette flotte , et d'avoir des forces de terre proportionnées. Les ministres étrangers résidents à Madrid étoient étonnés, et quelques-uns bien aises de voir l'Espagne sortir comme par miracle de sa foilslesse et de sa léthargie ; d'autres en craignoient les effets , persuadés que si les premiers succès de ces forces répondoient aux désirs du premier ministre , il ne s'y borneroit pas , autant pour son intérêt particulier que pour celui de son maître.

L'abbé del Maro ne cessoit d'avertir le roi de Sicile qu'il avoit tout à craindre des projets d'Espagne : que tout concouroit à croire qu'ils regardoient le royaume de Naples; que s'ils en faisoient la conquête, ils attaqueroient après la Sicile , ces deux royaumes étant nécessaires l'un à l'autre , surtout à l'Espagne , pour s'assurer les successions de Toscane et de Parme, le plus cher objet des vues de la reine d'Espagne. Riperda étoit l'émissaire le plus secret d'Albéroni auprès des ministres étrangers à Madrid, il alla trouver del Maro, et raisonnant avec lui sur les préparatifs qui faisoient alors la matière de toutes les conversations, il lui fit entendre que le dessein étoit de faire passer le printemps prochain quarante mille hommes en Italie, pour attaquer le royaume de Naples , et que si le roi de Sicile vouloit s'unir au roi d'Espagne pour attaquer le Milanois en même temps, ils chasseroient infailliblement les

[1717] TRISTE ÉTAT DU ROI d'eSPAGNE. tèi

Allemands de l'Italie. L'ambassadeur de Hollande étoit connu pour trop partial pour persuader celui de Sicile. D'autres soupçons tomboient encore sur lui. Bubb, résident d'Angleterre, s'étoit adressé à Riperda pour engager Albéroni à recevoir du roi d'Angleterre une gratification trèsconsidérable. Riperda s'étoit chargé de la commission, à condition que Bubb n'en parleroit jamais directement ni indirectement au cardinal. La somme avoit été remise entre les mains de Riperda , mais loin qu' Albéroni en donnât quelques marques indirectes de reconnoissance , il av£»it, en différentes occasions, et d'un air assez naturel, traité d'infâmes les ministres qui recevoient de l'argent des princes étrangers. Ainsi Riperda , suspect au peu de gens qui surent cette aventure secrète , n'étoit guère propre à les persuader. Mais qui pouvoit répondre qu'Albéroni ne fût pas assez fourbe pour avoir su profiter de l'argent sans y laisser de sa réputation, et sans être tenu de reconnoissance, et que Riperda , trop enfourné avec lui , et mal dans son pays où il ne vouloit pas retourner , n'en ait été la dupe , et forcé de se laisser affubler du soupçon d'avoir profité de l'argent ?

On doutoit alors de la vie du roi d'Espagne , quelque soin qu'Albéroni. prît de publier le rétablissement parfait de sa santé. Ses anciennes vapeurs le reprirent sur la fin de décembre, et lui causèrent des foiblesses. On sut que sa tète étoit ébranlée au point de ne pouvoir ranger un discours; en sorte que, supposé qu'il vécût, il seroit incapable de gouverner, et que toute l'autorité demeureroit au cardinal et à la reine, et que la même chose arriveroit s'il venoit à mourir, parce que le testament qu'il avoit fait leur étoit en tout favorable. Les grands et les peuples anéantis , les conseils pour le moins autant , sans talents , sans moyens , sans courage pour s'afiranchir du joug d'Albéroni, maître des troupes et des finances ; d'ailleurs , nulle espérance du prince des Asturies , tendrement aimé des Espagnols, qui se flattoient d'apercevoir en lui de bonnes qualités. Mais c'étoit un enfant, élevé dans la crainte, tenu de fort court par un gouverneur italien perdu d'honneur et de réputation sur tous chapitres , dont le plus grand mérite étoit d'empêcher que qui que ce soit ne pût parler ni même approcher du prince ; capable de tout pour augmenter sa fortune , et qu'on ne doutoit pas qu'il ne fût vendu à la reine, même au cardinal, quoique faisant profession de le mépriser. Ce gouverneur étoit le duc de Popoli , dont j'aurai lieu de parler davantage si j'ai le temps d'écrire jusqu'à mon ambassade. Albéroni , en attendant, se plaignoit audacieusement de son sort, disoit qu'il n'étoit retenu d'abandonner le chaos des affaires que par sa tendresse pour le roi et la reine d'Espagne; qu'il trouvoit à la vérité des ressources dans la monarchie, et se livroit à des comparaisons pompeuses, et à se donner de l'encens, et jusque de l'encensoir.

