C'est aussi l'avis de plusieurs écrivains contemporains
6. On a prétendu, en efTet, que Louis XIV fut instruit de la passion du surintendant pour Mlle de La Vallière , et que ce fut une des causes de l'acharnement avec lequel il poursuivit Fouquet.
de dire, pour la prévenir, qu'elle vous a demandé de l'argent et que vous lui en avez refusé? Cela rendra suspectes toutes ses plaintes. Pour la grosse femme ' , Brancas et Grave vous en rendront bon compte ; quand l'un la quitte, l'autre la reprend. Enfin je ne fais point de différence entre vos intérêts et mon salut. En vérité , on est heureux de se mêler des affaires d'un homme comme vous; votre mérite aplanit tous les obstacles. Si le ciel vous faisoit justice, nous vous verrions un jour la couronne fermée, jj La couronne fermée était un signe de souveraineté, et on peut se figurer l'indignation du jeune roi à la lecture d'une lettre qui lui montrait dans son ministre un rival d'amour et de puissance. Je n'insiste pas sur les expressions injurieuses dont l'entremetteuse se servait pour désigner la mère de Louis XIV. Cette princesse avait encore une haute influence , et Fouquet s'était efforcé de la gagner peu de temps avant la m.ort du cardinal Mazarin, qui arriva en mars 1661.
Une lettre écrite de la main même de Fouquet renferme les propositions qu'il lui faisait adresser 2. « On ne veut point, disait le surintendant, que la bonté qu'elle a lui soit à charge; on aime mieux prendre tout sur soi que de la commettre. Si on a quelques sentiments ou quelque conduite qu'elle n'approuve pas, on lui demande en grâce de le dire. Un mot réglera tout sur le pied qu'il lui plaira. On conjure d'accorder sa confiance et de faire connoître toutes les choses qu'elle affectionnera , de quelque nature qu'elles soient , et celles qu'elle voudra faire réussir sans y paroître, et on demande cela avec la plus grande instance du monde , n'ayant point de plus forte passion que de rendre quelque ser^ vice agréable , et le zèle n'empêchera pas que l'on ait la discrétion nécessaire. Tout le monde appréhende la domination nouvelle de M. le Prince (Louis de Bourbon) , et que son Éminence ne puisse résister à ses flatteries 3 , et que l'on ait le déplaisir de le voir , sous divers prétextes , triompher de ceux qui ont servi longtemps contre lui. Secret et dissimulation ,
^ . La reine mère Anne d'Autriche.
2. La reine mère n'est pas nommée dans ces propositions; mais il est Irèsvraisemblalile qu'elles devaient lui être soumises, puisqu'elles sont jointes à la lettre suivante écrite par une des personnes que Fouquet avait chargées de surveiller et de gagner Anne d'Autriche : « J'attendois toujours d'avoir l'honneur de vous entretenir pour vous dire bien des choses. Je ne sais si vous Savez le pouvoir que la mère de la Miséricorde a sur la reine et l'intrigue secrète qui s'y fait. M. Le Tellier et M. de L'Estrade la voient tous les jours. On m'en a dit bien des choses avec le secret. Si cela vous est utile, faites-lemoi savoir; vou^savez que je suis tout à vous et qu'il n'y a rien que je ne fasse pour vous le témoigner, yy
3. Le prince de Condé avait quitté la Belgique pour rentrer en France le 29 décembre 1659; Mazarin mourut le 9 mars t66l ; c'est entre ces deux dates, probablement vers le commencement de ^GGO, que cette lettre de Fouquet a dû être écrite. Quant aux flatteries de Condé envers Mazarin , on en trouve la preuve dans une lettre que le prince écrivait au cardinal le 24 décembre ^659, peu de jours avant de quitter Bruxelles : « Pour vous, monsieur, lui disait-il, quand je vous aurai entretenu une heure, vous serez bien persuadé que je veux être votre serviteur, et je pense que vous vous voudrez bien aussi m'aimer. »
sans exception, à tout le monde. M. Le Tellier vit fort honnêtement en apparence , mais peut avoir jalousie et craindre que la faveur n'aille d'un autre côté. Si elle trouve bon qu'on lui rende compte de ce qu'on apprend , ou s'il y a quelque chose dont elle désire savoir la vérité , en s'ouvrant un peu, on tâchera de le satisfaire. »
Fouquet ne paraît pas avoir réussi à gagner Anne d'Autriche. Il prit alors les plus minutieuses précautions pour pénétrer ses secrets : il l'entoura d'espions et gagna jusqu'à son confesseur. Nous avons les lettres d'un anonyme qui servait d'intermédiaire entre Fouquet et le cordelier confesseur de la reine. En voici quelques extraits : « Le cordelier dit hier ' à la personne dont j'ai parlé à monseigneur que la reine mère lui avoit conté un mécontentement qu'elle avoit eu du roi, sur ce que l'autre jour , entrant fort brusquement dans sa chambre , il lui fit reproche de ce qu'elle avoit prié M. de Brienne ^ de quelque affaire , et qu'il lui dit en propres termes et fort en colère: Madame, ne faites plus de pareilles choses sans m'en parler ; qu'à cela la reine ne répondit rien et ne fit que rougir. Il a encore dit que Monsieur ^ se plaignoit, et qu'il avoit dit depuis à quelqu'un que le roi le traitoit comme un chien. Au reste , il assure que la reine mère croit que M. le Prince^ pense fort à se mettre dans les affaires ; qu'elle dit avoir remarqué une patience extrême en lui pour faire sa cour; que le roi l'estime fort, et que, sur toutes les choses qu'il fait, il demande aux gens si M. le Prince les approuve. Il est même très-constant qu'il tâche à cabaler. Il a été voir ce bonhomme de cordelier ; et la reine mère , quoiqu'elle ait une furieuse défiance de lui , l'aimeroit encore mieux que rien ; car il la recherche. Je tâcherai d'écrire quelque chose à monseigneur du P. Annat * ; mais comme c'est un homme fort réservé , je n'ose rien promettre. »
Peu de jours après, le même espion écrivait à Fouquet : «Je n'ai point osé m'empresser ce matin à vous suivre pour vous apprendre, monseigneur, ce que le bon religieux que vous savez me dit hier. J'en appris , entre autres choses , qu'il croyoit qu'il pourroit bien n'y avoir plus de conseil de conscience ; et qu'il y avoit deux jours que quelqu'un donna avis et envie au roi de voir une lettre que ces messieurs du conseil de conscience écrivoient à Rome par son ordre. Le paquet étant déjà entre les mainsr du courrier fut reporté au roi , qui trouva que , dans cette lettre qu'il n'avoit point vue , ces messieurs écrivoient qu'ils tenoient le roi dans l'obéissance exacte qu'il devoit au saint-siége et s'attribuoient comme la gloire de le gouverner. Cela le choqua extrêmement, et, jaloux comme il est de son autorité, il parut si irrité q^j'il protesta qu'il ne les assembleroit plus.
« Au reste, Mme de Chevreuse^ continue toujours à faire de grandes
^. Cette lettre est du 22 avril <66l.