‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 284 sur 319 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

4718. — Manèges du duc de Noailles à l'égard de Law. — Mort de Mornay. — Duc de Noailles oblienl sur-le-champ le gouvernement el capitainerie de Saint-Germain. — Liaison de l'abbé Dubois el de Law, cl sa cause. — Duc de Noailles, agité de crainte pour sa place , veut me regagner, el me propose de rétablir le lomporel ruiné de la Trappe. — Sourds préparatifs à déposler le duc de Noailles el son ami le cliancelier. — Édil en faveur de la compagnie d'Occidcnl; quel. — Le régent travaille à la Raquette avec Law, le chancelier el le duc de Noailles, sur lequel il achève de s'iudispo- 8er. — La Raquette el les Biron. — Grâce pécuniaire au Languedoc , d'où

392 MANEGES DE NOAILLES Â l'ÉGARD DE LAW. [1718]

liàvillc se relire avec douze mille livres de pension. — Inondations vers le nord. — Mme la Duchesse enlève à Mme la maréchale d'Eslrées une loge à rOpéia. — Morville ambassadeur en Hollande. — Mariage de Chauvelin , depuis si haut et si bas. — Grâces pécuniaires aux comtes de Roucy et de Médavy. — Le comte de Rieux s'excuse au régenl de ses pratiques. — Son caractère. — Mouvements, lettres et députalion de Bretagne. — Incidents du maréchal de Monlesquiou. — Gentilshommes bretons mandés, puis exilés.

— Embarras et projets sur les tailles. — On me ftiii, par deux différentes fois, manquer la suppression de la gabelle. — Tout bien impossible en France. — Manèges dEffiat et du premier président. — Duperie du régent. — Conspiration très-organisée pour le culbuter. — Mouvements du parlement. — Singulière colore et propos entre M. le duc d'Orléans et moi sur les entreprises du parlement. — Manèges contre Law, du duc de Noailles et du chancelier. — Ma conduite à cet égard. — Abbé Dubois lié de plus en plus avec Law contre le duc de Noailles. — Sou double intérêt. — Caractère d'Argenson. — Raisons qui me déterminent pour Argenson, à qui je fais donner les sceaux et les finances. — Je l'en avertis la veille, et tâche de le capter en faveur du cardinal de Noailles. — Le chancelier perd les sceaux ; est exilé à Fresnes. — Le duc de Noailles se démet des finances ; entre au conseil de régence. — Argenson a les finances et les sceaux. — Politesse fort marquée d'Argenson à mon égard,

— Courte digression sur le chancelier. — Survivance de la charge et des gouvernements du duc de Noailles donnée à son fils enfant, sans l'avoir demandée. — Rouillé quitte les finances avec douze mille livres de pension. — Marhault lieutenant de police; son caractère. — Grâces faites à Châteauneuf ; à Torcy, qui marie sa fille à Duplessis-Châlillon ; au duc d'Albret, qui veut épouser la fille de Barbezieux.

Un événement, que nous verrons bientôt, puisqu'il arriva le 28 janvier de cette année 1718, en laquelle nous allons entrer, m'a paru mériter d'en approcher les choses un peu précédentes qui l'ont préparé , et de préférer pour cette fois une suite plus éclaircissante des choses qui l'ont amené , à un scrupule trop exact des temps mêmes peu éloignés, et qui auroit fait perdre de vue ce qui peu à peu a produit l'événement, lorsqu'il sera temps de le raconter.

On a vu (ci-dessus, p. 329), la brouillerie du duc de Noailles et de Law, le replâtrage qui s'y fit, le gré. sensible que M. le duc d'Orléans sut au duc de Noailles de sa complaisance et de ses protestations à cet^ égard, et l'âpreté avec laquelle il en sut profiter pour en tirer le gouvernement et la capitainerie de Saint-Germain, qu'il avoit toute sa vie muguetée , et que la fortune lui livra précisément dans ce favorable instant par la prompte mort de Mornay sans enfants. Il y avoit longtemps que Noailles , jaloux de Law , troubloit sa banque et ses desseins. Non-seulement il le barroit en tout par les manœuvres et l'autorité de sa place dans les finances ; mais il lui suscitoit dans les conseils et dans le parlement tous les contradicteurs qu'il pouvoit , et qui très-souvent arrêtoient et faisoient même échouer ses propositions les plus raisonnables. Law. qui, comme je l'ai expliqué, venoitchez moi tous les mardis matin, m'en faisoit continuellement ses plaintes, et m'en prouvoit d'autant plus aisément la raison et le mal que faisoit aux affaires cette contradiction perpétuelle, qu'on a vu, d'une part, comment j'étois avec le