Les galions arrivèrent tout à la fin de cette année 1717 , fort richement chargés, et apportèrent pour le compte du roi d'Espagne dix-huit cent mille piastres, secours arrivé fort à propos dans une conjoncture où on ne voyoit point d'alliés à l'Espagne , pour les entreprises qu'elle méditoit.

Albéroni s'épuisoit en vain pour s'attirer l'union des Hollandois. Il les

388 INSOLENTES VANTERIES d'aLBÉRONI. [1717]

prenoit par l'intérêt de leur commerce , par la crainte de la puissance et des desseins de l'empereur , par la honte de leur servitude des Anglois, par leur opinion que Georges ne se pouvoit maintenir sur le trône sans l'assistance de la France et la leur. Ce même roi , il le regardoit comme le plus grand ennemi du roi d'Espagne , qui , par son intérêt de duc d'Hanovre, n'emploieroit jamais les forces de l'Angleterre qu'en faveur de l'empereur, ce qui ne se pouvoit selon lui empêcher qu'en excitant les troubles dans son royaume et dans l'intérieur de sa cour, qui lui feroit quitter le soin des affaires étrangères, et terminer bientôt les négociations de Londres. Sur quoi il disoit que la bonté et la modération excessive du roi d'Espagne, jusqu'alors si peu utile, lui devoit servir de leçon pour en changer, et en devoit servir aussi aux autres princes à l'égard des Anglois, que cette douceur rendoit si insolents. De là à braver, à se vanter, à se louer, à soutenir qu'une conduite toute opposée étoit le seul chemin de la paix , non à la mode de l'empereur et de Georges , mais d'une paix raisonnable , sûre et solide , telle que le roi d'Espagne l'ofTroit, et que la demandoient sa dignité, le bien de ses peuples et celui de toute la chrétienté

Ce fut en ces termes que les ministres d'Espagne au-dehors eurent ordre de s'expliquer aux cours où ils résidoient, Cellamare surtout; Monteléon de renouveler à Londres les protestations du désir d'une paix solide , mais dont la condition principale devoit être l'engagement pris par l'empereur de ne plus tirer de contributions d'aucun prince ni État d'Italie, et de n'y plus envoyer de troupes; que le mal devenoit tel, qu'il ne pourroit plus trouver de frein si la paix se faisoit en Hongrie ; qu'il ne falloit donc pas perdre un moment pour assurer le bien et le repos de l'Europe. Quoique Albéroni fût bien persuadé de la partialité du roi d'Angleterre , il affectoit de répandre qu'il ne pouvoit croire que la nation angloise prît les intérêts de l'empereur assez à cœur pour se déclarer contre l'Espagne.

Il parloit des Hollandois avec plus d'assurance , se fondant sur l'intérêt de leur commerce ; mais il se plaignoit qu'ils pussent compter que l'Espagne leur sauroit gré de leurs ménagements et de leur neutralité , tandis qu'il falloit agir pour assurer la tranquillité de 1 Europe . et prendre des mesures sages telles que l'Espagne se les proposoit, non par des négociations, pour arrêter l'ambition de la cour de Vienne, sur laquelle il ne ménageoit pas les expressions.

Les mesures qu'il prenoit consistoient à faire payer les troupes exactement, à fournir abondamment l'argent pour les recrues, les remontes, les habits, les armes, l'approvisionnement des places, les magasins; quatre fonderies pour des canons de bronze. On en fabriquoit en même temps de fer. des fusils de toutes sortes d'armes, six vaisseaux de ligne au Passage, que les constructeurs s'obligèrent à livrer tout prêts en avril 1719, en attendant une remise envoyée en Hollande de quatre cent mille piastres pour acheter six navires. Les seuls revenus du roi d'Espagne suffisoient à ces dépenses sans recourir à aucune voie extraordinaire. Albéroni se faisoit honneur d'avoir connu que le malheur de l'Espagne venoit d'avoir jusqu'alors dépensé prodiguement en

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