LE DUC DE NOAILLES ET LE CHANCELIER
Le chancelier n'avoit pas réussi dans cette grande place. Sa servitude pour le duc de No:>illes fit peur à tout le monde, jusqu'à M. le duc d'Or» léans. Son louche et son gauche en matière d'Éia. le dépris, beaucoup. Son esprit incertain, esclave des formes, puant le parquet en maiie.e de justice et de finance, ennuya et souvent impatienta; ses hoquets continuels à arrêter les opérations de Law déplurent et donnèrent beau jeu à l'abbé Dubois de s'espacer. Comme il connoissoit le terrain, il parla au maréchal de Villeroy , à qui il faisoit extrêmement sa cour , et l'aiguillonna à parler au régent. Il me montra aussi assez où il en vouloit venir sur le duc de Noailles pour m'exciter à en profiter, et Law m'y exhortoit pour la nécessité et le bien des affaires , qui indépendamment de celles que Noailles gâloit entre ses mains, périssoient entre les siennes. Le public , indigné de la dureté de sa gestion , de l'insolence et des indécences brutales de Rouillé, crioit bien haut; les travailleurs effectifs du conseil des finances n'en louoient pas la besogae. Dubois et Law cavoient en dessous auprès du régent et faisoient tout valoir. Villeroy, avoit un air d'autorité modeste, se mesuroit par eux auprès de lui, et frappoit ses coups. Le régent m'en parloit quelquefois, quoique en garde contre ma haine. Je fus peut-être celui de tous qui lui fis le moins de mal, mais je savois par Law et par le maréchal de Villeroy tout ce qui se faisait par jour, et quelquefois, quoique avec plus de réserve, par l'abbé Dubois. En voilà assez pour la préparation et pour servir de préface à l'année 1718 dans laquelle nous allons maintenant entrer.
Cette année 1718 s'ouvrit, dès le premier jour, par la publication de l'édit en faveur de la compagnie d'Occident. Son f^nds y fut fixé à cent milllions, et tout y fut déclaré non saisissable, excepté les cas de banqueroute ou de décès des actionnaires. C'est ce nom qui fut enfin substitué à celui de Mississipi, qui ne laissa pas de prévaloir, dont les actions ruinèrent et enrichirent tant de gens, et où les princes et les princesses du sang, surtout Mme la Duchesse, M. le Duc et M. le prince de Conli trouvèrent plus que les mines de Potosi , dont la durée entre leurs mains a fait celle de cette compagnie si funeste à l'État dont elle a détruit tout le commerce. La proleclion qu'ils lui ont toute leur vie donnée, et publique, envers et contre tous, pareille aux profits immenses qu'ils en ont tirés sans partage d'aucune perte, l'a maintenue à tous risques et périls, et après eux les puissants magistrePts des finances qui en ont eu la conduite et l'engrais jusqu'à présent.
Le régent de plus en plus aiguillonné et importuné des entraves continuelles que le duc de Noailles metloit aux opérations de Law, et des points sur les i qu'y mettoit son ami le chancelier, qui ajoutoit un poids qui accabloit Law par l'autorité de sa charge et par celle de sa personne , dont la réputation étoil lors tout entière, le régent, dis-je, embarrassé à l'excès de ces deux adversaires qui arrêtoient tout, l'un pour le fond , l'autre pour la forme , et malgré ces obstacles déterminé aux vues et aux routes de cetÉcossois voulut faire un dernier effort pour les rapprocher de Law et pénétrer lui-même ce qu'il y avoit de vrai et de bon de part et d'autre. Ce fut pour y travailler sans distraction, avec plus d'appli-