‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 307 sur 319 · Ces mois sont soulignés dans le manuscrit · texte numérisé non relu

Ces mois sont soulignés dans le manuscrit

3. Le voyage de Bretagne et l'arrestation de Fouquet eurent lieu au commencement de septembre.

La lettre suivante contenait encore des avis menaçants sur les dispo^ sitions du roi :

« L'on me dit hier qu'il y a peu de jours la reine mère , en parlant de vous, monseigneur, dit: « Il se croit à cette heure bien mieux que a M. D. à la charge de maître de la chapelle du roi, qu'on a achetée « trois fois plus qu'elle ne valoit; il verra , il verra à quoi cela lui a servi , ce et ce qu'a fait sur l'esprit du roi tout l'argent qu'il a baillé de sa pro- « pre bourse pour le marquis de Créqui'. Le roi aime d'être riche, et « n'aime pas ceux qui le sont plus que lui, puisqu'ils entreprennent des ce choses qu'il ne sauroit faire lui-même , et qu'il ne doute point que les « grandes richesses des autres ne lui aient été volées. >^

(c Mme de Chevreuse , lorsqu'elle fut ici , fut voir deux fois le confesseur de la reine mère. Cependant ce bonhomme cacha cela à M. Pellisson, qui, l'ayant été voir, lui demanda s'il ne l'avoit point vue; ce qu'il lui nia , comme il a dit depuis. Il a encore dit ici des choses qu'il a données sous un fort grand secret, et qui sont de très-grande conséquence. La personne qui les sait fait difficulté de me les dire, parce que Mme de Chevreuse y est mêlée , et que lui étant aussi proche , elle a peine à me les dire. Je ne manquerai point de vous les apprendre lorsque je les saurai, ne doutant point qu'on ne me les dise enfin. Si M. Pellisson voit le bonhomme, il ne faut pas qu'il fasse l'empressé avec lui, ni qu'il témoigne savoir ce qu'il n'a pas voulu lui dire. » .

Ces avis n'arrêtèrent point Fouquet dans la voie qui le menoit à l'abîme. Il crut, après la mort de Mazarin (9 mars 1661), que la puissance du cardinal allait passer tout entière entre ses mains. La plupart de ses partisans l'entretenaient dans cette illusion; leurs lettres apprennent qu'ils le nommaient V Avenir, et voyaient déjà en lui l'arbitre de la France. L'un deux lui écrivait de Bordeaux, le 29 août 1661 , quelques jours avant son arrestation : ce Si les ennemis de monseigneur ont fait courir des bruits à son désavantage, ils sont bien punis. Tout le monde présentement, dans ces provinces, ne parle que du crédit qu'il a sur l'esprit du roi , et dit cent choses avantageuses que je ne puis mettre sur ce papier. »

Jusqu'à quel point Fouquet porta-t-il ses vues ambitieuses? Voulut-il, comme on l'a souvent ré; été , faire de Belle-Ile une forteresse, où il aurait pu, en cas de disgrâce, braver l'autorité du roi ? On ne peut nier l'authenticité du plan trouvé dans ses papiers pour fortifier cette île et pren ire toutes les mesures nécessaires afin de se mettre à l'abri de la vengance du roi. Jamais ni Fouquet ni ses défenseurs n'ont prétendu que ce plan eût été inventé par leurs ennemis. On voit d'ailleurs, par les lettres adressées au commandeur de Neuchèse% que Fouquet comp-

^ . François de Créqui avait épousé la fille de Mme du Plessis-Bellière, qui avait une grande influence sur le surintendant.

2. Ce commandeur de l'ordre de Malle avait été nommé vice-amiral el intendant général de la marine le 7 mai ^66i, en remplacement de Louis Foucault de Saint-Germain.

tait avec les galères de cet amiral, et que Neuchèse faillit être compromis dans son procès*. Il se tint même caché pendant quelque temps , comme le prouve la lettre suivante que lui adressait le duc de Beaufort à la fin d'octobre 1661 : « iN.'onsieur, vous vous tenez caché sur tous les bruits qui ont couru à la cour, et les démarches de votre secrétaire sont cause que ces bruits se confirment. Pour moi, comme votre ami, lorsqu'on parle , je réponds des épaules , et je ne sais que dire , puisque vous vous êtes caché de moi comme des autres. Vous êtes bon et sage, mais la Toussaint vous trouve encore non embarqué. Croyez que cela vous fait grand tort , et plus que je ne saurois dire. Remédiez-y promptement^.» L'aff'aire du commandeur de Neuchèse fut étouffée ; mais les lettres que nous venons de citer confirment les soupçons qu'avait inspirés le plan trouvé à Saint-Mandé , dans la maison de Fouquet. Neuchèse y est indiqué comme s'étant engagé à servir le surintendant envers et contre tous.

D'ailleurs les dilapidations de Fouquet étaient parfaitement établies , et Louis XIV n'avait que trop de motifs pour le livrer à la rigueur de la chambre de justice'; mais la violence que l'on mit dans la poursuite, les efforts des amis de Fouquet , la pitié qui s'attache naturellement au malheur , la longueur même du procès , concilièrent peu à peu au surintendant l'opinion publique. On voulut exercer sur les juges, et principalement sur l'un des rapporteurs , Olivier d'Ormesson , une influence inique. D'Ormesson lui-même raconte dans son journal inédit, la démarche que fit Colbert auprès de son père^ pour se plaindre de la longueur du procès. Voici ce passage important :

<c Samedi [3 mai 1664] , étant après le dîner avec mon père dans son cabinet, et le P. d'Ormesson ''j auquel je faisois entendre qu'il ne devoit plus avoir aucun commerce avec Berryer^, parce qu'il abusoit de sa franchise et lui faisoit dire bien des choses au delà de celles qu'il avoit dites et en prenoit avantage , et ayant fait entendre à mon père l'injustice de leur conduite , l'on nous vint dire que M. Colbert entroit. Nous étant retirés , il resta seul avec mon père près d'une demi-heure. Ëtant sorti avec un visage fort sérieux , mon père nous dit qu'après les premières civilités , il lui avoit dit qu'il avoit ordre du roi de lui venir dire qu'il reconnoissoit que je n'apportois pas toutes les facilités que je pou- Yois pour terminer le procès de M. Fouquet, et qu'il sembloit que j'affec-

4 . Un des amis du commandeur de Neuchèse lui écrivait le ^ 9 octobre ^66^ : « On vous a servi ici de bonne manière, et en vérité vous en aviez grand besoin. On n'a jamais vu une telle rage que celle de M. Fouquet; car il a fait tout son possible pour perdre amis et indifférents. ?> La lettre se termine par le post-scriptum suivant : o Assurément on fera le procès à M. Fouquet. Si vous aviez le temps, on vous pourroil bien mander de venir ici dire votre projet ; mais n'y songez pas, si on ne vous l'ordonne. »

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