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duc de Noailles, et, d'autre part, mon incapacité souvent avouée sur la matière des finances. Mais il y a pourtant des choses qui dépendent quelquefois plus du bon sens que de la science, et de plus Law, avec un langage fort écossois , avoit le rare don de s'expliquer d'une façon si nette, si claire, si intelligible, qu'il ne laissoit rien à désirer pour se faire parfaitement entendre et comprendre.

M. le duc d'Orléans l'aimoit et le goûtoit. Il le regardoit et tout ce qu'il faisoit comme l'ouvrage de sa création. U aimoit de plus les voies extraordinaires et détournées , et il s'y attachoit d'autant plus volontiers , qu'il voyoit échapper les ressources devenues si nécessaires à l'État, et toutes les opérations ordinaires des finances. Ce goût du régent blessoit Noailles comme étant pris à ses dépens. Il vouloi. être seul maître dans les finances. Law y avoit une partie indépendante. Cette partie plaisoit au régent , et Noailles qui le prétendoit gouverner et atteindre par là au premier ministère, dont il ne perdit jamais les vues ni l'espérance, trouvoit en Law un obstacle dans sa propre gestion , lui qui empiétoit tant qu'il pouvoit sur toutes celles des autres. Toutes ses bassesses sans fin et sans mesure prodiguées au maréchal de Villeroy n'avoient pu l'accoutumer à n'être que de nom à la tête du conseil des finances. Ainsi il protégeoit souvent Law contre lui , encore qu'il n'aimât pas au fond ce que le régent pouvoit rendre utile, et qu'il fomentât sous main les mouvements sourdement commencés du parlement , à qui il falloit des prétextes, et qui se proposoit bien de s'en faire un de la gestion des finances et de la singulari é de celle de cet étranger.

L'abbé Dubois, qui, pour regagner l'esprit de M. le duc d'Orléans, avoit eu besoin d'entours, ne se fut pas plutôt emparé de lui par ses négociations avec l'Angleterre et la Hollande, que ceux dont il s'étoit servi lui devinrent suspects dès que son crédit n'eut plus besoin du leur. Son plan alloit aussi au premier ministère. Il n'y vouloit point de concurrents ni de contradicteurs. Celui de tous qu'il craignoit davantage étoit le duc de Noailles, parce qu'il avoit le même dessein et bien d'autres moyens que lui pour s'y porter. Il résolut donc de l'écarter de bonne heure sans rien marquer de personnel. La partie eût été trop inégale , et d'ailleurs la soumission du duc de Noailles , qui augmentoit pour lui à la mesure du crédit qu'il reprenoit auprès de son maître lui en ôtoit jusqu'au prétexte. On u vu combien pour lui plaire il avoit mérité les louanges des Anglois. Dubois se lia donc avec Law. Leurs intérêts à former cette union étoient pareils. Un étranger, aboyé d'un nombre de gens autorisés par leur être , par leur état, par leurs places, avoit à chaque instant tout à craindre de la foiblesse du régent. En le favorisant Dubois flattoit le goût de son maître et portoit indirectement des bottes à Noailles qu'il vouloit perdre, sans oser le montrer et sans que Noailles s'en doutât lui-même , ni dans ces commencements le régent non plus avec tous ses soupçons. Tout se passoit à cet égard dans un intérieur que tout l'art de Noailles ne pouvoit percer.

Law ne me cacha point cette liaison naissante et l'usage qu'il commençoii à en tirer, mais il ne disoit pas ce qu'il lui en coûtoit pour l'accroître et pour le rendre tout à fait solide. Il comraençoit à avoir de

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