ET DE QUATRE ÉVÈQUES
prêté à tout, il devoit demeurer convaincu de la perfidie, des artifices, du but du parti . qui . sous l'apparence d'obéissance à Rome , forçoit la main au pape pour triompher en France, et ne consentiroit jamais à rien qu'à l'obéissance aveugle : qu'il avoit suffisamment montré raison , patience, douceur, modération, désir de pouvoir sauver l'obéissance avec la vérité et les libertés de l'Église anglicane; qu'il étoit enfin temps d'ouvrir les yeux , et de mettre des bornes aux fureurs et aux artifices; et qu'appelant à la tète de tous ceux que je viens de désigner. ce groupe deviendroit d'autant plus formidable aux entreprises et aux violences qu'il se trouveroit nombreux, illustre, et à couvert par les règles de l'Église les plus anciennes, les plus certaines, les plus en usage, respecté depuis les premiers temps qu'on y avoit eu recours jusqu'aux derniers du règne du feu roi ; qu'un appel si général et si canonique inspireroit du courage aux abattus, de la crainte et un extrême embarras aux violences, une salutaire neutralité à ceux qui peuchoient à la constitution dans la simplicité de leur cœur; que cette démarche auroit un grand eff"et sur les parlements , qui ne demandoient pas mieux que d'appeler , et qui n'en étoient retenus que par l'autorité du gouvernement , et encore par art et par machines ; et que si ces compagnies s'unissoient enfin à lui , comme toutes les apparences y étoient , par leur appel , c'en seroit fait de la constitution , et que Rome ne pourroit plus songer qu'à la retirer, à étouft'er doucement cette affaire, et se trouveroit heureuse de donner de bonnes sûretés qu'il n'en seroit plus parlé.
J'ébranlai le cardinal de Noailles. Il me confia que son appel étoit tout fait et tout prêt; mais qu'il croyoit qu'il en falloit encore suspendre l'éclat, et n'avoir pas à se reprocher de n'avoir pas eu assez de patience. Jamais je ne pus le sortir de là , ni lui m'en alléguer de raisons que ce vague. Au bout d'un long débat, je lui prédis que sa patience seroit funeste, qu'il viendroit à la fin à l'appel, mais trop tard ; qu'il trouveroit tout ce qui étoit prêt actuellement d'appeler avec lui séduit, intimidé, divisé par le temps; qu'il en donneroit aux artifices et à l'autorité séduite du régent , qu'il éprouveroit contraire avec force : qu'étourdie alors du coup , il n'en auroit rien à craindre , surtout avec les parlements qu'il auroit avec lui ; au lieu qu'ils seroient gagnés , divisés, intimidés par le loisir qu'il donneroit de le faire, et que, quand il voudroit déclarer son appel, il se trouveroit abandonné. Je ne fus que trop bon prophète.
Le maréchal d'Huxelles , ministre nécessaire dans toute cette affaire , y varioit souvent. Tout lui en montroit la friponnerie , et le danger en croupe de l'anéantissement des libertés de l'Église gallicane, qui étoit le but auquel tendoient les véritables abandonnés à Rome , tels que le nonce, les jésuites, les sulpiciens et les évêques de leur faciende, et plusieurs autres qui ne le voyoient pas, mais que les autres entraînoient par ignorance et par bêtise. Ainsi le maréchal faisoit souvent *des poinies qui déconcertbient les projets. Mais bientôt après, le premier président et d'Effiat le prenoient , tantôt par caresses , tantôt sur le haut ton . souvent par des raisons d'intérêts particuliers , qui n'étoient
130 ENTRETIEN AVEC M. LE DUC d'oRLÉANS [1717]
pas ceux de l'Église ni de l'État, moins encore du régent, et le raraenoient, de sorte que l'irrégularité de cette conduite du maréchal d'Huxelles entravoit souvent les deux partis et le régent lui-même. Ce prince qui , dès les temps du feu roi , savoit ce que je pensois sur la constitution, et, comme je l'ai rapporté en son temps, ce que luimême en pensoit , en étoit embarrassé avec moi. Il évitoit d'autant plus aisément de me parler de cette matière que je ne l'y mettois jamais , et qu'à l'exception de quelques adoucissements que j'en obtenois quelquefois des violences qu'on extorquoit de lui sur des particuliers , je ne cherchois point à entrer en rien de toute cette affaire avec lui , depuis que j'avois reconnu l'entraînement où il s'étoit laissé aller. Mais quand il se sentoit embarrassé et pressé à un certain point, il ne pouvoit s'empêcher de revenir à moi avec une entière ouverture , dans les occasions et sur les choses même où ses soupçons ou les influences de gens qui l'approchoient me rendoient le plus suspect à ses yeux. Pressé donc , et embarrassé entre les appels et les fureurs opposées dont je viens de parler, il m'arrêta, une après-dînée, comme je resserrois des papiers, et que je me préparois à le quitter après avoir travaillé avec lui tête à tête , comme il m'arrivoit une ou deux fois la semaine. Il me dit qu'il s'en alloit à l'Opéra, et qu'il vouloit m'y mener pour m'y parler de choses importantes, a L'Opéra, monsieur! m'écriai-je; eh! quel lieu pour parler d'affaires 1 parlons-en ici tant que vous voudrez , ou si vous aimez mieux aller l'Opéra à la bonne heure; et demain ou quand il vous plaira je reviendrai. » Il persista , et me dit que nous nous enfermerions tous deux dans sa petite loge , où il alloit à couvert et de plainpied tout seul de son appartement , et que nous y serions aussi bien et mieux que dans son cabinet. Je le suppliai de songer qu'il étoit impossible de n'être pas détournés par le spectacle et par la musique ; que tout ce qui voyoit sa loge nous examineroit parlant, raisonnant et n'être point attentifs à l'Opéra, chercheroit à pénétrer jusqu'à nos gestes; que les gens qui venoient là lui faire leur cour raisonneroient de leur côté de le voir dans sa petite loge enfermé avec moi; que chacun en compteroit la durée ; qu'en un mot , l'Opéra étoit fait pour se délasser , s'amuser , voir , être vu , et point du tout pour y être enfermé et y parler d'affaires et s'y donner en spectacle au spectacle même. J'eus beau dire , il se mit à la fin à rire , prit d'une main son chapeau et sa canne sur un canapé , moi par le bras de l'autre , et nous voilà allés. En entrant dans sa loge , il défendit que personne n'y entrât , qu'on l'ouvrît pour quoi que ce pût être, et qu'on laissât approcher personne de la porte. C'étoit bien montrer qu'il ne vouloit pas s'exposer à être écouté, mais bien montrer aussi qu'enfermé là avec moi, qui n'étois pas un homme de spectacles et de musique , il y étoit moins à l'Opéra que dans un cabinet en affaire. Aussi cela réussit-il fort mal à propos à faire une nouvelle que tout ce qui se trouva à l'Opéra en sortant distribua par Paris, comme je l'avois bien prévu et prédit à M. le duc d'Orléans. Il se mit où il me dit qu'il avoit accoutumé de se mettre , regardant le théâtre, auquel il me fit tourner le dos pour être vis-à-vis de lui. Dans cette position nous étions vus en plein, lui de tout le
théâtre et des loges voisines, et d'une partie du parterre, moi du théâtre par le dos, et de côté et presque en face de presque tout ce qui étoit à l'Opéra du côté opposé pour les loges , mais de tout le parterre et de tout l'amphithéâtre de côté et presque en face. Ce m'étoit un pays inusité, où on eut peine d'abord à me reconnoître, mais où quelques yeux , le tête à tète et l'action de la conversation me décelèrent bientôt. L'opéra ne faisoit que commencer; nous ne fîmes que regarder un moment le spectacle en nous plaçant , qui étoit fort plein , après quoi nous n'en vîmes ni n'en ouïmes plus rien jusqu'à sa fin tant la conversation nous occupa.
D'abord M. le duc d'Orléans m'expliqua avec étendue l'embarras où il se trouvoit entre les appels dont il étoit pressé par le parlement qui le vouloit faire, plusieurs évêques et tout le second ordre de Paris, à l'exemple de la Sorbonne et de plusieurs corps réguliers et séculiers entiers. Je l'écouiai sans l'interrompre , puis je me mis à raisonner. Peu après que j'eus commencé, il m'interrompit pour me faire remarquer que le grand nombre étoit pour la constitution, et le petit pour les appels ; que la constitution avoit le pape , la plupart des évêques , les jésuites , tous les séminaires de Saint-Sulpice et de Saint-Lazare , par conséquent une infinité de confesseurs , de curés , de vicaires répandus dans les villes et les campagnes du royaume qui y entraînoient les peuples par conscience, tous les capucins et quelque petit nombre d'autres religieux mendiants; et que telle chose pourroit arriver en France où tous ces constitutionnaires se joindroient au roi d'Espagne contre lui, et par le nombre seroient les plus forts, ainsi que par l'intrigue et par Rome , et de là se jeta dans un grand raisonnement. Je l'écoutai encore sans l'interrompre, et je le priai après de m'entendre à son tour. Je commençai par lui dire qu'avec lui il ne falloit pas raisonner par motif de religion ni de bonté de la cause de part ni d'autre ; que je ne pouvois pourtant m'empêcher de lui dire combien il étoit étrange de traiter une affaire de doctrine et de religion, poussée jusqu'à vouloir faire passer en article , au moins en règle de foi , qui en expression plus douce n'est que synonyme à l'autre , tant de si étranges points, et trouvés d'abord si étranges en effet par ceux-là mêmes qui en sont devenus les athlètes; de traiter, dis-je, une telle affaire par des vues et des moyens uniquement politiques , qui ne pouvoient être bons qu'à attirer la malédiction de Dieu sur le succès , sur les personnes qui s'en mêloient de la sorte et sur tout le royaume , que je ne pouvois aussi me passer de lui rappeler ce qu'il avoit pensé de l'iniquité du fond et de la violence des moyens du temps du feu roi , et ce que lui et moi nous nous étions confié l'un à l'autre quand on se crut sur le point d'aller au parlement avec le feu roi, qui n'en fut empêché que par l'augmentation subite du mal qui l'emporta peu de temps après ; que me contentant de lui avoir remis en deux mots devant les yeux des choses si déterminantes pour un autre que lui, par les seuls vrais, grands et solides principes quidevroient uniquement conduire, surtout en matière de religion, je n'en ferois plus aucune mention, et ce lui parlerois que le langage duquel seulement il étoit susceptible.