Guillaume de Lamoignon
dispense de tenir des bénéfices avant l'âge , et qu'il avoit mandé les procureurs généraux de la chambre ' pour leur dire qu'il vouloit que M. Berryer eût connoissance de toutes les affaires de la chambre de justice, et qu'ils ne prissent aucunes conclusions que par son avis, et qu'il sollicitât tous les juges de la chambre de justice pour ses intérêts.
ce Une conduite si bizarre et si extraordinaire m'oblige à dire ici les sentiments qu'on en a. Tout le monde blâme M; Colbert de se charger lui-même de messages désagréables-, d'avoir voulu voir lui-même M. Boucherat^ pour l'aire plus d'éclat et augmenter l'injure, vu que la même chose se pouvoit faire doucement, sans bruit, et M. Le Tellier s'étant offert de lui parler ; d'avoir voulu venir encore lui-même parler à mon père, par le même principe; que d'ôter [de la chambre de justice] M. Boucherat , homme de bien et de réputation , c'étoit faire connoître que ses intentions étoient mauvaises; que de m'avoir ôlé l'intendance de Soissons, étant rapporteur, c'étoit me faire honneur et se charger de honte , et faire croire qu'il désiroit de moi des choses injustes , et que j'avois assez d'honneur pour y résister ; que c'étoit achever de gâter le procès en faisant injure au rapporteur, et me mettant hors d'état de leur être favorable , quand j'en aurois le dessein ; car l'on attribueroit mes sentiments à crainte ou à intérêt, et non pas à justice; et, pour comble, d'élever Berryer et le faire conducteur public de toutes les affaires de la chambre de justice, c'étoit faire gloire d'infamie et de honte , car Berryer est le plus décrié des hommes. »
Cette intervention de Colbert avait produit un effet plus défavorable qu'utile à la cause qu'il vouloit faire triompher. Les lettres de Mme de Sévigné suffiraient pour prouver à quel point l'opinion publique se déclarait en faveur de Fouquet. Le Tellier lui-même en convint dans une visite que lui fit Olivier d'Ormesson ^ : « Je fus dire adieu à M. Le Tellier, qui me fit entrer dans son jardin, et lui ayant témoigné lui avoir obligation de la manière dont je savois qu'il avoit parlé , il me dit mille civilités; que tout ceci ne seroit rien, et qu'il ne falloit pas que je témoignasse aucun ressentiment; mais que j'allasse toujours le même chemin , sans faire ni plus ni moins , afin que l'on ne crût pas que je fisse rien par crainte, ni aussi que je me voulusse venger. Il me parla ensuite du procès, des fautes qu'on y avoit faites, entra dans le détail, dit qu'on avoit fait la corde trop grosse; qu'on ne pouvoit plus la serrer; qu'il ne falloit qu'une chanterelle'' : me parla fort que M. le cardinal (Mazarin) n'avoit jamais pris un quart d'écu par le moyen de M. Fouquet; mais qu'il avoit des prêts S Gt, pour son remboursement, avoit
^. 11 y avait alors deux procureurs généraux de la chambre de justice, Holman et Chamillarl, tous deux maîtres des requêtes.
2. Louis Bouclierat, conseiller d'Étal; il devint chancelier de France après la mort du maréchal Le Tellier.